‹ Œuvres facétieuses, rev. sur les éditions originales et accompagnées d'une introd., de notes et d'un index philologique, historique et anecdotiqueChapitre 195 sur 211 · Aux gens portant éperons · texte numérisé non relu

Aux gens portant éperons

3o6 Contes et Discours

leurs compères et anciens confédéré?.. Polygame dit que le mesme Capitaine, duquel cy-dessus a esté parlé, estoit marié à une fort honneste Damoiselle, mais la plus avaricieuse et chiche qui fust au pays, n'osant manger son saoul, de peur que la terre ne luy deffaillist, comme fait la taupe, il la laissoit assez faire le petit pain ' : de son costé, faisant grand'chere, mettoit tout par escuelles, ne se souciant au reste que de ses armes et chevaux : mais, pour dire tout, il alloit aucunefois au change, disant qu'il gardoit sa femme pour les grandes festes, et qu'il ne la vouloit mettre à tous les jours : quelle proposition n'estoit pas bien aggreable à celle qui y prenoit interest personnel, encore qu'elle fust plus aagee que luy, et qu'il ne l'eust espousee que pour ses biens, et non pour ses vertus, ce qui se fait trop souvent, pépinière et source des plus malheureux et tristes mariages : un jour se pensant bien caché, et hors la portée du canon, qu'il joùoit un peu trop familièrement à l'une des Damoiselles, sa femme le print sur le fait, et lors qu'il n'y avoit plus que les ciseaux entre deux, disant : Vous excusez que je suis malade par fois, mais je veux bien que vous entendiez que la grange ne fut onc si pleine, que le baloy ne peut bien derrière l'huis : et en ce disant, luy donna deux ou trois coups sur les espaules, comme vous scavez que jamais coup de jument ne fit mal à cheval. Luy de son costé crie à la force, au meurtre, au feu, au feu bonnes gens, au feu. Ses serviteurs à ses doléances et plaintes

i. Economiser son pain.

d'Eutrapel. 507

accourent à longue haleine, et sur tout son trompette, car il estoit Lieutenant d'une compagnie de gens d'armes, auquel il commande promptement monter au haut de la maison, et là trompeter et fanfarer, pour appeller tous ses voisins à son aide : lesquels incontinent à ce cry, qui estourdissoit et se faisoit ouyr de bien loin, par ce vent gresle et tempestatif, se trouvèrent sur le lieu équipez et embastonnez, pour le secourir, esteindre le feu, ou faire quelque autre service signalé. Ausquels, estant en rond à la façon de la guerre, il raconta son desastre et advanture : entre autres, que sa femme l'avoit battu, ce qu'onc homme n'avoit fait : et pour ceste cause les avoit fait appeller pour se ' mettre en leur protection et sauve garde : que pour tel bien fait, afin de n'estre ingrat, les vouloit présentement festoier, ce qu'il fit : car tout ce qu'il y avoit de pain, chair, vin, et autre artillerie de gueule, fust desploié, mangé et beu : tandis que sa femme fongnoit2 et rechignoit à pauses et demis souspirs. Toutefois cognoissant le naturel de son mary, qui ne faisoit pas cas ny estât de telles grimaces, elle descendit pour entendre d'où procedoit ceste esmeute et desbauche : ce qui lui estant raporté, et voyant que toutes ses provisions estoient mangées et despes-

1 . Toutes les éditions portent pour le mettre. J'ai cru que la correction se était tellement indiquée qu'il fallait passer par-dessus l'exactitude littérale.

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