VIE
Celui qui , appelé à la vie , comblé de toutes les faveurs que la nature peut prodiguer aux êtres qu'elle affectionne le plus , ne regarde le séjour où il est placé que d'un œil d'indifférence ou de mépris ; celui qui , plus coupable encore , souille la terre par ses vices , au lieu de l'embellir par ses vertus , semblent également indignes de jouir long-temps du bienfait de l'existence. Si la mort vient les frapper , elle n'exerce qu'un acte de justice, et les pleurs de l'amour et de l'amitié coulent rarement sur leur tombe solitaire : mais l'homme dont le cœur est comme l'asile de la sensibilité , dont les yeux se mouillent de larmes reconnaissantes à la vue des beautés de la nature, l'homme dont les douces vertus retracent celles de l'âge d'or , et dont les chants , aussijpurs que l'air du matin , ne firent jamais rougir l'innocence , un tel homme ne devrait point mourir. C'est pour lui surtout que la terre est féconde : c'est pour
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iui qu'elle sembellit. S'il subit la loi commune , si une mort précoce l'enlève à un séjour dont il faisait l'ornement , tous les cœurs sensibles éprouvent une douleur profonde. L'amour et l'amitié viennent embrasser son tombeau , l'environner de cvprès , le couvrir de myrtes ; et , long-temps après qu'il n'est plus, sa; renommée vit encore avec honneur parmi les hommes.
J'ai peint Florian sans l'avoir nommé encore , et déjà vous l'avez reconnu. Ce poëte aimable , dont les ouvrages respirent la plus touchante sensibilité, dont le cœur a toujours dirigé l'esprit, qui consacra ses chants à célébrer la nature champêtre , les mœurs simples de l'âge d'or et l(^s amours des naïves bergères , Florian n'avait j)as atteint son huitième lustre quand il fut enlevé , presque subitement , aux lettres et à l'amitié.
Mon dessein est de recueillir ici quelques traits sur la personne et sur les dilTérents ouvrages de cet aimable auteur, qui lui ont acquis, dès son vivant, une réputation dont les années ne feront qu'augmenter l'éclat. Mais qu'il me soit permis d'abord de m'arrèter un moment sur une époque de sa vie qui a puissamment influé sur le geiu'e même de ses écrits ; je veux parler de son enfance. On a trop dédaigné jus([u à ce jour , eu écrivant la vie des hommes célèi)res , de reniontci" à leiu-
premier âge. Il eût été facile, en les observant à cette intéressante époque , de calculer l'influence des objets extérieurs sur la tournure de leur génie, et de deviner par là leur destinée. Je suis si convaincu de cette influence du premier âge de 1 homme sur tout le reste de sa vie ; je suis si persuadé que les productions d'un écrivain ne sont que le développement des germes d idées que déposèrent dans son esprit les premiers objets dont furent frappés ses regards^ ^l^ï d ïic me serait pas impossible, après la lecture des divers ouvrages d'un auteur , décrire d imagination Ihistoire entière de sa vie , et surtout celle de sa jeunesse. Je pourrais citer des exemples ; mais cela m'écarterait trop de mon sujet, et je reviens aux premières années de l'auteur dont j'écris la vie.
Jean-Pikrre Claris de Floriax naquit en 1 755, au château de Florian dans les Basses Cévennes , à quelque distance d'Anduze et de Saint-Hippolvte. Quand ces détails ne nous seraient pas connus , il eût été facile d'y suppléer. Nous lisons , en effet , à la tête de la pastorale d'Estelle : u Je veux célé- (f brer ma patrie , je veux peindre ces beaux {( climats où la verte olive , la mûre vermeille , la (. grappe dorée , croissent ensemble sous un ciel « toujours d'azur ; où , sur de riantes collines ,
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f( semées de violettes et d'aspliodèles , bondissent (( de nombreux troupeaux ; où enfin un peuple « spirituel et sensible, laborieux et enjoué, échappe « aux besoins par le travail , et aux vices par la (( gaieté. )) Et quelques lignes plus bas : « Sur les « bords du Gardon, au pied des hautes montagnes « des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village (( de Massanne , est un vallon où la nature semble (f avoir rassemblé tous ses trésors. Là , dans de « longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, (« on se promène sous des berceaux de figuiers et « d'acacias. L'iris , le genêt fleuri , le narcisse , « émaillent la terre : le grenadier , l'aubépine , (( exalent en l'air des parfums : un cercle de col- « lines, parsemées d'arbres toufi"us , ferme de tout « côté la vallée , et des rochers couverts de neige (f bordent au loin l'horizon, n
Le château où naquit Florian avait été bâti par son grand-père, conseillera la chambre des comptes de Montpellier, (jui s'était ruiné à bâtir une superbe habitation dans une très-petite terre, et qui laissa en mourant deux fils et des dettes. C'est du second que Tî-oRiAX reçut le jour. Il parait que son aïeul avait pris son petit-fils en aflection, et qu'il se faisait im plaisir de le voir croître sous ses veux. Sensible à sa tendresse, et ])éu('lré pour hii d'amour et de respect, le jeune Floiuan l'accompagnait avec
joie dans ses promenades champêtres, et procurait au vieillard une jouissance dont il était très-flatté, celle d'admirer ses plantations. De là le respect que Florian témoigna toujours à la vieillesse, et cette douce mélancolie dont il contracta l'habitude, quoiqu'il fût naturellement gai . Un enfant qui se promène avec son aïeul est singulièrement frappé de ses entretiens. Si cet aïeul est bon, généreux, s'il sait gagner par ses bons procédés la confiance de son petit-fils, ce dernier ne perd pas un mot de ses leçons, de ses conseils; et sa morale mélancolique et patriarcale reste empreinte dans son cœur tout le reste de sa vie.
Florian se rappela toujours, en effet, les douces promenades qu'il faisait , tout jeune encore, avec son aïeul ; et voici de quelle manière il a voulu luimême en perpétuer le souvenir : (( Beaux vallons, (( fortunés rivages, où, jeune encore, j'allais cueillir « des fleurs ! beaux arbres que mon aïeul planta, (( et dont la tête touchait les nues, lorsque, courbé (( sur son bâton , il me les faisait admirer ! ruis- « seaux limpides qui arrosez les prairies de Florian, (( et que je franchissais dans mon enfance avec tant (( de peine et tant de plaisir, je ne vous verrai plus ! « Je vieillirai tristement , éloigné du lieu de ma (( naissance, du lieu où reposent mes pères; et, si (( je parviens à un âge avancé , le beau soleil de
« mon pays ne ranimera pas ma faiblesse. Ah ! « que ne puis-je au moins espérer f[ue ma dé- « poiiille mortelle sera portée dans le vallon où , (c enfant, j'ai vu bondir nos agneaux ! Que ne puisce je être certain de reposer sous le grand alizier u où les bergères du village se rassemblent pour « danser ! Je voudrais que leurs mains pieuses « vinssent arroser le gazon qui couvrirait mon « tombeau ; que les enfans , après leurs jeux , y (( jetasssent leurs bouquets effeuillés; je voudrais u enfin que les bergers de la contrée fussent quel- (( quefois attendris, en y lisant cette inscription :
« Dans cette demeure tranquille » Repose notre bon ami :
» Il vécut toujours à la ville , » Et son cœur lut toujours ici. »
Une des causes (pii ont pu contribuer à faire naître dans le cœur de Florian cette mélancolie douce qui fait le charme de ses écrits, c'est d'avoir eu , dès son enfance, à pleurer une mère tendre qu'il n'a jamais eu le bonheur de connaître, et qui méritait bien les regrets qu'elle a excités en lui. L'idée de n'avoir j)u, dès ses premiers ans , jouir de la présence, des caresses, des entretiens de celle qui lui ;ivail donné la vie, fut toujours ])our FlolUAîv une idée fâcheuse et pénible. Elle se renou-
vêlait sans cesse; et plus dans la suite il obtint de succès, plus il regretta de n'avoir pu du moins en faire entrevoir l'espérance à sa mère. Il savait que personne au monde n y aurait été plus sensible : en effet, son père, brave et honnête homme, s'était beaucoup plus appliqué à cultiver ses terres que son esprit ; sa mère, au contraire, naturellement spirituelle, avait toujours aimé les jouissances que procurent les lettres. C'était d'elle que Flo- RiAN croyait tenir ses talents : il aimait son père, myis il avait une prédilection pour sa mère. Sur tous les renseignemens qu'il put se procurer de ceux qui lavaient connue , il en fit faire le portrait, pour lequel il avait une grande vénération.
Cette tendresse de Floria.x pour une mère qu'il n'avait pas eu la satisfaction de connaître, influa tellement sur sa destinée, qu'on peut dire, sans hésiter, quL" toute la gloire dont cet écrivain sest couvert par ses ouvrages est due aux effets de cette tendresse si naturelle et si louable. En effet, si Florian s'est attaché toute sa vie à faire passer dans notre langue les beautés répandues dans les ouvrages des auteurs espagnols que nous ne connaissions pas, s'il a puisé dans ces auteurs le genre même qu'il a cultivé avec tant de succès, celui de la pastorale en prose, mêlée de romances; s il a traduit et perfectionné la Galatée de Cervantes ; si
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le poëte Yriarte lui a fourni ses plus ingénieux apologues; s'il a fait une traduction nouvelle de Don Quichotte ; et s'il se proposait , à la fin de ses jours , de donner au public l'histoire d'Espagne, qui nous manque, histoire qu'il était en état de faire, à en juger par l'excellent morceau qui précède Gonsalve, et qui est intitulé Précis historique sur les Maures, c'est que, dès son enfance, il avait conçu pour les Espagnols une grande estime , et cela, parce que sa mère tirait son origine d'Espagne. Il lui était doux de parler une langue que sa mère avait parlée. Ainsi la prédilection qu'il eut toujouis pour la littérature espagnole, cette prédilection qui fait l'éloge de son cœur, lui ouvrit, sans qu'il s'en doutât, une carrière nouvelle, et devint la base de sa réputation.
Le jeune FLOiUA!>f , après la mort de son aïeul , fut envoyé dans une pension à Saint-llippolite. Il y apprit peu de chose; mais son esprit natur(>l, ses saillies, le firent bientôt remarquer; et les raj)poits avantageux (]ue ses parens reçurent de ses heureuses dispositions, les engagèrent à lui faiie donner une éducation ca})able de les seconder.
Le frère aine de son père avait épousé la nièce de Voltaire. On ])arla à ce dernier du jeune Flo- \\\k^ , et des taiens ([u'il ainioneait. Voltaire fut curieux de le voir : Flouiaw fut envoyé auprès de
Yiii DE FLORIAN. 17
lui , el sa première apparition dans ie monde fut à Ferney.
Voltaire s'amusa singulièrement de sa gaieté, de sa gentillesse , de ses vives reparties , et conçut pour lui beaucoup d'amitié. On peut en juger par ses lettres à Florianel : c'était le nom d'amitié qu'il lui avait donné.
De Ferney, Florian vint à Paris, où on lui donna des maîtres pour cultiver ses talens naissans. 11 y passa quelques années , pendant lesquelles il fit plusieurs voyages à Ilornoy , maison de campagne de sa tante, dans la ci-devant Picardie. Destiné dés ce temps-là au service militaire, il crut de son devoir d'en prendre l'esprit : tous ses jeux n'étaient que des combats. La lecture de quelques romans de chevalerie échauffa sa tête, et les prouesses chevaleresques devinrent si fort de son goût, qu'ayant lu alors pour la première fois , le Don Quichotte , qu'il a traduit ensuite , loin de trouver cet ouvrage plaisant , il en fut presque révolté : Il traitait Michel Cervantes d'impertinent, pour avoir osé attaquer avec les armes du ridicule des héros qui étaient les objets de son admiration.
Comme sa famille n'était pas riche, il entra, en 1 768 , chez le duc de Penthièvre , en qualité de page. On espéra qu'il pourrait par ce moyen achever son éducation, et obtenir par la suite un cm-
ploi honorable; mais réducation des pages n'était pas excellente; et , sans les ressonrces qu'il trouva en lui-même , cette éducation ne Teût jamais fait connaître.
Le prince qui surveillait sa maison , et avait un jugement assez sain , ne tarda pas à le distinguer de ses camarades. Sa franchise , ses plaisanteries toujoiu'S décentes, ses propos vifs et joyeux, égayaient parfois ce vertueux personnage , qui , malgré ses richesses, et même sa bienfaisance, était l'homme de France qui s'ennuyait le plus.
Ce fut pendant que le jeune Florian était page ( il avait alors à peine quinze ans ) qu'il composa les premières lignes qui soient sorties de sa plume. L'occasion qui y donna lieu , et le sujet qu il traita de préférence, contribuent également à donner une idée de son caractère, qui était, comme je l'ai déjà dit, un mélange de mélancolie et de gaieté. On parlait un jour , chez le prince , de sermons , et l'on en parlait gravement : tout-à-couj) Florian vient se mêler à la conversation , soutient qu'un sermon n'est pas une chose diflicile à faire, et prétend (ju'il serait capable d'en faire un si cela était nécessaire. Le prince le prit au mot , et paria cinquante louis (ju'il n'en viendrait bas à bout. Le curé de Saint-Eustache , ])résent , devait être le juge du pari. Floiuan va soudain se mettre à l'ou-
VIE DE FLOKIAN. 19
vrage , et apporte , au bout de quelques jours, le fruit de son travail. Quel fut rétonnemeut du prince et du curé, en entendant un jeune homme réciter un sermon sur la mort , qui aurait pu , au besoin, soutenir le grand jour de l'impression ! Le premier convint qu'il avait perdu son pari ; ajouta qu'il avait beaucoup de plaisir à perdre , et paya sur-le-champ le prix convenu. Le second s'empara du sermon, et le fit prêcher dans la paroisse. J'ai cru qu'on me saurait gré de citer ici deux passages de ce coup d'essai de Florian. Je les ai littéralement copiés sur un exemplaire manuscrit de son sermon, que j'ai trouvé dans ses papiers. Ils sont précieux , si l'on pense à l'âge qu'avait alors le prédicateur, et au poste qu'il occupait.
« La mort est partout, elle est dans les titres que (( l'ambitieux cherche à obtenir ; elle est dans les « richesses que l'avare entasse; elle est dans les « plaisirs c[ue le voluptueux croit goûter. La mort « est la base et la fm de tout. Suivez-moi dans le « monde : contemplez avec moi tout ce que le monde « adore , et voyez partout la mort.
« Ce grand de la terre, qui, fier de sa haute nais- <■( sance , de ses dignités, se croit d'un limon plus « noble que le mien ; ce grand à qui nous payons
« le prix de ce qu'ont flut ses aïeux, et qui ose re- « garder nos hommages comme un tribut qu'il nous (f imposa le jour de sa naissance, ce grand doit tout « à la mort : il est son ouvrage, il tient d'elle seule « tout ce qui fait sa fausse gloire. Qu'il ose produire « des titres qui l'élévent au-dessus de ses égaux I (( Chacun de ses titres est un bienfait de la mort. i( Sa noblesse ? elle est appuyée sur un monceau « de cadavres : plus le monceau grossit, plus elle « devient illustre : un tas de poussière est le trône (( de cette noblesse dont il est si fier; et bientôt lui- <f même va devenir un degré de ce trône funéraire. (( Ses dignités? à qui les doit-il? à la mort , qui a « enlevé ceux qui les avaient méritées. La mort a « moissonné Thomme; le titre est resté, et cet amc( bitiei'x le tient de la mort. »
f( Cet avare qui a passé sa vie à diminuer ses be- (( soins , (|ui a oublié que Dieu ne l avait fait riche (( (jue poiu' soulager le pauvre ; cet avare est enlin (( parvenu à étouffer la nature. L'affreuse habitude « de repousser loin de lui les malheureux, Ta rendu « souid à leurs plaintes. Il n'entend pas les cris de (( cet infortuné (jui lui demande du pain pour vivre (( encore une journée ; il ne voit pas ces enfans af- (( famés qui s'arrachent le peu d'alimens arrosés
VIE DE FLORIAN. 2r
(( de la sueur de leur père ; il repousse cette jeune « fille qui, poursuivie par la misère et par le crime^ « vient lui demander un secours qui soutiendra son K innocence. Rien ne l'émeut , rien ne le touche ; « son cœur féroce n'est plus capable d'être attendri. {( Il porte à son trésor l'argent qu'on voulait lui ar- (( racher, et l'y dépose en s'applaudissant de sa « barbarie : il n'éprouve pas même un remords. (( L'humanité souffrante ne crie pas pour lui; mais (( la mort seule n'a pas perdu ses droits ; elle va « l'attendre jusque dans le lieu secret où il cache (( ses richesses. Le barbare est ému en comptant (( son or : la seule idée qu'il faudra le laisser un (( jour , malgré lui, à d'avides héritiers, vient em- (c poisonner le plaisir qu'il a de l'entasser. Il regarde « en soupirant le vil métal qui fait le destin de sa (( vie. Pour la première fois quelques larmes rou- « lent dans ses yeux. La mort seule pouvant faire a ce miracle, la mort seule pouvant se faire entendre « à lui , elle s'est placée au milieu de ses trésors , (( et lui a crié de là : Souviens-toi que tu es pous- (( sière ! »
Lorsque Florian eut rempli les fonctions de page
pendant le temps prescrit (on cessait de pouvoir les
remplir à un certain âge), il fut long-temps incer- I 2
22 Vlli Di: i'LOlilAN.
taiii sur le choix d un étal , et ses parens partageaient, à cet égard, son incertitude. Les uns luj conseillaient de solliciter une place de gentilhomme auprès du prince, prétendant que cette place offrait un sort tranquille et sur. Les autres , et son père étqit dt; ce nomhre, désiraient qu il prit le parti (].ii service militaire. Comme il n av, it pas perdu lui-iiième ses idées chevaleresques, ii penchait fort pour ce parti. L éclat de la carrière des armes lui pai-aissait hien plus séduisant que tous les avantages du poste sédentaire i|u"on voulait lui faire occupe;' ; et il disiit assez plaisamment, au sujet de cette place de gentilhomme qu on avait soliicitée pour lui, et qui lui était offerte : « Il y a trop long- (f temps qu»^, je suis laquais pour vou'oir devenir (( valet-de-cliamhre. »
Il choisit donc le service; et il entra dans le coi'ps qu on appelait daiis ce temps-là le corps rayai d'artillerie. 11 alla à Bapaume, où en était l'école. 11 s'appliqua aux mathématiques , et y réussit, parce (pi'ilavaitune grande aptitude à tout: mais la seieiice du calcul n'était nullement analogue à la (reiiq)e de son esprit. Il ne tarda pas à sentir qu'elle n avait pas assez daS traits pour lui. Né avec une imagination vive et hiilianti', Floiuan avait hesoiti de la nourrir et de lui donner (jueUpie pssor. La scicnt-c du calcul n '.'iiiii pr(*pi"e (|u à la
VIJE DE FLORIAN. 23
refroidji' ; aussi l'oublia-t-il pi'esque aussi vite qu'il l'avait apprise.
L'école de Bapaume, où se trouvait alors Flo- RiAN , était composée de jeunes gens qui , presque tous, avaient de T esprit, mais chez qui la raison était beaucoup plus rare. On peut croire qu'ils s'occupaient de leurs études, car il eu est sorti d'excellens sujets ; mais on peut s'imaginer aussi quelle devait être la vie d'une multitude de jeunes gens emportés par la fougue de l'âge, et se livrant à toutes les extravagances de leurs fantaisies. Rien ne pouvait les contenir : une querelle devenait le germe d'une autre , et ces querelles journalières étaient toujours suivies de combats. Floiuan fut blessé plusieurs fois. Enfin l'indiscipline de ces élèves fut si grande, qu'on fut obligé de supprimer cet établissement. Qui aurait jamais cru que ce fût d'une pareille école que serait sorti le chantre sensible des amours d'Estelle et de Galatée!
A peu près vers cette époque, Floriain" obtint une compagnie de cavalerie dans le régiment de Penthiévre , qui était en garnison à Maubeuge. Arrivé dans cette ville , il devint tellement épris d'une chanoinesse, aussi aimable que vertueuse, qu'il voulait absolument l'épouser. Ses parens et ses amis eurent bien de la peine à le détourner d'un projet qui ne convenait ni à sa fortune ni à
son âge : mais on penl croire que ce sentiment profond ne contribua pas peu à détruire en lui cette dureté de caractère et cette férocité de mœurs dont il était bien diflicile de se garantir entièrement à l'école de Bapaume.
Sa famille, dont il n'avait rien à attendre, résolut alors de l'attacher à un homme puissant, en lui procurant, presque malgré lui, cette place de gentilhomme qu'il avait d'abord refusée. Mais Florian voulait servir, et le prince ne voulait point auprès de lui de gens attachés au service. Jaloux cependant de fixer les irrésolutions d'un homme dont il aimait la société, il se prêta de lui-même à aplanir les difficultés (jui auraient pu contrarier les goûts de Florian. 11 fut convenu que ce dernier aurait une réforme; que, sans qu'il fût obligé de rejoindre , son service compterait toujours j ce qui lui laisserait l'entière liberté de rester à son nouveau poste.
Il se fixa donc à Paris , et cette vie sédentaire, qu'il avait tant redoutée, lu^ contribua pas peu à le lancer dans la carrière des lettres.
Ce fut alors en effet que, pour tromper l'ennui qui le saisissait quelquefois, et dont il disait luimême qu'il était fort susceptible, il essaya d'écrire. Le goût qu'il avait toujours eu pour la langue espagnole se réveilla : il se mit à l'apprendre, et forma
dés lors le projet de traduire en français quelque ouvrage espagnol qui pût plaire à notre nation. Après avoir hésité entre quelques auteurs, il choisit Cervantes ; et, trouvant sa Galatée intéressante, malgré toutes ses imperfections, il résolut d'en tirer parti. Les changemens heureux qu'il fit à ce poëme, les scènes entières qu'il y ajouta, comme le troc des houlettes, morceau charmant du premier livre, la fête champêtre, et l'histoire des tourterelles, dans le second ; les adieux au chien d'Élieio, dans le troisième; le dernier chant tout entier qu'il imagina pour finir le poëme que Cervantes n'avait point achevé ; les stances naïves et délicates qu'il répandit sur tout l'ouvrage, et qu'il eut l'art d'amener toujours d'une manière heureuse, tout concourut au succès de Galatée ; et le succès de Galatée décida Florian à se livrer à ce genre de composition , c'est-à-dire à rajeunir le roman pastoral, tombé depuis long-temps dans un discrédit absolu.
Il publia Estelle f et obtint un succès nouveau, dont il eut seul toute la gloire. Estelle, en efFet^ est entièrement de son invention, et plaît autant que Galatée ; il en est même qui la préfèrent a celle-ci; d'autres, au contraire, se souvenant qu'ils ont connu Galatée la première, conservent pour elle une tendre inclination, et ne mettent pas sa
Éê / Vir. l)i: FLORIAN.
rivale au-dessus d'elle; mais le plus (jrand nombre regardent Estelle et Galatëe comme deux sœurs également aimables, et entre lesquelles il est dilFicile de faire un choix
On ne peut cependant se le dissimuler, Florian a travaillé Estelle avec plus de soin que son premier poëme; il en a mieux conçu l'ensemble, il en a disposé toutes les parties avec plus d'art : les stances pastorales et les romances y font encore un meilleur effet ; il n'est aucune de ces romances qui n'ait été mise en musique , et qui n'ait eu la plus grande vogue. "
11 était naturel que le succès de Galatée et d'Estelle portât Florian à réfléchir siu^ le genre pastoral. Il fit un essai sur la pastorale , pour prouver que tous les ouvrages dont les héros sont des bergers inspirent l'ennui et donnent envie de dormir quand ils sont resserrés dans un cadre aussi étroit que celui d'une églogue ou d'une idylle. Sans intérêt , dil-il , aucun ouvrage d'agi-ément ne peut avoir un succès durable : or est-il facile de mettre de l'intérêt dans une scène entre deux ou trois interlocuteurs qui parlent lous de la même chose, dont les idées roulent sur le même fond , qui viennent et s'en vont sans motif? l'églogue n'est que cela. Un recueil d'églogues est à peu près conime un recueil de premières scènes de comédie.
VIE DE FI.ORIAN. tt
Florian concluait de là qu'il valait mieux fondre l'églogue dans un drame pastoral, à la manière de Guarini , auteur du Pastor fido , et mieux encore dans un roman, à la manière de Sannazar, auteur de V Arcdcile , et de d Urfé , auteur de XAstrée. Il y aurait bien des choses à dire siîr cette manière d envisager la pastorale ; mais une dissertation sèFait ici déplacée : il suftira d'observer que si , à l'époq'.îe où FLonI.^^ a écrit, il lui a fallu mettre l'églogue en roman |)our la faire supporter , c'est qu'il a écrit dans un temps où la manie des romans s est accrue à un point extrême ; à une époque où, pour se faire lire , les moralistes , les publicistes , les métaphysiciens , et , qui leût cru ! les histo-»riens , ont été forcés de faire eux-mêmes des romans.
Ce serait Une liistoire aussi curieuse que pi-^ quanîe , s'il était possible de la faire , que celle des petits événements qui ont porté les auteurs à écrire leurs différents ouvrages. On y verrait biett évidemment que l'esprit n'agit jamais seul , et qu il faut toujours que ce soit une passion ou le besoin qui le mette enjeu, et tire de lui forcément ces étincelles qui font sa gloire. Ceux qui ont été liés avec Florian n ignorent pas ce qui décida cet auteur à travailler pour le théâtre italien, de préférence à tous les autres. H voulait plaire, et il fit
les Deux Billets. Aussi donna-l-il au rôle d'Arlequin une sensibilité exquise , (jui fit le succès de l'ouvrage ; sensibilité qu'il lui fut facile ensuite de transporter dans ses autres pièces , où le même personnage , agissant , devait naturellement conserver ses premières mœurs. Ce rôle d'Arlequin étant le plus original de la pièce des Deux Billets , on sent que Florian dut s'y intéresser. Arlequin fut pendant long-temps son héros. Il l'a représenté dans tous les états de la vie ; garçon , marié, père et fils : mais , en lui conservant un peu de la balourdise propre à ce rôle , il l'a rendu beaucoup plus aimable qu'il ne l'était auparavant , en le rendant et plus sensible et plus moral.
Non-seulement il faisait des arlequins aimables , mais il les jouait lui-même en société , avec un talent qu'on eût applaudi au théâtre. C'était son grand amusement. Tous ceux qui l'ont vu jouer chez M. d'Argcntal , n'ont pu oublier avec quelle grâce , quelle finesse , quelle sensibilité il remplissait ses rôles : mais il ne pouvait jouer que sous le masque. H était acteur médiocre à visage découvert.
Le genre duthéâtre plaisait beaucoup à Florian; il l'eût cultivé davantage s'il ne se fût aperçu que cela déplaisait à son protecteur. 11 le suivit à la campagne; et profita de la solitude où il se trou-
vait pour composer une partie de ses Nouvelles. •
11 voulut entreprendre ensuite un ouvrage plus important , et choisit Nurna. 11 était si content d'avoir trouvé ce sujet , qu'il s'étonnait que personne ne s'en fût emparé. Quelle que soit la manière dont il l'a traité, on ne lui a pas rendu assez de justice en France. L'étranger l'a accueilli beaucoup plus favorablement. 11 a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Le personnage de Zoroastre , qu'il y a introduit , a paru un peu déplacé. Un de ses amis, à qui il confiait non-seulement tout ce qu'il faisait , mais encore tout ce qu il voulait faire , lui avait conseillé de choisir de préférence Pythagore , qui , malgré l'anachronisme , contrasterait moins avec Numa , puisqu'ilshabitaient le même pays. Florian convint qu'il avait raison ; mais il dit qu'il ne connaissait pas assez Pythagore pour l'introduire dans son ouvrage , et qu'il préférait une philosophie dans la peinture de laquelle son imagination pût faire tous les frais. Il s'en repentit dans la suite.
Il est inutile de parler de ses autres ouvrages, ils sont entre les mains de tout le monde. L'habitude qu'il avait contractée du travail , était devenue en lui un véritable besoin. Il ne passait jamais un jour sans travailler , et souvent il travaillait du
matin au soir. Au milieu cl\in ouvrage, il s'occupait dtjà de celui qu'il ferait après,
(( Essayez de faire des fables , » lui dit un jour M. de Peuthièvre. Flop.ian suivit ce conseil ; il fit des fables, passa plusieurs années avant d'en publier aucune , et ne les mit au jour que trois ou quatre ans avant sa mort, Ct^ recueil , le plus parfait qui ait paru depuis La Fontaine , est de tous les ouvrages de Florian , celui que la postérité admirera le plus. C esta la tète de cet ouvrage qu il a fait graver son portrait.
Peu d'auteurs sont entrés aussi jeunes que lui à l'Académie française : il n'avait que trente-trois ans le jour qu'il y fut nommé ; mais il ne regarda pas cette place comme un privilège de ne rien faire. Son nouveau tide, loin de diminuer son amour pour le travail, l avait pour ainsi dire doublé ; et, si une mort prématurée ne l'eût pas arrêté dans sa carrière, il eût publié dilférens ouvra^ ges dont il avait conçu le projet, (>t (pii exigeaient un travail d un assez grand nombre» d'années.
Parmi les projets dont l'exécution lui plaisait ie plus, élait celui d écrire la vie des bommcs illustres de l'histoire moderne, et tK; l(;s comparer les uns aux autres, à la manière de Plutarque. Il en avait déjà trouvé plusieurs qui jKUivaient être mis en parallèle; il attendait, disait-il, pour cntrepren-
VIE DE FLOniAN. 31
(Ire ces divers ouvrages, que son imagination fut refroidie; ce sera, ajoutait-il, Toccupation de ma vieillesse.
-L'amour qu'il avait conçu pour l'Espagne et les Espagnols, n'était pas un amour exclusif. Un autre peuple partageait ses affections : on ne devinerait pas aisément lequel ; c'était le peuple juif : il en possédait parfaitement l'histoire, et l'appliquait souvent très à propos. Il avait toujours envie de faire un ouvrage juif, et il en a fait un en quatre livres, qui est intitulé : Eliézer et ISephtali; il est tout d'imagination, mais il est du plus grand intérêt.
Un autre ouvrage de Florian, qui ne lui fait pas moins d'honneur, est sa traduction de Don Quichotte ; il y travaillait, disait-il, pour se reposer, et pour prouver à Cervantes qu'il avait entièrement oublié l'aversion qu'il avait eue pour lui dans son enfance. Sur ce qu'un ami lui représentait que Don Quichotte avait été lu par tout le monde ; que le ridicule qu'il attaquait n'étant plus à la mode, il exciterait peu d'intérêt ; qu'il n'est presque lu que par les enfans grands et petits, car il s'en trouve de tout âge qui s'amusent de ces aventures extravagantes, sans comprendre le but de l'ouvrage ni en sentir la finesse, il répondait que Cervantes étant le meilleur écrivain de i Espagne, il fallait le faire
connaître ; que ceux qui n'avaient lu que la traduction de Filleau de Saint-Martin, ne le connaissaient point, et qu'il espérait qu'on lirait la sienne, qui, au reste, n'est qu'une traduction très-libre. Son espérance n'a point été trompée, et sa traduction a déjà fait oublier celle de Filleau de Saint-Martin.
La vie privée de Florun, comme celle de la plupart des gens de lettres, ne présente point d'événemens d'un grand intérêt ; il l'avait écrite luimême; peut-être favait-il rendue intéressante, car il racontait avec beaucoup d'agrément, et savait doimer du prix aux plus légers détails : mais cette vie n'existe plus vraisemblablement, et il n'y a qu'une personne à qui il l'ait lue ^
Ceux qui ne l'ont pas connu intimement ne peuvent pas se former une idée de la différence qu'il y avait entre Florian en société et Florian la plume à la main. Lorsqu'il se trouvait dans une compagnie de i)ersonnes qui lui étaient connues, et au milieu desquelles il était à son aise, il se li-
* Le livre publié depuis , sotis le litre tle Mémoires d'uu jeune Espagnol , est sans doute celte vie de Florian , écrite par lui-mônic , mais dont le récit des événemens ne va pas au delà de sa dix-liuiliùine année. Ces mémoires, qui font partie des OEuvres posthumes de Fi.orian , déjà imprimés dans l'édition de format in-18 , se trouveront également dans celle-ci.
ATait aux charmes de la conversation, et il n'y en avait point de plus agréable, de plus vive et de plus gaie que la sienne. Quand il était un peu excité, il aurait fait rire les plus mélancoliques ; au contraire, quand il ne connaissait pas les personnes, ou qu'il n'était pas lié avec elles, il avait l'air sérieux et grave ; mais cette gravité formait toujours, pour ceux qui le connaissaient intimement, un contraste singulier avec sa gaieté naturelle.
Mais ce caractère si gai qu'il portait dans la société, il le déposait en prenant la plume. Ce n'était plus le même homme ; il ne suivait plus que l'impulsion du sentiment • aussi un de ses amis lui disait souvent : Plaisantez tant que vous voudrez en conversation, vous avez le sel de la bonne plaisanterie ; mais ne plaisantez pas en écrivant, car alors vous n'êtes plus plaisant. Il ne voulait pas tout-à-fait en convenir, mais ses ouvrages en sont la preuve.
Il fit plusieurs voyages à la Trappe avec JM. de Penthiévre. La vue de ces tristes cénobites, qui ne riaient jamais, n'altérait point son humeur joviale : elle lui fit même commettre une légère imprudence dont il fut très-fàché ensuite. Un jour qu'à la fin de l'office où il avait assisté, tous les religieux , suivant l'usage , se prosternaient , baisaient la terre, attendant, pour se relever, que
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l'abbé eÙL donné le signal, Florian, qui trouvait sans doute la méditation un peu longue, frappa sur sa stalle : un religieux, qui crut que c'était le signal de Tabbé, se retourna, vit d'où le coup était parti, et fit un léger sourire. On sort de l'église : quelle fut la surprise de Florian , de voir ce malheureux moine venir , par ordre de l'abbé , se jeter à ses pieds ! Floriaa le relève, les larmes aux yeux, et pénétré de voir l'innocent demander pardon au coupable. On pourrait croire qu'avec son caractère, il devait s'ennuyer dans cette solitude ; point du tout : il y travaillait, semblable en cela à Lamotte, qui y fit son opéra d'Issée ; mais Lamotte avait voulu se faire moine, et Florian n'y pensa jamais.
S'il avait voulu se prêter à la société, il y aurait eu les plus brillans succès, et il aurait été accueilli de tout le monde avec transport ; mais il aimait le travail et la retiaitc. Si je voulais, disait-il, répondre à toutes les sollicitations qu'on me fait, je n'aurais pas une heure pour travailler. Aussi n'allait-il que dans trois ou quatre maisons, et encore.' rarement. Le reste de son temps, il le passait chez lui, où il se trouvait mieux que partout ailleurs. 11 s'était fait à l'bôtel Toulouse un petit appartement très iigi'éable, qu'il avait arrangé suivant son goùl. Sa bibliotliéque ('tait accompagnée d'une
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volière, peuplée d'une multitude d'oiseaux dont le ramage égayait son travail.
C'est là qu'il a passé la plus précieuse portion de sa vie à composer ses charmans ouvrages , et à pratiquer toutes les vertus sociales. Cette sensibilité qu'il mettait dans ses écrits, il l'exerçait dans ses actions. Jamais les malheureux n'ont imploré en vain ses secours. Quand ses facultés n'étaient pas suiïisantes, il recourait au prince, et jamais il n'employa son crédit auprès de lui que pour rendre service : il serait difficile de dire combien de gens il a obligés.
Il jouissait d'une fortune médiocre ; les appointemens attachés à sa placer en faisaient la plus forte partie; mais, grâce à ses ouvrages, et à l'esprit d'ordre qu'il mettait dans ses affaires , il trouvait le moyen de se livrer à son caractère bienfaisant. Lorsque son libraire lui apportait une somme d'argent, il ne manquait jamais d'en détacher une partie qu'il portait à son ami le curé de Saint-Eustache, pour les pauvres.
On peut encore citer un trait qui achèvera de peindre son caractère. A la mort de son père, il ne trouva que des dettes; il aurait pu renoncer à la succession , et abandonner aux créanciers le peu qui restait. ïl se conduisit bien différemment; il se porta héritier , fit vendre ce que :^on père
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avait laissé, et paya toutes les dettes de son argent. 11 ne réserva qu'une chaumière avec un petit champ, qu'il donna en toute propriété à une bonne fille qui avait servi son père quarante ans, et qui l'avait vu naître. Cette pauvre femme ne voulait pas accepter ce présent. Elle lui dit qu'elle ne tarderait pas à le lui rendre par sa mort : elle était loin de penser qu'elle lui survi\Tait.
Tel était Florian : cet homme aussi aimable dans sa conduite que dans ses écrits , ne traçant pas en vain le tableau du bonheur que procure la bienfaisance, partageant son tems entre l'étude et l'amitié, prompt à obliger, tout-à-fait incapable de nuire, étranger à toutes les animosités. Retiré à Sceaux depuis le commencement de la révolution, et ne s'occupant dans sa solitude que de projets littéraires, pouvait-il s'attendre que l'envie troublerait le repos de ses jours, l'arracherait à ses bocages, le traînerait dans une prison? Il se l'imaginait si peu, que son arrestation fut un coup de foudre pour lui. Il se troubla quand on lui dit : Vous n'êtes plus libre ; et dès-lors il sentit que ce trait de l'injustice des hommes devait le conduire au tombeau.
La postérité croira dilhcilement que l'auteur d'Estelle et de GalaléCf vivant à la campagne au
milieu de ses livres, ait pu faire assez d'ombrage pour être conduit en prison.
Parmi les traits que les historiens citeront pour caractériser l'époque du régime révolutionnaire, ils n'oublieront pas l'arrestation de Florian. Elle a quelque chose de si étrange , et ses suites d'ailleurs ont été si funestes, qu'on aimera peut-être à en savoir les détails. Je les trouve consignés dans un brouillon de pétition, en forme de lettre, que Florian, de sa prison, écrivait à un député de sa connaissance. En le lisant, je n'ai pu m'empêcher de l'arroser de larmes. Ceux qui le liront après moi en verseront aussi, à moins qu'ils ne soient tout-à-fait insensibles. Je sais que bien des personnes blâmeront Florian de n'avoir pas montré plus de fermeté, de s'être en quelque sorte laissé accabler sous le poids de l'injustice, et d'avoir flagorné ses persécuteurs : mais d'abord, si la faiblesse du caractère est un défaut, elle n'est pas toujours un crime ; elle naît d'une extrême sensibilité, et n'en mérite que plus d'indulgence.
( Voici le brouillon.)
« Citoyen représentant, tu chéris, tu cultives <( les lettres, mais tu chéris davantage la patrie
l OEUVRES DE FLORIAN. 3
« et la liberté ' ; mais tu exiges que les arts, dont (( tu fus lami dès Teufance, soient utiles à la « cause du peuple pour laquelle tu voudrais mou- (( ri^' : c'est à ce seul titre que je t'écris.
« Méditant , depuis long-temps , de refaire « riiistoire ancienne pour l'éducation nationale, (( j'en ai instruit, pir un mémoire, le comité de (( salut public. J'ai pris soin de parler de moi dans « un moment où Ihomme timide, qui aurait eu « le moindre reprocbe à se faire, ne se serait oc- « çupé que de se faire oublier. Tranquille sur (( cette démarche % je travaillais dans la solitude, (( et j'avais achevé déjà plusiem^s morceaux sui* « l'Egypte, quand tout à coup un ordre du cote mité du salut publie ma fait mettre en arresta- (( tion dans la maison àv Port-Libre : j'y suis de- (( {)uis vingt-deux jours, sans compter les longues « nuits qui ne diffèrent des jours que par lemaji- (( que de lumière, sans livres, presque sans j)a- (( pier, au milieu d(! six cen(s personnes, appe-
* Le Inloicmciit cl.ul ol)li|;aloir(' [(ciuhinl h," itgimc révolutionna in'.
2 Florian était noble, cl, connue Ici, soumis au décret tjui exilait les ci-devant nolilcs à dix lieues de Paris. Pour qu'il put rester à Sceaux , il fallait (|ue le comité de salut puhjfv se nul en réquisition. C'cil celle laveur «jue sollicita Fi.o- «i^\>,St,q[ii f,g|,ca}i6c dt; su |jertc-.
« lant en vain pour me secourir l'imagination « que j'avais autrefois, et ne trouvant à sa place (( que la douleur et l'abattement.
(( J'ai pourtant voulu travailler. J'ai conçu le « plan d'un ouvrage ' que je crois utile à la morale « publique. J'ai chanté dans ma prison le héros de (( la liberté. Je t'envoie mon premier livre : je te (( demande de le juger.
H Si tu ne penses pas que le poëme puisse for- « tifier dans l'âme des jeunes Français et l'amour « de la république et le respect des mœurs simples, « ne me réponds point... Laisse-moi mourir ici : « l'altération de ma santé m'en fait concevoir l'es- « pérance.
« Si ton civisme et ton goût , dépouillés de tout « intérêt pour moi, te persuadent qu'il est bon « que mon ouvrage soit fini, parles-en à tes col- [( lègues , membres du comité de salut public , et r( dis-leur :
u De quoi peut être coupable l'homme qui pensa ;< être mis à la Bastille pour les premiers vers :< qu'il fit dans le Serf du Mont Jura; qui écrivait, •< avant la révolution, le onzième livre de Numaj ( et qui , depuis la révolution , libre , orphelin ,
^ Le poëme de Guillaume Tell , divisé en quatre livres , mvrage fait rapidement , mais dont le premier livre est aussi ioigné que toutes les autres productions de Flokian.
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(( sans autre fortune (|uo son talent, qu'il pouvait « porter partout , n'a pas quitté un moment sa (( patrie, a commandé trois ans une garde na- (( tionale , a donné j)lusieurs ouvrages ; et , dans r( son reeueil de fables, a imprimé celle des Singes « et du Léopard?
H Un fabuliste, un berger, le chantre de Galatée « et d'Estelle peut-il commettre des crimes ? peutu il seulement en concevoir ? La lyre de Phèdre , « le chalumeau de Gessner, trop sourds, trop « faibles sans doute au milieu des trompettes guer- « rières, peuvent-ils jamais nuire ou déplaire à « ceux qui veulent établir la liberté sur la base de {< la morale ? La fauvette qui chantait auprès des (( marais de Lerne , lorsque Hercule combattait « l'hydre , n'excita point la colère du héros libé- « rateur. Peut - être même , après la victoire , « l'écouta-t-il avec bienveillance.
« C'est à ce peu de mots que je réduis , que je u réduirai ma défense. Si l'on me croit coupable, (f qu'on me juge; mais, si je suis innocent, que {( l'on me rende à la liberté, que l'on me rende à u mes ouvrages, à mes ouvriers d'imprimerie, que « j'ai fait vivre depuis quinze ans, et que ma dé- « tention empêche de poursuivre une très-grande (( entreprise : que l'on me rende à ma vie pure, et " au désir d'être utile encore à mon pays. »
C'est ainsi que la voix de Florian , cette voix si douce et si pure, cherchait à frapper l'oreille des tyrans odieux qui asservissaienl alors la France. Elle ne fut pas entendue ; et comment eût-elle pu l'être, à une époque où le génie du crime gouvernait l'état , la faux de la mort à la main ; où les cris des enfans , les pleurs des jeunes filles , les soupirs des vieillards n'excitaient plus aucune pitié; à une époque où l'échafaud menaçait toutes les têtes, et où la personne des bourreaux était pubhquement honorée ?
Ce fut le 9 thermidor qui hâta l'effet des sollicitations de Florian et de ses amis. Il sortit de prison quelque tems après ce jour mémorable , et il s'empressa de quitter Paris, pour aller vivre à la campagne. Son but était d'y respirer un air pur, et de s'y faire oublier. 11 avait alors un fonds de tristesse qui lui rendait la solitude plus chère que jamais. Soit que le sentiment de l'injustice commise envers lui l'eût affecté jusqu'à altérer sa santé, soit que le mauvais air et la mince et grossière nourriture de la prison lui eussent laissé le germe d'une maladie mortelle, il ne tarda pas à se mettre au lit, et il ne se releva plus.
Florian annonçait une carrière beaucoup plus longue. Sa modération, sa sobriété, faisaient espérer qu'il serait conservé long-temps aux lettres et
à l'amitié. Quoique d'une taille au-dessous de la médiocre, il était fortement constitué. Il n'était pas beau de visage ; mais la sérénité, la gaieté qui y brillaient; ses grands yeux noirs, pleins de feu, qui animaient toute sa physionomie, le rendaient très-agréable. Il est mort à Sceaux, dans un petit appartement qu'il occupait à l'orangerie. Il n'avait pas encore quarante ans.
Dans un autre tems, la mort du chantre d'Estelle, de Galatée, de Numa, de Gonzalve , eût été l'événement du jour ; tous les poètes auraient fait des élégies sur un trépas si prématuré ,• toutes les sociétés littéraires auraient retenti de ses éloges, et fait éclater leurs regrets sur la perte que les lettres venaient de faire. Mais, à l'époque où mourut Florian, tous les esprits étaient occupés d'intérêts politiques , tous les cœurs étaient encore meurtris par la douleur. Chacun avait des larmes personnelles à répandre. La mort de Florian , à peine mentionnée dans quelques journaux, fut oubliée dès le lendemain , avec les journaux de la veille.
Je fis alors un voyage à Sceaux, pour aller m'atlendrir sur le sort d'un auteur que j'avais chéri , et dont les ouvrages m'avaient fait passer les plus doux momens. Je parcourus les allées qu'il avait coutume de frc'quenter ; je m'assis, les yeux mouil-
VIE DE FLORIAN. ^ il
lés de pîoiirs, snr les bancs voisins de sa demeure ; ces bancs inspirateurs sur lesquelsil s'était assis tant de fois. Je côtoyai ce beau canal qu'il avait tant de fois côtoyé lui-même ; et, me reposant ensuite sous des trembles d une prodigieuse hauteur, je crayonnai, sur le gazon j cette romance que j'aurais voulu pouvoir chanter en m'accompagnani de la harpe d'Ossian. . ,