T. XI. LES TROIS RÈOMES. II
66 LES TBOIS RÈGNES.
Ainsi qu en sa profonde et vivante retraite,
Des milliers de vaisseaux, dans leur route secrète,
S en vont de veine en veine à lembryon obscur
Chercher de tous côtés Taliment le plus pur :
Tel le bourgeon naissant que Fécorce recèle,
Boit par mille vaisseaux la sève maternelle.
Tous deux, mûris enfin dans leur secret séjour'
Sortent impatients de se montrer au jour,
Et tous deux oubliant leur demeure première.
En brisant leurs liens viennent à la lumière.
Mais leur âge encor frêle et leurs premiers besoins,
Des auteurs de leurs jours veulent encor les soins :
De leur fragilité soigneuses protectrices,^
Leurs mères bien souvent sont encor leurs nourrices,
Jusqu'au jour où tous deux, à Fabri des dangers,
S en vont chercher ailleurs des secours étrangers.
Comme des os naissants les lames s'épaississent (^9),
Ainsi des jeunes bois les couches se durcissent;
Leur progrès est le même, et, cachée en dedans,
La moelle les nourrit de ses sucs abondants.
Une lame argentée, en flexible spirale.
Des plus minces vaisseaux remplissant Fintervalle ,
Par Fadmirable jeu de ses ressorts secrets,
Chassant 1 air altéré, repompe un air plus frais.
Aussi bien que le bois, les os ont leur écorce ;
Ainsi que leur grandeur, le temps accroît leur force;
Tous deux vont à la mort par la caducité ; .
Tous deux se survivront dans leur postérité ;
Et, comme l'animal, la plante cache en elle D'enfants qui la suivront une race immortelle. Ainsi tout se répond ; ainsi les mêmes lois Ânx deox régnes divers président à-la-fois ; Et par un art semblable^ une main économe Forme la fleur et ^^lIl)^e, et l'animal et l'homme.
Mais où sont renfermés tous ces germes divers Qui doivent à jiuDaais réparer l'universî Quel lieu peut contenir ces frêles créatures. Ces êtres inconnus, ces nations ftitures, Tout cet inmiense amas dès long-temps enfanté ? L'esprit, à ce tableau, recule épouvanté; Et jamais la raison, en les forçant à croire, N'emporta sur les sens de pins belle victoire. Mais le sage, des arts reculant l'horizon, A fait taire les sens et vaincu la raison ; D'un dieu, sans le comprendre, il adore l'ouvrage : S'étqnner est du peuple, admirer est du sage.
Dans les r^nes divers combien d'antres rapports Du sage observateur excitent les transports ! A ces jeux étonnants la nature est sujette, Les plantes ont leur vie , et l'animal végète. Ce principe irritant, dont le ressort vainqueur Fait tressaillir ^es nerfe et palpiter le coeur, Ce moteur de nos sens, ce ressort de la vie, Que de fois l'animd à la plante l'ratvie I La tremelle à son gré mouvant ses doigts subtils (^'') , Étend, roule, déroule, et promène sas fils.
Voyez cet arbrisseau si funeste à la mouche (^ ') ;
Que, d'un vol étourdi, l'insecte ailé le touche,
Son sein armé de dards se referme soudain ,
Et perce l'imprudent qui se débat en vain.
Qui ne croit reconnoître une vierge craintive
Dans cette déhcate et tendre sensitive.
Qui, courbant sous nos mains son feuillage honteux,
De la douce pudeur offre l'emblème heureux? •
Enterrez dans un sens contraire à la nature (^^)
Cette graine où déjà vit une plante obscure :
D'abord, trompés tous deux, de l'arbuste naissant
La racine s'élève et le sommet descend ;
Mais bientôt, par un art que leur instinct devine.
Le sommet d'un côté, de l'autre la racine.
En un sens opposé se recourbant tous deux,
Tendent, l'un vers la terre, et l'autre vers les cieux.
Pour l'œil inattentif il n est point de prodiges ;
Le mouvement des fleurs, des feuilles et des tiges.
Échappe à son dédain ; le sage mieux instruit
Les admire le jour, les observe la nuit.
Il connoit leurs penchants, leurs mœurs, leurs habitudes ;
Il voit comme avec art changeant ses attitudes,
La feuille, en se tournant, s'expose tour-à-tour
A la fraîche rosée, à la chaleur du jour ;
Et«ouvent par instinct se creusant en gouttière.
Recueille avidement la vapeur printanière.
Quelle amante jamais vers l'objet de ses feux Tourna plus constamment ses regards amoureux ,
Que la manne qui suit depuis l'aube naissante
Jusqu'au déclin du jour l'astre heureux qui l'enchaDte !
Clytie à ses clartés ouvrant ses rayons d'or,
De scHi premier penchant se ressouvient encor.
Placez dans un cachot cette fleur prisonnière,
Et son disque bientôt, amant de la lumière,
Se retourne, et la cherche à travers les barreaux (^').
Le soir, de nos jardins parcourez les carreaux ; Voyez , ainsi que nous , sur leurs tiges baissées S'assoupir de ces fleurs les têtes affaissées. Et, dormant an lieu même où veilleront leurs soeurs, Du nocturne repos savourer les douceurs. Voyez comment l'instinct qui gouverne les plantes Assigne à leur réveil des heures différentes : L'une s'ouvre la nuit, l'autre s'ouvre le jour ; Du soir ou du midi l'autre attend le retour. *
Je vois avec plaisir cette horloge vivante :
Ce n'est plus ce contour où l'aiguille mouvante Chemine tristement le long d'un triste mur ; C'est un cadran semé d'or, de pourpre et d'azor, Où, d'mi air plus riant, en robe diaprée, Les filles du printemps mesurant la durée, Ou nous marquant les jours, les heures, les instants, Dans nn cercle de fleurs ont enchaîné le temps. C'est peu : des jardiniers les savants artifices Savent leur faire un' jour et des ombres factices, ' Et par cette nuit feinte, et par ce faux soleil, Retarder, avancer, prolonger leor sommeil..
Suivant que dans leurs mains une branche allumée, Visitant ou quittant leur couche parfumée, S'approche ou se retire, et leur rend toup-à-tour Ou la noirceur de Fonlbre, ou les clartés du jour ; Dans l'abri reculé de leurs fraîches demeures (^4), Du coucher, du lever méconnoissant les heures , Par les feux dont l'absence ou l'éclat l'a frappé. De la crédule fleur le calice est trompé; Et de cet art magique ignorant la merveille, Ouvre ou ferme son sein, s'endort ou se réveille. Souvent dans les sujets de l'empire animal Notre œil retrouve encor le régne végétal.
Ainsi tout est lié dans toute la nature.
Et de ces végétaux l'admirable structure.
Leurs nerfs si délicats, leur flexibHité, Leur repos, leur réveil, leur sensibilité, Sembloient les rapprocher de la nature humaine. Quand tout-à*coup parut un plus grand phénomène , Et par-tout retentit cet étonnant discours (^^) : « La plante a son hymen, la plante a ses amours. »
Pour offrir de leurs feux une pudique im^e.
Chastes sœurs dliélicon , épurez mon langage ; Que mon style ressemble au nuage doré Qui, sur ce mont fameux des Troyens adoré, Cachoit l'amour des dieux à des r^ards profanes ! Des deux sexes divers, de leurs divers organes. Ces peuples végétaux jouissent comme nous :
L'œil distingue d'abord et l'épouse et l'époux.
Le pistil, où la graine a choisi son asile, L'étamine enfermant la poussière fertile , Les distinguent aux yeux. Dans la saison d amour, Si réponse et Fépoux ont le même séjour.
Le signal est donné : 1 aurore matinale Vient frapper de ses feux la couche nuptiale ; Le couple est éveillé, Tamant brûle, et soudain Les esprits créateurs s'échappent de son sein. ^ Dans loiigane secret dont Fardeur les seconde Son amante attendoit cette vapeur féconde ; Elle entre, et le pistil avec avidité Ouvre sa trompe humide à la fécondité.
La graine en se gonflant boit le suc qui Farrose ; .G est un œillet naissant, c'est un lis ^ une rose; Et 1 organe qui verse ou reçoit ce trésor.
D'un doux tressaillement frémit long-temps encor. Cependant autour d'eux s'embellit la nature; Le papillon folâtre, et le ruisseau murmure; Les essaims bourdonnants voltigent à Fentour, Et les oiseaux en choeur chantent lliynme d'amour.
Mais si les deux époux habitent sur deux tiges. Quels spectacles nou'^ux, et quels nouveaux pAdigesl Réunis par l'amour, s^arés par les lieux'.
L'amant darde dans l'air les gages de ses feux : Les vents les ont reçus ; leur aile o£&cieuse Porte à Fobjet chéri la vapeur précieuse.
L'hymen est consommé; des zéphyrs complaisants L'épouse avec transport reçoit ces doux présents,
Et se reproduisant dans des fils dignes d elle, A son époux absent se montreencor fidèle; Ils naissent vêtus dor, de pourpre et de saphir. Ce n est donc pas en vain qu on nomma le zéphyr Le favori de Flore : et dans cette imposture L*esprit, avec plaisir, reconnoit la nature.
Eh ! même dans le sein de Thumide séjour Les peuples végétaux n ont-ils pas leur amour ! Je t en prends à témoin, 6 toi, plante fameuse (^^ Que le Rhône soutient sur son onde écumeuse 1 Même lieu n unit point les deux sexes divers; liC mâle dans les eaux cachant ses épis verts ,
Y végète ignoré; sur la face de Tonde Son épouse, suivant sa course vagabonde,
Y goûte, errant au gré des vents officieux, Et les bienfaits de l'air, et la clarté des cieux.
Mais des flots paternels la barrière jalouse. Vainement de Tépoux a séparé Tépouse ; L un vers lautre bientôt leur sexe est rappelé : Le temps vient, lamour presse, et Tinstinct a parlé. Alors, prêts à former l'union conjugale, Uk amants, élancés de leur.^uche natale.
Montent, et sur les flots conments de leurs feux, Forment à leur amante un cortège nombreux.
L'époase attend l'époux que l'onde lui ramène; Zéphire à leurs ampurs prête sa molle haleine ; Le flot les réunit, la fleur s'ouvre, et soudain L'espoir de sa famille a volé dans son sein.
L'amour a-t-il rempli les vœux de Thyménée, Sûre de ses trésors, la plante fortunée, Prête à donner aux eaux de nouveaux citoyens, De ses plis tortueux raccourcit les liens, Redescend dans le fleuve, et sur la molle arène De sa postérité s en va mûrir la graine.
Attendant qu elle vienne au milieu de sa cour Retrouver le printemps, le soleil et Tamour. Ainsi de l'Étemel la sagesse féconde Fait servir à-la-foîs, pour repeupler le monde, L'hôte des bois, des aii^, des monts et des roseaux, La Vénus de la terre et la Vénus des eaux.
Ces amours, ces hymens observés par nos sages. Croit-on qu'ils aient été méconnus des vieux âges ? Non: le peuple du Nil précéda nos savants; Lui-même il suppléoit à l'haleine des^ents ; Lui-même à leur défaut sur la palme stérile Secouoit les rameaux de son époux fertile; Et le besoin avoit devancé le savoir.
Le même art dans la Grèce exerça son pouvoir. Les insectes nourris sur le figuier sauvage (^^) , Du figuier domestique approchant le feuillage, Faisoient pleuvoir sur lui ces globules féconds Dont leur trompe en volant avoit saisi les dons. Sprengel , de ces secrets savant dépositaire , A plus avant encor pénétré ce mystère.
L'insecte, nous dit-il, adroit propagateur.
Des hymens végétaux est le médiateur;
7i LES TROIS RÈGNES.
Cbaqu^ plante a le sien : au fond de leurs calices
Le ciel d W doux nectar déposa les délices ;
L'insecte s y plongeant avec avidité,
Sort chargé des ti*ésocs de la fécondité.
Bien plus, par les couleuiis dont la beauté Tinvite,
L'insecte reconnoît sa plante favorite ,
Y charge ses longs poils de tous ces crains légers.
Espoir de nos jardins, trésors de nos vergers.
Eh ! d où vient qu'en effet dans leur nouvelle terre
Ces plants alimentés sous leurs abris de verre
Demeurent inféconds, et, malgré ces chaleurs,
Nous promettent en.vain et des fruits et des fleurs?
Ah ! c'est que l'arbrisseau que notre hiver respecte.
Retrouve son climat, mais non pas son insecte :
Tant Dieu dispose tout, tant par d'utiles noeuds
Les régnes différents correspondent entre eux !
Ce papillon lui-même, à nos yeux si futile.
Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile?
Peut-être , en son essor vif et capricieux.
Il hâte en se jouant le grand œuvi^e des cieux ;
Peut-être, quand il semble inutile et volage.
Nos fruits sont ses présents, et nos fleurs son ouvrage;
Et, suivant dans les airs son léger tourbillon.
Flore attend ses destins des jeux d'un papillon.
Pourtant ne croyez pas, par une erreur grossière. Que des plantes au loin dispersant la poussière, Les insectes volants, et les zéphyrs légers.
Des amours végétaux soient les seuls messagers ;^
Des arbres et des flears les gaines vagabondes, Ou tombent sur la terre , ou glissât sur les ondes ; Et, pour renaître un jour dans des climats nouveaux, L'espoir des bois futurs voyage sur les eaux. Plusieurs furent taillés en naceUe , en gondole; Sur les champs de Tbétis les caprices d'Ëole Promènent à leur gré ces fruits navigateurs ; Ou la fourmi les roule, ou les oiseaux planteurs S*en vont les dispersant sur des plages nouvelles ; Ou le ciel pour voler leur a donné des ailes ; Ou de leur sein fécond détendant les ressorts , La nature loin d eux élance leurs trésors.
Ainsi Tart, la nature, et le zéphyr et Fonde, Et Tinsecte, et loiseau, fertilisent le monde; Et Dieu, conservateur de ses propres bienfaits, Éternise par eux les dons qu'il nous a faits.
Enfin, des végétaux la naissance varie (^^).
A la fleur qu'il aimoit celui-ci se marie; Dans leur être équivoque androgynes parfaits , D'autres d'un double sex^unissent les bienfaits; Et d'autres, de l'hymen méconnoissant l'empire. Par leurs propres vertus semblent se reproduire.
Voyez-vous se mouvoir ces vivants arbrisseaux Dont l'étrange famille habite sur les eaux.
Et qui, de deux états nuance merveilleuse.
Confondent du savoir l'ignorance orgueilleuse; De l'humide séjour ces douteux habitants, A Tœil inattentif échappèrent long-temps;
Ils vivoient inconnus, et, sujets de deux mondes, En se multipliant voyageoient sur les ondes.
Nos sages cependant, d'un regard curieux Soudoient, les uns la terre, et les autres les cieux p9); Celui-ci dirigeoit les flèches du tonnerre, Ou sur son double pôle aplatissoit la terre (4**) ; Des mines, dics volcans, d'autres fouilloient le sein; Le polype parut, tout s'éclipsa soudain.
Tous ces nomenclateurs qui, séparant les classes , Aux régnes différents avoient marqué leurs places, Virent un corps nouveau, fier de ses nouveaux droits, Des régnes étonnés braver les vieilles lois; Et, joignant en lui seul leur nature rivale , De leur borne incertaine occuper Tintervalle. Eh ! qui n'admireroit cet être mitoyen (4'), Des régnes qu'il unit étrange citoyen?
Une plante en flottant se présente à ma vue : Tout-à-coup je la vois, 6 surprise imprévue!
Vers rhumble vermisseaî^hoisi pour son repas, S'élancer de sa tige et déployer ses bras.
Sur le haut de l'arbuste une étroite ouverture Est la bouche où ses doigts portent sa nourriture, Et bientôt, vil rebut d'un viscère secret, De ses mets consommés le vestige paroit.
Souvent la fleur modeste, en coupe façonnée.
S'arrondit en olive à la vue étonnée, Se partage , descend , et glissant sur les eaux , Forme de ses débris des arbustes nouveaux.
Sur sa tige sensible un peuple entier fourmille;
Même instinct, même vie anime la famille;
Des milliers d animaux semblent n en former qu'un;
Communs sont leurs besoins, leur mouvement commun;
Chacun transmet sa proie à 1 arbuste vorace.
J'approche , je le prends; sans détruire sa race,
Ma main tourne en tout sens et retourne sa peau;
Je la coupe : il repousse un nouvel arbrisseau;
Je redouble, il renaît; je le mutile encore.
Un troisième arbrisseau tout à coup vient éclore.
Lui-même il donne letre à de nouveaux enfants ,
Du fer mutilateur comme lui triomphants ;
Dont la race à son tour, de vingt races suivie.
Semble de chaque point reproduire la vie.
Je fais plus : sur son corps ma main greffe un ti*onçon,
Du fertile animal fertile nourrisson :
Tous pullulent sans fin; de cette hydre innocente
Je vois se propager la tige renaissante.
Et renaître, en dépit des ciseaux destructeurs.
Des bouquets d'animaux et des peuples de fleurs.
C'est toi qui le premier nous montras ce miracle. Ami de la nature, et son plus digne oracle.
Ingénieux Trembley ! Ij aimant, vainqueur des mers, Ne ^da point ta voile au bout de l'univers ; Mais ta loupe atteignit ce peuple obscur de l'onde: Mais sans franchir les mers tu découvris un monde ; Et, spectateur hardi de deux régnes voisins.
Tu resserras leurs nœuds et marquas leurs confins.
Oh ! quel que soit leur rang, heureux Tami des plantes !
Il parcourt, il décrit leurs beautés ratissantes;
Il admire , il adore , il chérit l'Étemel,
Et voit dans chaque mousse un chef-d'œuvre du cieL
Parmi ces végétaux observés par le sage^ Chactm a ses vertus, chacun a son usage.
Par ses puissants secours la feuille de ChiFon(4^) , Souvent ravit*sa proie à lavide Achéron ; Nos aïeux bénissoient la manne salutaire (4^) ; La casse prolongea les vieux jours de Voltaire (^4) ; Heureux, si du pavot le perfide secours (4^), Pour adoucir ses nuits, n eût abrégé ses jours ! DHomère et de Platon, durant les prenoders âges, Le papyrus du Nil conservoit les ouvK^pes(*^. Le nord fournit son chanvre aux ailes des vaisseaux; Le lin , de la bergère exerce les fuseaux.
Combien de végétaux, différents de nature, Forment notre boisson, nos mets, notre parure ! La feuille, les rameaux des arbres et des fleurs, Fournissent à noo arts le luxe des couleurs ; Des sucs de Tindigo plus d une étoffe brille (4^) ; Ijc moelleux cacao s embaume de vanille (V) ; Du pommier neustrien ainsi le jus brillant (*9) Prodigue au moissonneur son nectar pétillant ; Le houblon , froid rival de Tarbuste bachique {^) , Entretient des cafés le babil politique.
Le feuillage chinois, par un plus doux succès (*'), De nos dîners tardifs corrige les excès ;
Et, faisant chaque soir sa ronde accoutumée, * D une chère indigeste apaise la fumée.
Mais deux plantes sur-tout, par leurs tributs divers, Se disputent Thonneur de nourrir Tunivers.
Ainsi fut adopté par la moitié du monde Le riz, fils de la terre et nourrisson de Tonde, Qu adore llndien , dont le grain savoureux Défie et la tempête et les vents rigoureux ; Et qui, pour la beauté se tressant en coiffure, Fournit de ses chapeaux Télégante parure.
Tel sur^tout le froment que Gérés nous donna , De ses premiers épis couvrit les champs dïlnna ; Salutaire aliment payé de tant de peines, Premier besoin de Thomme et Thonneur de nos plaines. La poésie, enfin > dans un ingrat oubli Peut-elle sans honneur laisser ensqyeli L'arbuste tortueux » dont la grappe féconde . Verse Tespoir, laudace et Tal^esse au monde ?
Mille vins différents , sous mille noms divers Vont charmer^ égayer, consoler Tunivers :
Aï brille à leur tète, Aï, dans qui Voltaire (^^) De nos l^ers François vit Timage légère :
C'est Famé du plaisir, le charme du festin.
Dans le cristal^brillant son nectar ai^entin Tombe en perle liquide, et sa mousse fumeuse Bouillonné en pétillant dans la coupe écumeuse ; Puis , écartant son voile avec rapidité , Reprend sa transparence et sa limpidité.
Au doux frémissement des esprits qu'il recèle, L alégresse renaît, la saillie étincelle ; Son bruit plaît à loreille, et sa couleur aux yeux ; Son ambre en s exhalant va faire envie aux dieux ; Et lodorat charmé, savourant ses prémices, Au goût qu'il avertit en promet les délices.
Après lui plus d'un vin, rebut de nos gourmets, Du peuple endimanché vient charmer les banquets. Anime sous Tormeau la danse villageoise, Inspire au grenadier une chanson grivoise, Des ménages brouillés raccommode les torts, Insulte aux créanciers, et nargue les recors; De rheureux savetier fait reposer Faléne, Par une heure d oubh lui paie un jour de peine ; Du triste buveur d eau colore la boisson, Avance au labouieur le prix de sa moisson, Promet au père un gendre, une dot à la fille. Met Tespoir dans un broc, FOlympe à la Gourtille.
Mais comme les plaisirs le vin a ses dangers ; Souvent on paya cher ses charmes passagers :
Ce verre qu'en riant a rempli l'alégresse, Trop souvent on le vit profané par l'ivresse; Et d'un bras forcené s'échappant en éclats, La coupe des plaisirs servit d'arme aux combats.
U est une Uqueur, au poète plus chère, Qui manquoit à Virgile, et qu adoroit Voltaire. C'est toi, divin café, dont l'aimable hqueur (^^) Sans altérer la tête épanouit le cœur :
CaiANT VI. 81
Aussi, quand mon palais est émoussé par Tàge,
Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.
Que j'aime à préparer ton nectar précieux !
lïul n usurpe chez moi ce soin délici^^
Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine,
A For de ta couleur fais succéder Tébépe;
Moi seul contre la noix, qu^arment ses dents de fer,
Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer;
Charmé de ton parfum , c est moi seul qui dans Tonde
Infuse à mon foyer ta poussière féconde;
Qui tour à tour calmant, excitant tes bouillons.
Suis d'un œil attentif tes légers tourbillons.
Enfin, de ta liqueur lentement reposée.
Dans le vase fumant la lie est déposée ;
Ma coupe, ton nectar, le miel américain.
Que du suc des roseaux exprima l'Africain,
Tout est prêt : du Japon lemail reçoit tes ondes.
Et seul tu réunis les tributs des deux mondes.
Viens donc , divin nectar, viens donc , in$ph*e-moi ! Je ne veux qu'un désert, mon Antigone et toi. A peine j'ai senti ta vapeur odorante.
Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens ; sans trouble, sans chaos, Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots. Mon idée étoit triste, aride, dépouiUée; Elle rit, elle sort richement habillée.
Et je crois, du génie éprouvant le réveil.
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.