Vah. Je suis tenté de vous en aimer moins
CeUe leçon, rejetée par le poète, était pourtant meilleure. En effet, à quel propos dire maintenant à Tibulle, à Virgile, à Catulle,
148 LA JOURNEE CHAMPETRE
On suit eiicur vus leçons eflicaces;
Mais, pour les suivre, on prend de justes soins.
Et Ton se cache en marchant sur vos traces.
Vous m'entendez, prêtresses de Lesl)os,
Vous, de Sapho disciples renaissantes?
Ah ! croyez-moi, retournez à Paphos,
Et choisissez des erreurs plus touchantes.
De votre cœur écoutez mieux la voix ;
iSe cherchez point des voluptés nouvelles.
Malgré vos vœux, la nature a ses lois,
Et c'est pour nous que sa main vous fit belles.
Mais revenons à nos premiers plaisirs.
Tournons les yeux sur la troupe amoureuse Qui dans un bois, refuge des zéphyrs, Et qu'arrosait une onde paresseuse.
Vient d'apprêter le rustique repas. La propreté veillait sur tous les plats. La jeune Flore, avec ses doigts de rose. Avait de fleurs tapissé le gazon.
Le dieu du vin dans le ruisseau dépose Ce doux nectar qui trouble la raison : A son aspect l'appétit se réveille.
de ne plus faire de vers pareils, ou de rougir d'en avoir fait? mais on peut bien leur dire qu'on les aimerait davantage s'ils eussent été plus délicats.
LA J 0 U H N K K C H A M P KT H K 1 i9
Le fruit paraît; de feuilles couronné, En pyramide il remplit la corbeille; Et dans l'osier le lait emprisonné Hlancliit auprès de la pèche vermeille *.
De ce repas on bannit avec soin
Les froids bons mots toujours prévus de loin,
Les longs détails de l'intrigue nouvelle,
Les calemlwurs si goûtés dans Paris,
Des compliments la routine éternelle,
Et les fadeurs et les demi-souris.
La Liberté n y voulut introduire
Oue les plaisirs en usage à Paplios ;
Le Sentiment dictaittous les propos,
El Ton riait sans projeter de rire.
On termina le festin par des chants.
La voix d'Églé, molle et voluptueuse.
Fit retentir ses timides accents;
Et les soupirs de la flûte amoureuse,
Mêlés aux siens, paraissaient plus touchants.
L'eau qui fuyait, pour la voir et l'entendre,
Comme autrefois n'arrêta point son cours;
1. Uantenr a placé cette aventure au printemps; car il dira plus loin que l'orme n est pas encore en fleur, et se couvre d'un tendre fenillape. Il est probable qu'eu Sicile même on ne voit pas an printemps de pèches mures et vermeilles.
Le chêne altier n'en devint pas plus tendre,
Et les rochers n'en étaient pas moins sourds ;.
Rien ne changea; mais l'oreille attentive
Jusques au cœur transmettait tous ses sons.
En les peignant, sa voix douce et naïve
Faisait germer les tendres passions.
LTieureux Volny, placé vis-à-vis d'elle,
Volny, charmé de sa grâce nouvelle.
Et de SL'S chants fidèle admirateur.
Applaudissait avec trop de chaleur.
Églé se tait; Volny l'écoute encore.
Et tient fixés ses regards attendris
Sur cette bouche oii voltigent les Ris,
Et d'où sortait une voix si sonore.
Laure voit tout : que ne voit point lamour !
De cet oubli son âme est offensée;
Et, pour venger sa vanité blessée,
Elle prétend l'imiter à son tour.
Au seul Talcis elle kffecte de prendre
Un intérêt qu'elle ne prenait pas;
Sa voix pour lui voulait devenir tendre ;
Ses yeux distraits voulaient suivre ses pas ;
Et, quand Volny revint à sa maîtresse.
Un froid accueil affligea sa tendresse.
Il nomme Laure, elle ne l'entend plus;
Il veut parler, on lui répond à peine.
LA JOURNEE CHAMPETRE \:\\
C'en est assez : mille soupçons confus Ont pénétré dans son âme incertaine.
Amants, amants, voilà votre portrait!
In sort malin vous promène sans cesse Des pleurs aux ris, des ris à la tristesse ; Un rien vous choque, un rien vous satisfait : Un rien détruit ce qu'un rien a fait naître; Tous vos plaisirs sont voisins d'un tourment. Et vos tourments sont des plaisirs peut-être. Ah ! Ton dit \Tai : l'Amour n'est qu'un enfant.
Volny rêvait, à sa douleur en proie:
Et SCS amis, égayés par le vin.
Remarquaient peu son trouble et son cliagriii. Pour modérer les excès de leur joie, Zulmis s'assied, et kur fait ce récit.
Amour dictait. Amour me la redit.
« Dans ces beaux lieux où, paisible et fidèle. » L'heureux Ladon coule parmi Jes (leurs, rt Du dieu de Gnide une jeune immortelle » Fuyait, dit-on, les trompeuses douceurs : » C'était SjTinx. Pan soupira près délie, » Et pour ses soins n'obtint que des rigueurs. » Au bord du fleuve, un jour que l'inhumaine » Se promenait au miheu de ses sœurs.
lo2 LA JOURNEE CHAMPETRE
» Pan l'aperçoit, et vole dans la plaine,
» Bien résolu d'arracher ces faveurs
» Que l'Amour donne et ne veut pas qu'on prenne.
)) A cet aspect, tremblant pour ses appas,
» La Nymphe fuit, et ses pieds délicats,
» Sans la blesser, glissent sur la verdure ^
» Déjà la fleur qui formait sa parure
•) Tombe du front qu'elle crut embellir,
» Et, balancés sur Taile du Zéphyr,
» Ses longs cheveux flottent à l'aventure^.
» Tremblez, Syrinx ; vos charmes demi-nus
y> Vont se faner sous une main profane,
» Et vous allez des autels de Diane
» Passer enfin aux autels de Vénus.
» Dieu de ces bords, sauvez-moi d'un outrage ^ !
1. C'est une hyperbole poétique un peu usée, et cependant toujours gracieuse. Le vieil Hésiode l'avait déjà employée pour décrire la course rapide d'ïphiclus. Virgile a dit de Camille :
Illa vel iiitactœ segetis per summa volaret Gramina, me teneras cursu lœsisset arUtas.