LIVRE IV
pas les progrès qu'elle fait faire à sa raison, et emploie toute l'adresse de son esprit pour ramener le cœur de son amant. Artidore l'écoute, comme un homme qui sort d'un long sommeil ; il répond juste à quelques questions , il fait répéter les autres : peu à peu sa mémoire, ses idées reviennent. L'amour lui avait ôté la raison , l'amour devait la lui rendre. Il s'arrête, il considère Téolinde , la reconnaît , tombe à ses pieds , la serre dans ses bras ; et ses larmes prouvent à la bergère que son amant n'est plus insensé.
Ils étaient arrivés à la fontaine, où tout le monde les joignit. Florise et Galatée avaient raconté pendant le chemin ce qu'elles savaient des amours d'Artidore et de Téolinde. Après avoir félicité cette bergère, on la pria d'engager son amant à reprendre le récit de ses aventures au moment où la sœur jumelle l'avait si cruellement trompé. Artidore y consentit ; et, quoiqu'un peu honteux de l'état où il se trouvait, il continua ainsi son histoire :
Les discours de la fausse Téolinde m'avaient jeté dans un désespoir mortel. Je résolus de fuir à jamais celle que je croyais perfide. Je voulus cependant lui dire encore que je l'aimais, et je gravai mes adieux sur un peuplier. Je ne me souviens plus de ce que j'écrivis. Depuis ce moment ma
faible raison s'aliôna; j'errai sans but dans la campagne, et je fus quatre jours sans prendre de nourriture. Cette abstinence acheva de troubler ma tête : je ne me rappelle que confusément ce que je devins ; deux seules choses sont restées dans ma mémoire.
Je descendais une petite colline qui ne doit pas être loin d'ici ; tout à coup j'entends du bruit dans les broussailles, et j'aperçois ce petit chevreau, que voilà couché prés de moi, fuyant pour éviter un loup furieux qui le poursuivait la gueule béante. Mon premier mouvement fut de me jeter sur le loup : je n'avais point d'armes. Obligé de lutter avec le féroce animal, nous roulons ensemble sur la poussière. L'égarement de ma raison ajoutait sans doute à mes forces en m'empêchant de voir le danger rj'étouifai le loup dans mes bras; et sans regarder si le chevreau me suivait , je poursuivis ma route jusqu'à la caverne où vous m'avez trouvé.
Son obscurité, son éloignement de toute habitation, me la firent choisir pour mon tombeau. J(^ pénétre dans l'intérieur; je vais m'asseoir sur ime pierre ; et là, me rappelant la perfidie de Téolindc, ma raison revint un moment pour me faire sentii' tous mes maux. Résolu de ne plus sortir de cette caverne, je roule une grosse pierre pour en fermer