‹ ŒuvresChapitre 5 sur 16 · RÈGNE VÉGÉTAL · texte numérisé non relu

RÈGNE VÉGÉTAL

Ils sont passés ces temps des rêves poétiques, Où l'homme inlerrogeoit des forêts prophétiques ; Où la fahle, créant des faits prodi^eux, Peuploit d'êtres vivants des bois religieux.

Dodone iocoosultée a perdu ses oracles ; Nos vei^ers sont sans dieux , nos forêts sans miracles ; Au sang du beau chasseur adoré de Cypris, La rose ne doit plus sou brillaut coloris ; L'eau ne répète plus le beau front de Narcisse, Ce long cyprès n'est plus le jeune Gyparisse, Ces pâles peupliers les sœurs de Phaéton, Ce vieux tilleul Baucis , ce chêne Philémon : Tout est désenchanté j mais, sans tous ces prestiges, Les arbres ont leur vie, et les bois leurs prodiges. Je veux les célébrer ; je dirai quels ressorts Des peuples végétaux organisent les corps.

54 LES TROIS RJËGNES.

Tantôt ma voix chantoit les vertus minérales ; Un nœad secret les joint aux races v^étales.

L'arbuste, l'arbrisseau, les herbes et les fleurs, Des éléments divers puissants combinateurs, Sont le laboratoire où leur force agissante Exerce incessamment son action puissante, Et, de tous ces agents dans la plante introduits. Forme Féclat des fleurs et la saveur des fruits : Admirable chimie, où Tair, la terre et Tonde Forment mille unions de leur guerre féconde (') ! Interrogez ces plants : des milliers de vaisseaux (^), Qui sur un même tronc s^assemblent en faisceaux, D un côté| dans la terre, en racine s'étendent. De lautre, en longs rameaux, dans les airs se répandent; Puis, divisés encor, vont, dans leurs frais boutons, Du feuillage léger préparer les festons.

Dols-je vous dire encor ces minces vésicules Qui ramassent la sève en d'étroites cellules, Et ces nombreux canaux , où les sucs épaissis En un solide bois par degrés sont durcis?

• % Comment, pour pomper Tair, de l'active trachée

La spirale élastique en leur sein est cachée? Chaque plante en sa tige enferme ses vaisseaux ; Que di»-je ? chaque part du tronc et des rameaux Contient ce triple oi^ane, et de chaque partie Un arbre tout entier peut recevoir la vie :

Tant le ciel a voulu dans leur fécondité Placer l'heureux espoir de leur pQStérité I

Pour embellir encor cette race future , La greffe unit sou art aux dons de la nature(^) : Art sublime, art fécond, dont les secrets divers Remontent au berceaa de l'antique univers.

Mais comment de la greffe expliquer le mystère ? Comment l'arbre adoptant une plante étrangère Peut-il, fertilisé par ces heureux liens.

Former des fleurs , des fruits qui ne sont pas les siens ? Dans le sein maternel, sa retraite vivaute, L'homme encore naissant peut expliquer la plante. De vaisseaux en vaisseaux, égaré dans son cours. Le sang qui toujours part, et remonte toujours, Parcourt, en circulant par des routes certaines, Un million de fois des millions de veines ; Et dans sa longue route épuré lentement.

Ne porte à l'embryon qu'un utile aliment Ainsi par une plante une plante adoptée Élabore les sucs de la sève empruntée ; Et de ces aliments qu'il a reçus d'autmi.

L'arbre nquveau n'admet que les sucs faits pour lui. Soit donc que d'un rameau la blessure féconde Reçoive un plant choisi dans sa fente profonde; Soit que le sauvageon que l'art veut corriger. Dans ses bourgeons admette un boui^eon étranger, Ce dédale savant de vaisseaux innombrables N'admet ou ne retient que des sucs favorables^ L'arbre adopté s'élève : il se couvre de fruits Que le tronc patonel n'auroit jamais produits ,

Et 1 arbre hospitalier, où la greffe prospère, De ces enfants nouveaux s'étonne d être père.

Ainsi de cet hymen admiré tant de fois, Ma muse audacieuse interprétoit les lois.

Mais dans la même espèce, et sur les mêmes tiges (^), Qui peut, sans s'étonner, voir tant d autres .prodiges? Le même]suc , changeant de parfum , de saveur. Forme le bois, le fruit, le feuillage et la fleur; Tapisse de duvet la pêche cotonneuse, Arme de dards aigus la châtaigne épineuse.

Donne aux pois une cosse, une écaille à la noix, De son mol épiderme environne le bois.

Revêt le tendre "aubier d'une écorce plus dure ; Là rougit la cerise, ici noircit la mûre ; Donne aux fleurs leur émail, sa verdure au gazon ; Tantôt est un remède, et tantôt un poison ; Et, plus étrange encor dans ses métamorphoses, U court infecter l'ail et parfumer les roses.

Qui produit ces effets ? Les différents tissus Façonnent à leur gré les sucs qu'ils ont reçus. Et suivant les canaux que leur liqueur inonde. Moulent différemment la sève vagabonde :

Tel le feu se jouant dans ses tubes divers.

En javelots brûlants s'élance dans les airs.

En vase s'arrondit, ou se déploie en gerbe; Coule^en globe étoile, monte en dragon superf)e. Se change en dôme, en voûte, en palais, en berceaux. Et d'un seul élément compose cent tableaux.

Chaque arbuste d aflleurs, ainsi que sa structure, A ses propres vaisseaux choisis par la nature ; Chacun est abreuvé par des sucs différents :

Ici le baume coule en ruisseaux odorants ; Là son sein entr ouvert verse une manne utile ; Là nous cueillons le miel que Fécorce distille, Et cet heureux tribut amassé par nos mains, En soulageant la plante enrichit les humains.

Combien d autres vertus et d autres caractères. Des nombreux végétaux marques héréditaires.

Et de chaque famille immortels attributs, A Tceil obsei'vateur distinguent leurs tribus ! L'un naquit dans nos champs ; grâce à notre industrie , L'autre pour notre sol a quitté sa patrie ; Les uns s'élèvent seuls: Tautre aux bras tortueux, Suce, vil parasite, un chêne fastueux ; Les uns sont paresseux, d'autres pressés d'éclore ; L'un dure un siècle entier, l'autre n'a qu'une aurore ; L'un rampe sur la terre et l'autre atteint les ciéux : Quelle variété pour le goût, pour les yeux !

Des feuillages divers dont leurs rameaux abondent. Les uns sont altemés^^), les autres se répondent (^ ; L'un de ses bras tendus regarde l'horizon:

L'autre les bras pendants vient baiser le gazon. Eh ! qui pourroit compter leurs couleurs , leurs figm*es, Leurs contours élégants , leurs riches ciselures ? Leurs feuillages sont verts, blancs, découpés, unis. Vêtus d'un doux coton, ou glacés de vernis;

Veulent un terrain sec ou d'humides rivages.

Les uns', malgré nos soins , gardent leurs mœurs sauvages ^");

D autres, de nos jardins hôtes civilisés,

Croissent , dans leur parquet avec art disposés.

Deleuze , aux soins de Fart confiant la nature (^),

 ce luxe charmant invita la culture,

Signala tous ces plants qui , fiers de notre choix ,

Viennent orner nos parcs et le jardin des rois.

Dans ce jardin fameux, capitale des plantes.

C'est lui qui, rassemblant leurs tribus différentes.

En de riches herbiers et de nombreux cartons.

Aux peuples végétaux assigne leurs cantons ;

Aux familles d'Europe, aux races d'Amérique,

Il joint les nourrissons de la brûlante Afrique ;

De leur riche peuplade heureux concitoyen , .

L'archiviste de Flore en est l'historien ;

Des arbres étrangers nous conte les voyages.

Et le hasard heureux qui les mit sur nos plages :

Chacun lui doit sou rang, ses titres, ses honneurs.

Et son écril^charmant est le blason des fleurs.

Des aspects variés que leur fit la nature.

Achevons cependant la fidèle peinture :

La racine, le bois , la tige, les festons, Tout sert à distinguer leurs nombreux rejetons. L'un caché dans la terre, où son destin l'attache (») , Attend que d'un gourmand le luxe l'en arrache ; L'autre, ami du grand jour, dans un riche appareil S'offre tout rayonnant aux regards du soleil.

Chacun a ses penchants , sa saison et sa place, Habite les lieux chauds, ou se plaît sous la glace ('''), Ou tapisse les murs, ou de ses verts rameaux Court vêtir les rochers, égayer les tombeaux. Là cette jeune plante, en vase disposée (* '), Dans sa coupe élégante accueille la rosée ; Dans son palais natal, brillant ddpoùrpre et d or("), L autre d'un doux nectar enferme le trésor.

L une s enoi^eillit de sa robe pompeuse (*^) ; De ces riches atours ime autre dédaigneuse Laisse à ses soeurs Fazur, la pourpre , le saphir. Et se livre sans voile aux baisers du zéphyr. L'une, telle en tout temps que la fit naître Flore ('^), Garde fidèlement Témail qui la colore ; Véritable Protée entre toutes les fleurs, Une autre aime à changer de robe et de couleurs (*^) ; D*un feuillage nombreux celle-ci s environne, L autre d'un seul pétale a formé sa couronne. Comparez cette mousse et cet arbuste nain A cet énorme enfant du rivage africain (*^), Ou même à ce figuier, dont les vastes branchages ('7), Qui jadis dans les cieux bu voient Veau des nuages, S affaissant sous leur poids, et descendant des airs, S'en vont chercher des sucs jusqu'auprès des enfers. De leurs bras enfouis s élèvent d'autres plantes, Qui, ployant à leur tour sous leurs charges pesantes. Forment d'autres enfants, dont la fertilité Est le gage immortel de leur postérité.

Ainsi de ti{][e en tige, ainsi de race en race,

De ces troncs populeux la famille vivace

Voit tomber, remonter ses rameaux triomphants,

Du géant leur aïeul gigantesques enfants ;

Et leur fécondité, qui toujours recommence.

Former d'un arbre seul une forêt immense.

De ces arbres aAis du soleil, des frimas.

Souvent la seule vue annonceleurs climats.

Des aspects raboteux, sombres, secs et sans grâces. Des arbres africains nous décèlent les races ; Je ne sais quels tissus, durs, serrés, amaigris, Marquent les végétaux sur les Alpes nourris ; Et leur tronc lisse et pur, et leurs formes riantes, Du sol américain nous indiquent les plantes.

Dépendante à son tour et des lieux et des ans, La racine tantôt glisse en filets rampants.

Tantôt descend plus bas dans le sein de la terre. Que l'arbre ne s'élève au séjour du tonnerre. Ici, pour soutenir le poids le plus léger.

Bien avant dans la terre elle court se plonger ; Là, du cèdre orgueilleux qui dans les airs s'élance. Sur de foibles appuis soutient la masse immense ; Quelquefois se choisit un terrain sablonneux; D'autres fois dans les lacs, les marais limoneux. Aime à se propager ; là ses branches velues Étendent en toiit sens leurs fibres chevelues; Et d'épais filaments ceintes de toutes parts, Offrent la longue queue , ornement des renards.

CHANT VI. 6i

Non, quand j'aurois reçu cent voix infatigables, Je ne pourrois nombrer ces races innombrables Qui, diverses de port, de formes, de couleurs , De feuilles, de parfums, et de fruits, et de fleurs. Filles des monts, des bois, de la terre et de Tonde, Sont les trésors de Thomme et lornement du monde.

Quels qu'ils soient, l'Éternel à d'imnmables lois Soumet tous les enfants des vergers et des bois ; Lui-même H les nourrit, il veille à leur défense. Par quels soins prévoyants il soutient leur enfance ! Admirez par quel art le germe nouveau-né Dans son propre aliment végète emprisonné ; Comment à ses côtés deux feuilles protectrices (''), De larbrisseau naissant défendant les prémices. Allaitent d'un doux suc le jeune nourrisson ; Commen| il développe, en brisant sa prison, La feuille d un côté , de lautre sa ra^e.

Chacune suit son sort ^ des sucs qu il lui destine ('9)^ L une à son sol natal demande le trésor, L autre déjà dans lair médite son essor.

Observez ses progrès, et quelle défiance Retient la plante frêle et sans expérience.

Le génie indulgent du fragile arbrisseau Ne labandonne pas au sortir du berceau ; Il réprime Félan de sa tige imprudente.

Malgré les doux tributs d'une sève abondante, Des langes du maillot à peine déliés, Ses membres délicats, lun sur l'autre plies.

6à LES TROIS RÈGNES.

N osent prendre Fessor : enfin, Fair qui le frappe Enhardissant 1 arbuste, il s'élance, il s'échappe; Les rameaux sont sortis, la feuille a yu les cieux, Et l'arbre tout entier se découvre à nos yeux. Non , jamais une mère avec plus de tendresse, De l'enfant le plus cher ne soigna la foiblesse.

Toutefois cet amas d'insensibles vaisseaux, Tous ces sucs déployant leurs fluides réseaux, Tout cet art merveilleux, ces machines .vivantes, D'êtres ^ délicats combinaisons savantes , Long-temps inaperçus échappèrent aux yeux.

Enfin l'adroit scalpel, le verre officieux, Trahirent ces secrets : le hardi botaniste Devint des végétaux l'habile anatomiste ; Et, rivaux mieux connus de l'empire animal.

Le fruit eut ses Herschell, et la fleur ses Portai (***).

Linné surH|^^ Linné dévoila ces mystères (''), Leurs haines, leurs amours, leurs divers cai^ctères, Leurs tubes infinis, leurs ressorts délicats. Flore même en naissant lé reçut dans ses bras ; Flore sourit d'espoir à sa première aurore ; Non point cette étemelle et ridicule Flore, Qui poiv* les vieux amours compose des bouquets; Mais celle qui du monde enseigne les secrets. Le Zéphire agitant ses ailes odorantes.

Porta vers son berceau les doux parfums des plantes ; Déjà ses yeux fixoient leurs formes, leurs couleurs. Et ses mains, pour hochet, demandèrent des fleurs.

Foible enfant, on le vit dans le fond des campagnes, Sur le flanc des rochers, au penchant des montagnes, Braver la ronce aiguë et les cailloux tranchants. Et rentrer tout chargé des dépouilles des champs. Aussi quel lieu désert n'est plein de sa mémoire ! Il fit de chaque plante un monument de gloire ; Et Linné sur la terre, et Newton dans les cieux, P une pareille audace étonnèrent les dieux.

Linné, réjouis-toi : le Nord vit ta naissance^ Mais ton plus beau trophée enorgueillit la France. Elle ne choisit point, pour y placer tes traits. Ou Tombre d'un lycée, ou les murs d'un palais ; Mais dans ce beau jardin, dont l'enceinte féconde Accorde une patrie à tous les plants du monde (^^), Où, joignant sa récolte à tes amples moissons, Desfontaine embeUit le trône des saisons (^^) ; Où s'exilent pour nous de leurs terres natales Des régnes différents les familles royales.

Le tigre, le lion, le cèdre aux longs rameaux , Et l'énorme éléphant, et le roi des oiseaux ; Où Tœil voit rassemblés le trépas et la vie, La nature et les arts , l'instinct et le génie : Tranquille, tu vivras au lieu même où Jussieu (^4) Est présent par sa gloire, et vit dans son neveu. Viens : dans cet Elysée, autrefois son domaine, L'ombre du grand Buffon(''^) attend déjà la tienne ; Et de tous les climats, de toutes les saisons, Les fleurs briguent l'honneur de couronner vos fronts.

Mais de ces plants, formés par une main divine (^^, Je n'ai point dit encor la première origine ; Où, quand, comment sont nés les germes de ces corps. Oh ! que n ai-je reçu les sublimes accords (*7)^ L'éloquente raison, Félégante justesse, Que dans ses grands tableaux nous déploya Lucrèce, Pour embellir ici du prestige des vers De nos sages nouveaux les systèmes divers ! ^

L un d'un style fleuri vantant ses molécules, Forme les corps vivants de minces corpuscules ; L'autre sème dans l'eau, dans les champs, sur les mers. Les germes destinés à peupler l'univers ; L^autre veut que l'enfant ne doive qu*à son père Son être déposé dans le sein de sa mère ; Et l'autre, sans respect pour leurs tendres amours. Des deux sexes Unis rejette Je concours.

Enfin, tous à leur choix discutoient ces problèmes ('^, Et le vrai se perdoit dans la nuit des systèmes : Un œuf le renfermoit; et, dans les animaux.

Nous retrouvons encor les lois des végétaux.

Voyez ce point vivant et cette ligne obscure Où nage du poulet la douteuse figure:

Ce point, encor noyé dans sa jaune liqueur.

Une loupe à la main , suivez-le : c'est le cœur. . Déjà vous distinguez, à travers le fluide, D'un battement réglé le mouvement i*apide ; Cette masse liquide et ces informes traits , De l'être déguisé préludes imparfaits,

Sont du frêle animal Tébauche languissante.

n dort ; il attendoit qu'une liqueur puissante,

De son cœur en secret irritant les ressorts ,

Contraignit à s unir les deux moitiés du corps,

Qui , déjà préparant leurs douces harmonies ,

Par un commun attrait ensemble sont unies.

Voilà le grand secret : cet être inanimé,

Même avant sa naissance il étoit donc formé !

Telle est du Créateur la puissance infinie :

A deux règnes divers ses lois donnent la vie.

Observez le bouton qui perce ce rameau ;

Là vit un arbre entier ; là se cache un ormeau :

Obscurénupnt nourrie au fond de sa retraite,

L œil à peine aperçoit cette plante imparfaite.

Est-*ce donc là ce tronc, cet arbre audacieux

Qui doit couvrir la terre et s'élancer aux cieux ?

C'est lui : déjà marquant sa feuille, sa racine.

Dans sa verte prison la loupe les devine ;

Ainsi dans leurs berceaux dorment, déjà formés.

Ces germes étemels Tun dans lautre enfermés.

Dans les champs, dans les airs, sous la terre et dans Tonde,

Tout ce qui doit un jour renouveler le monde,

Le chêne et le fucus, la mite et Téléphant,

Ces peuples embryons, cet univers enfant.

D'avance l'Étemel , de ses mains créatrices ,

En avoit dès long-temps dessiné les esquisses.

Tous suivent cette loi : Tanimal, l'arbrisseau ,

Vivoient contemporains, cachés dans leur berceau.

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