Assaut
82 Propos rustiques
Compagnons, nous ne sommes ici venuz (ainsi que savez) pour enfiler Patenostres ' : que chacun monstre ce qu'il sçait faire tant seulement, et puis laissez faire aux bœufs de devant 2. F.t assez près du pastiz 3 où tiroient ceux de Flameaux, le son et bruit qu'ilz menoient feit tant, que beaucoup de Flameaux vindrent voir en courant que c'estoit : et voyans que c'estoient leurs ennemis mortelz, furent bien esbahis; car jamais n'eussent pensé qu'ilz eussent esté si audacieux. Si tost que ceux de Vindelles furent arrivez, commencèrent, sans dire mot, ni saluer la compagnie, à dancer au bransle. Lors quelcun des Flameaux se voulut mettre en leur dance, qui fut rechassé bien lourdement, luy disans qu'ilz luy avoient amené des sonneurs tout exprès, pour ce que c'estoit le beau danceur. Puis se moquans de tout le village, disoient qu'ilz n'oseroient toussir4, les belistres, eussent ilz mengé un plein sac de plume. Les Archers avoient cessé leur jeu pour voir l'arrivée. Mais oyans que cela provenoit des injures qu'ilz se disoient les jours precedens, et qu'il falloit y donner ordre, retournèrent à leur Archerie. Veistes vous oncques un chien ayant desrobé un lopin de lard, et estant veu, sachant qu'il a mal fait, s'enfuir le petit pas, la queue entre les jambes, aucunesfois regardant après luy? Telz estoient ceux de Flameaux, laids et quinauds s.
i. Dans le- langage comique enfiler des patenostres (pater noster) ou enfiler des perles, c'est tout un. 2. Laisser aller les choses. C'est une expression poitevine. }. Pâturage, plaine où était dressé le but. 4. Tousser. — 5. Surpris, étonnés.
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Lesquels toutesfois commencèrent à s'esvertuer et prendre courage ; se proposans l'extrême villenie que leur faisoient ceux de Vindelles, et leur téméraire audace, les venant ainsi deffier jusques à leur porte : et qu'ilz n'eussent jamais estimé (a) que, pour si peu de paroles, encores où ils estoient les plus foulés, ilz eussent voulu faire un tel tort. Le tout calculé, arresterent (b) que s'ilz ne donnoient ie choc, ilz estoient à jamais infâmes et deshonnorés, et que de là en avant ne s'oseroient trouver aux bons lieux, ni | es bonnes] compagnies : veu mesmement que leur honneur y estoit trop lourdement desavantagé. Le cœur creut à ces poincts d'honneur ainsi sommairement déduits. Au moyen dequoy eschappant l'un par cy, l'autre par là, se trouvèrent bien trente chez la Jambue, qui tenoit Taverne, où feirent si bonne diligence (après avoir beu un coup ou deux) que tost furent en ordre (c) , aussi bien, ou mieux que partie adverse, neantmoins qu'ilz n'estoient en si grande quantité; mais la victoire n'est le plus souvent au grand nombre. Estant prests, avisèrent ne les assaillir en la pleine, car le hazard y estoit trop grand ; ains dresser l'embuscade au chemin creux, lieu pour eux avantageux, ce que fut trouvé bon, même par un vieux Routier, qui autresfois avoit suivy la guerre, qui disoit estre loysible circonvenir son ennemy par toutes voyes et manières. Se transportèrent là donc les offensés bien rebrassés, et resoluz leur monstrer leur
a. Var. : Pensé.
b. Var. : Conclurent.
c. Var. : En équipage.
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bec jaune ', et apprendre leur leçon. Les Vindelois furent tous esbahis, qu'ils ne veirent personne [ auprès | d'eux, et que tout le monde s'estoit absenté, fors deux ou trois vieillards, lesquelz s'adressèrent à eux pour leur remonstrer quelques cas d'honnesteté : et que ce n'estoit gueres bien fait ainsi rompre leur passetemps, et (par manière de dire) les venir ainsi assaillir jusques sur leur fumier; qu'ilz pourroient bien s'en repentir, pource que tout vient à lieu qui peult attendre. Nonobstant lesquelles remonstrances (jetant la teste (a) 2 aux Chiens) feirent un tour de dance, les despitant par plusieurs injures diffamatoires. Et après avoir abattu leurs buts, prindrent chemin confusément à s'en retourner, ne pensant à l'atrapouère (b), disans qu'ilz n'avoient point de ratte, et que ce n'estoient gens pour eux; qu'à tout jamais ilz en seroient très mal estimés, joint que de grand vent, petite pluye : de tout quoy en feirent une belle chanson, qu'ilz chantoient bien mélodieusement et puis la dançoient de bonne mesure, tellement que furent près du chemin creux, qui (c) n'estoit faulsement appelle creux; car il estoit fort obscur, bas, et tellement estroit, qu'une charrette en occupoit toute la largeur, auquel estoient deux coteaux d'un costé et d'autre, [si hauts et droits] qu'impossible
a. Var. : Jambe.
b. Var. : Embuschade.
c. Var. : Ce chemin.
i. Leur montrer qu'ils étaient trop jeunes (faibles comme les oiseaux qui ont encore le bec jaune) pour les effrayer. 2. Faisant tête au danger.
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estoit de jamais eschapperde là. Les Vindellois dançoient encores, et jazoient à pleine teste, quand ils commencèrent à entrer au chemin, auquel furent receuz d'une haute sorte; car ceux de Flameaux, qui estoient au dessus et aux deux bouts, sans dire qui a perdu ou qui a gaigné, commencèrent à charger sur eux avec belles pierres, ne sachans les Vindellois d'où cela venoit : toutesfois (ainsi que depuis ilz en plaisantoient) se trouvèrent bien estonnés, et furent tous esbahis qu'ilz se voyoient abattre de coups de cailloux (a). Au moyen de quoy commencèrent à gagner le haut ', courans à la foule pour sortir hors de l'estroit. Mais (ô mauvaise rencontre) vont à l'yssue trouver une douzaine de ceux de Flameaux, qui avec gros leviers de charrette leur donnoient l'aumosne de grands coups sur les espaules, et ainsi leur livroient leur souper. Ces povres Vindellois se voyant ainsi surprins, et tant doucement mener, crioient à l'ayde, à la force, au meurdre. Hee, messieurs, ayez mercy de nous! hélas! pardonnes nous. Par le sang bieu 2 (disoient ceux de Flameaux) les pardons sont à Rome, vous en aurez : tu Dieu! vous faites les rustres (b) ! [et dessus,] et quoy? comment? torche, lorgne. [Notemment] faut entendre (car voicy le beau du jeu) que les femmes des deux villages pouvoient facilement
a. Var. : Pierre.
b. Var. : Gallans.