LIVRE V
répondre, le presse long-temps dans ses bras. Résolus de ne plus se quitter , les deux infortunés se lèvent, et vont se mettre en marche , lorsqu'un bruit qu'ils entendent derrière la haie contre laquelle ils étaient assis leur fait tourner les yeux de ce côté. Ils aperçoivent un guerrier debout qui fixait sur eux des yeux attendris.
Ce guerrier, à peine âgé de dix-neuf ans, était d'une taille haute et svelte; son visage doux et beau avait toutes les grâces de la jeunesse ; ses longs cheveux noirs tombaient en tresse sur son armure j son casque était à ses pieds; une écharpe blanche , semée de fleurs de lis d'or, soutenait sa riche épée. Tout annonçait qu'il était prince ; et ses yeux, ses traits, son air de grandeur, de courage et de bonté, disaient que c'était un héros.
Les deux pasteurs saisis de respect se retiraient en silence , quand le prince s'avançant vers eux :
Demeurez, bergers, leur dit-il; je n'aime à voir fuir devant moi que les ennemis de la France. Caché parmi ces arbustes, je viens d'entendre vos discours; j'ai donné des larmes à vos malheurs. Je vous demande d'accepter de moi toutes les consolations que mon amitié peut offrir. Je suis né prince, mais je suis homme; et mon cœur rapproche de moi tous ceux que ma fortune en éloigne. Rassurez-vous donc, pasteurs; et daignez
avoir confiance aux paroles de Gaston de Foix.
A ce grand nom de Gaston , les deux bergers mirent un wnou en terre. Gaston , neveu de Louis XII, était gouverneur de TOccitaniej sa justice et sa bonté le rendaient cher à toute la province. Il n'était pas un berger qui n'eût entendu parler de Gaston ; tous savaient que c'était à lui qu'ils devaient le bonheur dont ils jouissaient. La mère qui chaque matin enseignait à son enfant à remercier l'Etre suprême, lui enseignait en même temps à bénir le nom de Gaston.
Le prince se hâta de relever les bergers. Que je me sais gré, leiu^ dit-il, de ni'être éloigné de mon camp pour respirer ici la fraîcheur du matin ! Hier j'ai secouru deux infortunés , Dieu m'en donne la récompense en m'en adressant deux autres.
A ces mots, il tend la main aux bergers, qui la baignent de leurs larmes. Ne me quittez plus, ajouta Gaston; venez avec moi détendre vos frères. Le vertueux Louis, jugeant du cœur des rois par le sien, a pensé que les traités étaient plus sûrs que les conquêtes ; il est puni de sa confiance. Le perfide roi d'Aragon vient d'envoyer une armée sous la conduite du vaillant Mendozc. La moitié du Languedoc est ravagée ; Mendoze est déjà sous les murs de Nîmes. Je vais inouiir ou les défendi'e.