LIVRE III
je guidai le vieillard, non sans remarquer pendant le chemin qu'il était triste et rêveur. Nous trouvâmes le bon Rémistan tressant des corbeilles d'osier à cette place où nous sommes. Raimond , après l'avoir salué , me demanda de les laisser seuls. Ce mot éveilla ma curiosité ; et faisant semblant de m'éloigner d'eux , je revins , pour les entendre , me cacher dans ces mêmes coudriers. C'était mal fait, j'en conviens; mais ma faute vous est utile.
Raimond commença par raconter au solitaire votre passion pour Estelle, ses projets de la marier avec Méril , et la promesse faite par vous de passer pour toujours le Gardon. J'admire et je plains Némorin, ajouta-t-il d'un ton touché. Je lui ravis sa maîtresse , je l'exile de son pays ; je veux du moins rendre doux cet exil : mais Némorin refuserait mes dons; ilftiut qu'ils passent par vos mains. J'y trouverai le double plaisir de faire du bien et d'être ignoré.
Je sais , poursuivit-il , que depuis long-temps vous êtes tourmenté du désir de^retoiu^ner dans votre patrie. Vous m'avez fait offrir plusieurs fois de me vendre ce beau vallon : mettez-y vous-même le prix ; je vais le payer à l'instant , pourvu que vous trouviez un moyen de faire accepter à Némorin ce faible dédommagement de tous les maux
que je lui cause , et que vous ayez assez d'adresse pour obtenir de lui le serment qu'il ne sortira de long-temps d'ici.
Tel fut le discours de Raimond. Les deux vieillards méditèrent ensemble la manière de vous attirer dans ce vallon : ils convinrent de se servir de moi. Raimond me rappela bientôt ; et , sans m'instruire de ses desseins, que je savais , il m'envoya sur vos traces , avec promesse de me donner quatre agneaux, si je parvenais à vous amener dans ces lieux.
Je vous cherchai ; je vous découvris dans la
presqu'île de Ners , et vous observai, sans être vu,
le jour où Estelle vint vous parler. Le lendemain
je vous suivis ; je feignis d'avoir besoin de votre
secours , et je vous conduisis ainsi jusqu'aux lieux
où Ton voulait que vous vinssiez ; Rémistan a fait
le reste, Raimond me donna les quatre agneaux
promis, en me recommandant le silence , que j'ai
fidèlement gardé. Aujourd'hui j'ai entendu gémir
Estelle ; j'ai voulu finir ses chagrins , et j'ai pensé
que la mort de Raimond me dégageait d'un secret
qui vous rendait si malheureux. '^h
Ainsi parla le jeune Ililaric. Némorin l'embrassa mille fois. Ami , lui dit-il , puisqu'ils sont à moi , ce vallon , ce verger, ce troupeau , je te les donne