LIVRE V
suiwa vos pas, vous environnera sans cesse, sera le témoin assidu de vos actions, de vos sentimens. Pensez-y toutes les fois que vous pleurerez votre • amie; vos larmes en seront moins améres. Adieu, adieu , mon ami ; ma mort n'est point douloureuse, puisque je meurs presque entre vos bras. Elle serait plus douce encore si je pouvais vous dire : Adieu, mon époux. Recevez ce titre, mon bien-aimé : je vous le donne en ce moment ; j'en prends à témoin Dieu, qui nous voit toujours, et la mort qui est sur ma tète. La voilà , je la sens. Recevez vite, mon époux, cet anneau que je porte depuis mon enfance, et que je vous donne en gage de ma foi. Recevez encore ce baiser de votre épouse; c'est le premier et le dernier qu'elle ait donné.
A ces mots, je sentis ses lèvres se poser doucement sur mon front, et une larme brûlante tomber de ses yeux sur ma joue. Je revins aussitôt à moi ; je la regarde... elle n'était plus! iSémorin; et je me trouvai l'anneau qu'elle avait porté dès l'enfance, et je sentis sur mon visage la larme brûlante tombée de ses yeux!...
Je me lève, je m'écrie, je la nomme mon épouse, je la presse contre mon cœur. Delphine éveillée veut en vain me calmer; je repousse Join de moi Delphine. Elle redouble ses efforts, elle craint l'arrivée de son père; elle commande aux valets
ÛS& ESTELLE.
qui accourent de m'arraclier du corps de sa sœur. On me saisit, on veut m'emporter ; je me jette, je m'attache à la terre; je me traîne jusqu'à ce lit, contre lequel je frappe ma tête ; mon sang se mêle à mes pleurs et ruisselle sur mon visage. Delphine me demande à genoux de la suivre hors de cette chambre. Elle me fait sortir du château ; et, craignant la fureur de son père instruit par tant de témoins, elle exige de moi le serment de m'éloigner de ce lieu de douleur. Je lui devais ce serment. J'allai me cacher dans les bois voisins, accablé d'une douleur stupide, incapable d'avoir une idée, errant la nuit dans les cavernes , en poussant des cris affreux , en appelant Adélaïde ; et me couchant tout le jour le visage contre la terre , pour ne plus voir le soleil.
Enfin je sortis de ces bois. J'allai de village en village , me plaignant partout de mes maux , demandant du pain , qu'on me donne comme à un malheureux insensé. J'appris hier que les Espagnols nous avaient déclaré la guerre , qu'ils pai-couraicnt notre patrie , le fer et la flamme à la main. Je les cherche pour qu'ils me tuent.
Voilà quel est mon sort, ami : crois-moi, pleure Adélaïde, mais ne cherche pas à me console]'.
Tel lut le récit d'Isidore. Némorin , sans lui