‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 60 sur 95 · VI · texte numérisé non relu

VI

Croire à notre liberté, N. T. C. F., il semble que rien ne soit jdIus facile et que la conscience toujours présente du fait nous en impose la certitude absolue. Nous sentons que nous sommes libres comme nous sentons que nous existons. Cependant le libre arbitre a toujours été contesté par des théories qui, toujours les mêmes au fond, se renouvellent d'âge en âge et prennent, suivant les temps, un aspect théologique ou scientifique. Tantôt c'est Dieu qui est représenté comme un maître (jui, non seulement prévoit les décisions de ses serviteurs pour les faire servir à ses desseins, mais les détermine nécessairement, devenant ainsi l'auteur direct de la damnation do Judas comme de la conversion de

138 a:LJVRKS pastorales DI; cardinal MATlUliU

Paul. Tantôt le philosophe, témoin de la dépendance où riiomnie se trouve évidemment jjlacé à l'égard des choses et des jjersonnes qui inclinent sa volonté, déclare que toutes ses actions sont la résultante forcée du tempérament, delà race et du moment sous l'influence desquels il se trouve. Vous connaissez la phrase célèbre qui résume brutaleinent cette théorie : la vertu est un produit comme le sucre ou le vitriol'. Déplorable doctrine, très répandue de nos jours qui, ôtant au péché le caractère de liberté qui seul le rend inexcusable, le justifie, sanctifie la chair, suivant une expression reçue, égale le mal au bien et, détruisant la conscience morale, ruine par la base l'ordre public et prépare au pays où elle prévaut des malheurs sans remède. Doctrine qui s'infiltre même jusque dans la société chrétienne, et qui, sans être ouvertement avouée, brise dans un grand nombre d'àmes le ressort de la vie morale et produit chez elles le découragement sur leur état spirituel, sur l'état de l'Eglise et sur l'avenir du monde. Est-ce que la vie des Saints, N. T. G- F., n'est pas la plus magnifique démonstration de la liberté et la réfutation éclatante des théories qui la suppriment? N'ont-ils pas réagi constamment contre toutes les influences prétendues irrésistibles, et pratiqué les mêmes vertus héroïques dans les milieux les plus divers et les moins favorables à leur éclosion? « J'ai >i vu, ditl'apôtre saint Jean, une foule immense que perce sonne ne pouvait compter. » Il v en avait (( de toute langue », e.r omni linr/ua, c'est-à-dire de toute culture

i. Edmond Âboul, Le Progrès.

intellectuelle. L'hébreu, le grec, le latin, les langues néo-latines, g-ermaniques et ariennes, les idiomes savants que le génie dos poètes a rendus immortels et les dialectes informes des peuplades barbares ont été parlés par des Saints et consacrés par leurs prières. 11 y en avait « de tous les peuples et de tous les pays », ex oinni populo et nalione. 11 y a des religions qui ne conviennent qu'à certaines races et ne dépassent pas certaines latitudes. La religion de Jésus a formé des Saints sous tous les climats et dans tous les temps. Les déserts de l'Egypte ont abrité la pénitence des Antoine et des Paul qui fuyaient la corruption de l'empire romain. Les villes grecques, assises au soleil de la Méditerranée et peuplées de faux dieux, ont vu les Saints mépriser leurs idoles et se garder purs au milieu de leurs séductions. L'Afrique brûlante et passionnée a produit saint Cyprien et saint Augustin. Sainte Rose de Lima a fleuri dans le Nouveau-Monde, et, depuis Notre-Seigneur, l'histoire des Saints se développe parallèlement à celle des rois et des peuples, nous olFrant à toutes les époques le spectacle de leur liberté s'imposant les sacrifices les plus pénibles à la nature et le contraste de leurs vertus avec les vices et les crimes dont ils ont été les témoins affligés et souvent les victimes.

Il y a eu des Saints dans toutes les conditions comme dans tous les pays et tous les temps. Saint Louis portait la couronne et saint Isidore portait la houlette. Sainte Zitte était domestique à Lucques, sainte ElisHbeth régnait en Portugal ; saint Louis de Gonzague appartenait à une famille princière de l'Italie, saint Benoît

Labre sortait d'une humble condition et mendiait son pain. Tous ont lutté contre eux-mêmes et un grand nombre contre leur milieu, contre leur famille, contre leur temps, contre toutes les influences au milieu desquelles ils vivaient et dont leur volonté s'est affranchie. Etudiez l'histoire de saint Charles Borromée. Si l'homme n'était qu'une plante dont le germe, le sol. le climat et la culture expliquent la croissance et la destinée, l'enfant qui naissait en 1538 dans une des plus illustres familles d'Italie ne pouvait produire qu'un grand seigneur fastueux et ami du plaisir, précisément le contraire de ce qu'il devint. La remarque en a été faite peu de temps après sa mort par un de nos écrivains les plus sceptiques et les moins enclins à l'admiration ^ « Le « cardinal Borromée, qui mourut dernièrement à Milan, (( au milieu des plaisirs auxquels le conviaient et sa « noblesse, et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie, « et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si « austère que la mesme robe qui lui servait en esté luv « servait en hyver ; n'avait pour son coucher que la « paille ; et les heures qui luy restaient des occupations « de sa charge, il les passait estudiant continuellement, « planté sur ses genouils, ayant un peu d'eau et de « pain à costé de son livre, qui estoit toute la provision (( de ses repas et tout le temps qu'il y employait. »

Que conclure de ces remarques, N. T. C. F., sinon que Dieu nous a ménagé dans ces exemples des Saints une ressource précieuse et une prédication éloquente qui

i. Montaigne, Esaaix, livre P"".

SLR LE CULl'E DES SAINTS 141

condamne tous nos décourao-ements, toutes nos lâchetés, toutes nos faiblesses? Qu'est-ce qu'un Saint? C'est l'Evangile incarné, c'est le décalogue en action, ce sont nos propres passions vaincues, nos défauts corrigés, nos devoirs pratiqués ; c'est la vertu qui nous apparaît en personne, vivante et souriante, douée d'un aimable attrait qui nous invite à l'imiter, et persuasive, sans bruit de paroles, par cela seul quelle se montre. Ne peut-on pas, en elfet, appliquer aux Saints les réflexions de saint Chrysostome expli(juant les paroles du Psaume : « Les cieux racontent la gloire de Dieu? » Le ciel parle, dit-il, « par la splendeur et la variété de ses étoiles. Il « n'a pas d'autre langage, mais cette voix, toute muette « qu'elle est, a retenti dans toutes les parties du monde : « le Scythe, l'Indien, le Grec, le Barbare, tous len- « tendent. » II en est de même du firmament des Saints. Son silence nous parle, sa beauté nous ravit ; il nous semble que les étoiles qui le peuplent nous adressent des signes d'amitié et qu'elles sont comme autant de phares allumés par la main du Créateur pour éclairer à nos yeux les routes de linlini. Chacune brille de son éclat propre et nous parle un langage particulier ; mais toutes nous appellent, toutes nous invitent et nous font entendre, chacune avec son accent, la parok^ qui stimulait comme un reproche vivant saint Augustin se débattant encore dans les liens du péché : Tu non poteris quod istief istfe? « Frères et sœurs de la terre qui vous « empêche de nous imiter ? Avions-nous des grâces qui « vous soient refusées? Avez-vous des faiblesses que « nous n'ayons pas connues, des passions qui ne nous

I Ï2 (i:uvRi:s pastorales du cardlnal matiiieu

(( aient pas a^'ités, des ennemis que nous n'ayons pas (( vaincus? Qui vous empêche de marcher sur nos traces « et de nous rejoindre par les sentiers cpie nous avons (( frayés ? » C'est qu'en effet, N. T. C. F., la sainteté nous apparaît de loin comme ces hautes montagnes que personne n'a escaladées et dont les sommets vierges sont protégés par la terreur de l'inconnu. Tel était par exemple le Mont-Blanc jusqu'à la fin du siècle dernier. En 1798, un savant et un guide tentèrent l'aventure et, après plusieurs jours d'efforts, ils réussirent à arracher son secret au sphynx de neige. Depuis, l'ascension réputée impossible est faite chaque année avec succès et presque sans péril par un grand nombre de voyageurs.

II en est de même du sommet de la sainteté. 'Vous ne pouvez le gravir, dites-vous, et vous aime/, mieux rester en bas sur la route large qui conduit à la perdition. Mais voilà toute une longue caravane qui vous précède et qui a tracé des passages dans toutes les directions. "Voyez-les suspendus aux pentes escarpées des sentiers évangéliques, les pieds saignants, le front baigné de sueur, le corjjs et l'esprit tendus et pourtant tout heureux de leurs efforts et de leurs peines qu'ils ne changeraient pas contre vos plaisirs ! Suivez-les donc, et si vous ne voulez pas prendre comme eux les sentiers les plus durs, suivez, du moins, le chemin que la Providence a tracé pour vous sur le tlanc de la montagne, celui des commandements qui vous mène au but avec moins de mérite et plus doucement.

SLR LE CULTE DES SAIMS 143

En vous exhortant à suivre les exemples des Saints, nous serions tiès heureux de vous inspirer le désir de les connaître et d'étudier assidûment leurs vies. On demande souvent quelles lectures conviennent à la jeunesse et on s'ingénie k trouver pour elles ce qu'on appelle de bons romans, c'est-à-dire des ouvrages que leur fadeur rend inoffensifs ou que leur intérêt trop vif rend périlleux en provoquant un essor déréglé de 1 imagination. Pauvre littérature que celle-là, fictions médiocres et héros de mauvais aloi sur lesquels il faut bien vous garder d'égarer votre sensibilité 1 Les vrais héros, ce sont les Saints I Voilà ceux qui ont couru les aventures vraiment nobles et dont les actions sont plus belles que les fictions les plus hardies. L'impie le plus célèbre de notre temps n'a pu s'empêcher de leur rendre une éclatante justice 1 : (( Il me semble que, pour un vrai philo- <( sophe, une prison cellulaire avec les in-folios des « Acta Saiicloj'um serait un vrai paradis. Quelle galerie « que celle de ces héros de la vie désintéressée I (luel « air de haute distinction ! Quelle noblesse ! Quelle poé- « sie ! Il y en a d'humbles et de grands, de doctes et « de simples, d'obscurs et d'illustres, mois je n'en con- « nais pas un seul qui ait l'air vulgaire. Tous m'appa- « raissent tels que les pose Giotto, grandioses, hardis,

(( détachés des liens terrestres et déjà transfigurés

»< Je ne souhaiterais pas leur vie, mais je suis jaloux de

i. Renan, Essais dhisluire religieuse.

l44 ŒUVRES PASTORALES DU CARDINAL MATHIEU

« leur mort. A voir ces fins glorieuses et calmes, lame « se relève et se fortifie ; on reprend quelque estime (( pour la nature humaine, on se persuade que cette nature

(( est noble et qu'il y a lieu d'en être fier Dans les mo-

« ments d'ennui et d'abattement, quand l'âme, blessée par (( la vulgarité du monde moderne, cherche dans le passé la « noblesse qu'elle ne trouve plus dans le présent, rien ne « vaut la Vie des Saints. » Gela est si vrai que, tandis que l'homme du monde vit tout entier dans le présent qui l'absorbe ou dans l'avenir pour lequel il bâtit des plans, le chrétien digne de ce nom ne cesse d interroger le passé pour j chercher les traits des Saints, y respirer le parfum de leurs vertus, se consoler de sa solitude par leur société et leur demander assistance dans les épreuves pareilles à celles qu'ils ont traversées. Il redevient leur contemporain, s'intéresse à leur cause et défend leur honneur comme celui de sa famille. Quelle joie pour lui de visiter leurs sanctuaires, de voir leur histoire flambover sur les vitraux des vieilles cathédrales, de s'agenouiller devant leurs tombes, de baiser leurs reliques et de vénérer les lieux qu'ils ont consacrés par leur présence et leurs vertus ! Les catacombes des martyrs, les grottes des solitaires, les vallées où les fondateurs d'ordre ont bâti leurs monastèresl'attirent invinciblement et évoquent devant son imagination les personnages augustes qui les ont habités. A l'habitude d'honorer les saints l'âme chrétienne joint celle de les prier avec une confiance chaque jour récompensée, qui établit entre elle et le ciel des relations familières et touchantes. Elle ne craint pas de les intéresser à ses affaires temporelles, elle les choi-

sit volontiers pour médecins, pour intendants, pour conseillers ; souvent elle distingue parmi eux des préférés qu'elle invoque d'une certaine façon et qu'elle investit de certaines missions ^particulières, sous l'œil maternel de l'Eglise qui, toujours indulgente pour ses enfants, tolère bien des dévotions qui ne sont point selon la science. Nous ne voulons pas être plus sévères qu'elle, N. T. C. F., puisque nous vous parlons en son nom, mais nous ne saurions assez vous engager à purifier de toute superstition le culte que vous rendez aux Saints et à les invoquer surtout pour le salut de vos âmes, pour la gloire de Dieu et l'exaltation de son Eglise. Ce qui rend cette recommandation urgente, ce sont les périls dont l'Église et la société sont menacées par l'audace toujours grandissante des impies. Il semble qu'une nouvelle invasion des barbares approche, et bientôt peutêtre nous aurons besoin de la foi courageuse avec laquelle les Saints ont affronté la première. Puissionsnous voir se renouveler le prodige qu'accomplit au ix^ siècle un de nos patrons, au dire du vieil hagiographe, dont nous vous rapportons fidèlement le récit :

(( Dans le territoire des Venètes, près de l'Océan, on trouve un bourg très peuplé et très commerçant appelé en breton Guérande. Les habitants aiment et vénèrent extra ordinairement le saint confesseur Aubin, comme le témoigne la basilique (ju'ils ont bâtie en son honneur. Un jour, le port de ce bourg fut envahi par une nombreuse flotte de ces pirates du Nord que nous appelons Normands, race cruelle, altérée de sang, avide du bien d'autrui, habituée à mener en captivité les jeunes gens

C»' Mathieu 10

et les jeunes filles et à égorger les vieillards sans miséricorde. Cette invasion effraya tellement les habitants que, dans leur effroi, ils ne savaient que faire ni où se tourner. Ils n'avaient ni force pour résister, ni asile pour fuir autrement qu'en abandonnant leurs femmes et leurs enfants. Ils se rassemblent au son de la trompette et se réfugient dans l'église en invoquant à grands cris et avec larmes saint Aubin pour auxiliaire, saint Aubin pour défenseur, saint Aubin pour chef et porte-étendard. Pendant qu'ils s'agitaient en désordre, un guerrier d'aspect auguste, de visage brillant, que personne ne connaissait, leur apparaît couvert dune armure d'or et gourmande leur indolence découragée. « Hommes de « peu de courage et de peu de foi, s'écria-t-il, comment « hésitez-vous à engager le combat contre cette race « qui ne connaît point Dieu? Est-il donc impossible au « Seigneur Christ de triompher, quel que soit le nombre <( de ses guerriers ? Le Bienheureux Aubin est ici et « n'attend que le moment de vous porter secours. » Ces paroles raniment les courages, les gens de Guérande prennent l'offensive et le petit troupeau de saint Aubin fond sur l'ennemi. Ils étaient peu, sans armes, inexpérimentés, contre des adversaires nombreux, armés, accoutumés à la guerre ; mais, appuyés sur la force de Dieu, ils enfoncent les bataillons normands. Les pirates, sentant qu'ils se battent contre Dieu, s'enfuient plus vite qu'ils n'étaient venus et regagnent leurs vaisseaux en laissant beaucoup de cadavres sur le rivage. Depuis, ils n'osèrent jamais attaquer cette région. Les A^ainqueurs se comptent, ils voient que personne des leurs

n'est ni tué ni ])lessé et ne remarquent qu'une seule absence, celle du soldat inconnu qui les a conduits à la victoire. Ils le croient mort, cherchent son cadavre, et ne le trouvant point, comprennent que c'est la vertu d'en-haut qui les a secourus ». Ce bourgs de Guérande, assiégé par des pirates, le décourag-ement de ses habitants, le guerrier inconnu qui les harangue et les mène à la victoire, ne reconnaissez-vous pas là limage de l'Eglise attaquée par la race qui ne connaît point Dieu, le désarroi de ses défenseurs et les leçons de courage que leur donnent les Saints? Chrétiens pusillanimes, saint Aubin et ses compagnons de gloire, saint Maurille, saint Lezin, saint Mainbœuf sont avec vous : allez donc de l'avant et croyez au succès, si vous marchez unis sous leur étendard et si vous combattez bravement comme les gens de Guérande ! Oui, Saints de l'Anjou, nous croyons à votre présence invisible au milieu de nous et à Tefficacité de votre intercession en faveur des serviteurs fidèles que vous comptez en si grand nombre dans le pays que vous avez évangélisé. Vous avez converti, consolé, édifié les pères : n'abandonnez pas les fils qui vous implorent ! Aidez-les à défendre l'intégrité de leur foi, la pureté de leurs mœurs, l'âme de leurs enfants contre toutes les influences conjurées pour les perdre ! Ranimez tous les courages, fortifiez toutes les bonnes volontés et que votre Anjou reste toujours la terre des crovants et des vaillants !

Lettre pastorale et mandement de Monseigneur l'Archevêque élu de Toulouse, administrateur du diocèse d Angers, à Voccasion de son départ.

François-Désiré Mathieu, par la grâce de Dieu et lautorité du Saint-Siège apostolique, administrateur du diocèse d'Angers.

Au clergé et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Nos Très Chers Frères,

Nous vous écrivons la douleur dansl'àme et les larmes aux yeux : nous allons vous quitter tout prochainement. Déjà nous sommes préposé à une autre Eglise, et ce n'est plus qu'à titre provisoire et exceptionnel que nous continuons à gouverner celle d'Angers. Les liens qui nous unissaient à elle et dont il nous semblait que chaque jour accroissait la force et la douceur, les voilà dissous par la main qui les avait formés et nous allons porter au loin les restes d'ime vie que nous croyions vous avoir consacrée tout entière ! La séparation nous a été imposée dans les circonstances les plus propres à nous en faire sentir l'amertume. C'est en pleine tournée pastorale, au milieu des triomphes quotidiens que la Vendée décerne aux évêques qui la visitent, que la proposition d'un changement nous a été adressée successivement par

A l'occasion de son départ 149

les deux pouvoirs dont le Concordat exige le concours pour la nomination des premiers pasteurs. En nous montrant très touché de la confiance dont nous étions l'objet, et très honoré qu'on songeât à nous confier 1 illustre Eglise de Toulouse, nous avons répondu par un refus réitéré et nous espérions avoir détourné sur un plus digne la charge qu'on nous offrait, quand notre résistance dut céder à la volonté expresse et formelle de Celui qui a le droit de commander dans l'Eglise aux évèques comme aux simples fidèles, aux brebis comme aux agneaux. Nous venons vous exprimer tous nos regrets.

11 y a trois ans et quatre mois que nous arrivions dans ce diocèse, après une longue vacance du siège, très effrayé du glorieux héritage que le Souverain Pontife remettait à notre faiblesse. 11 avait daigné pourtant nous rassurer par les encouragements les plus paternels : « Allez avec confiance, nous avait-il dit, vers ce bon « peuple d'Angers : vous verrez qu'il vous recevra bien ! » Votre accueil, N. T. C. F., et les sentiments que vous nous avez témoignés pendant ces trois ans ont justifié la promesse du Saint-Père. Dès le jour de notre installation, lorsqu'après l'inoubliable cérémonie de notre sacre, nous parcourions les rues de la cité en fête, en répandant nos premières bénédictions sur la foule, et qu'ensuite nous recevions les hommages de notre clergé dans la salle synodale, nous avons eu l'éclatante révélation de votre foi, de votre attachement à vos pasteurs et de toutes ces qualités d'esprit et de cœur qui vous ont rendus célèbres

entre toutes les populations de la France. Plus nous vous avons connus, plus cette première impression est devenue profonde. Car il n'y a pas de pays dont la ph3'sionomie morale soit plus attachante que celle de l'Anjou : nulle part la foi chrétienne n'a gardé plus d'empire sur les esprits et sur les mœurs, et n'est plus ouvertement pratiquée. Quelle dilférence avec ces diocèses où le dimanche est profané, où le prêtre prêche dans la solitude créée par l'inditTérence, et où les sources de la vie surnaturelle semblent taries ! Chez vous, heureusement, Dieu n'est point consigné dans ses temples, les pompes du culte se déploient librement et la religion donne pendant toute l'année d'admirables fêtes aux yeux et à l'âme. Solennités des deux Sacres et des Adorations perpétuelles, plantations de croix, clôtures de missions, pèlerinages, manifestations si touchantes des visites pastorales, empressement joyeux des populations, enfants aux visages d'anges que les mères présentaient à nos bénédictions, hommages des autorités locales, bourgades décorées à profusion de feuillages et de fleurs, personnages historiques un instant évoqués de la tombe pour nous saluer, éloquents souhaits de bienvenue des pasteurs, jeunesse ardente et toujours respectueuse dont les vivats retentissaient dans la nuit éclairée de mille feux : ah! nous le sentons, vous resterez pour nous d'incomparables souvenirs, que rien n'effacera de notre cœur !

Ce qui nous touchait, N. T. C, F., dans ces démonstrations, c'est qu'elles reposent sur le fond le plus solide de croyances et d'habitudes chrétiennes. Vos prêtres ont leurs peines, et vous participez à l'humaine faiblesse;

A l'occasion de son départ 151

mais ils vous doivent des consolations que leur envient bien des régions moins favorisées. Avec quelle joie, en entrant, pour notre dernière visite pastorale, dans ces magnifiques églises dont vous avez paré le diocèse, nentendions-nous pas Messieurs les Curés nous dire que la très grande majorité de leurs paroissiens fréquente l'église et accomplit le devoir pascal, que beaucoup d'hommes communient plusieurs fois l'an, que la prière est récitée à haute voix au foyer domestique, que la dévotion à la Sainte Vierge entretient la piété etsauvegarde la vertu desjeunes lîlles, et que le bon exemple est partout donné par les familles les plus anciennes, qui considèrent la naissance et la fortune comme des bienfaits de Dieu qui obligent à son égard et à l'égard des pauvres ! Beaucoup énuméraient avec une légitime fierté le nombre des prêtres et des religieuses sortis de leurs paroisses. Si, en effet, chaque année la France vous demande vos fils pour servir sous ses drapeaux, il y a aussi chaque année une sorte de conscription surnaturelle, par laquelle Dieu moissonne une élite de vos enfants qu'il envoie travailler k son œuvre à travers le monde, en leur adressant tout bas les appels mystérieux qui font les apôtres et les sœurs de charité! Le nom de l'Anjou est béni jusque sur les plages les plus lointaines par les pauvres âmes qui profitent du dévouement de ses missionnaires et de ses filles du Bon-Pasteur; et il n'y a pas, dans toute la catholicité, un diocèse qui fasse meilleure figure que le vôtre.

Après Dieu, l'Auteur de tout bien, cette prospérité

ir32 (i:i VRES PASTORALES DU CARDINAL .MATHIEU

spirituelle est due à ceux qu'il a investis de son autorité sur vous, c'est-à-dire à ce clergé que nous ne cessions d admirer, et qui vous prêche la doctrine sainte par sa vertu autant que par sa parole. Comment s'étonner de son mérite quand on sait de quelle école il sort? Il est formé par cette vénérable Compaj^i^nie de Saint-Sulpice, qui célébrait l'année dernière le second centenaire de la fondation du Grand-Séminaire d'Angers, par une fête que la reconnaissance du diocèse rendait si solennelle et si touchante. Il est aidé par ces religieux fervents qui exercent à votre profit le ministère le plus fructueux, et par ceux (jui prient pour vous dans les labeurs de la vie pénitente et contemplative.

C'est en vain, pourtant, que les ministres du Seigneur s'épuiseraient à cultiver son champ, s'ils n'étaient aidés par les fidèles eux-mêmes. Que peut faire un curé tout seul en face de toutes les misères matérielles qui implorent ses secours et de toutes les misères morales qui sollicitent son zèle? Les progrès de l'impiété et la diffusion de la mauvaise presse, la neutralité scolaire, les problèmes épineux que soulève notre état social, les périls particuliers que courent, de nos jours, la foi et les mœurs de la jeunesse ont élargi le champ de la charité et rendu nécessaires une foule d'œuvres qui ne peuvent vivre que par le concours de laïques de bonne volonté. Dans aucun autre diocèse, ces nécessités nouvelles n'ont été mieux comprises que dans celui d'Angers et n'ont suscité plus d'ardeur généreuse. Assistance matérielle et morale des

A l'occasioîs de son départ 153

pauvres, visite des malades, catéchismes, patronages, associations et confréries de toutes sortes, sociétés de secours mutuels, syndicats agricoles et industriels prospèrent et fleurissent sur ce sol béni, sans que vous vous lassiez, depuis vingt-cinq ans, de fournir le budget qui les alimente et larmée de volontaires qui les dirigent. La grande voix de notre prédécesseur vous a signalé bien des fois l'importance particulière des œuvres d'enseignement : vous l'avez écoutée. Que d'écoles libres ont été fondées et durent, grâce à des sacrifices dont Dieu seul connaît l'étendue! Votre confiance soutient et rend prospères les collèges ecclésiastiques qui, dans chaque arrondissement, offrent aux enfants destinés aux carrières libérales une instruction solide couronnée par le bienfait sans pareil d'une éducation chrétienne.

Mgr Freppel, qui avait toutes les ambitions pour sa ville épiscopale, parce qu'il se sentait capable de les réaliser toutes, voulut la doter d'un foyer d'enseignement supérieur qui rayonnât sur toute la région de l'Ouest, et il fonda ces Facultés catholiques où la jeunesse est initiée à la haute culture intellectuelle par des hommes dont la parole est un enseignement et la vie un exemple. Il était inévitable que la grande œuvre parût mise en péril par la mort de son fondateur; mais personne n'a désespéré. Professeurs et élèves, clergé et laïques ont rivalisé, pour la sauver, d'empressement et de sacrifices généreux. L'arbre qui semblait un instant pencher vers sa ruine s'est relevé, il a refleuri et il abrite sous son ombre une jeunesse de plus en plus nombreuse, avide de goûter aux fruits de science et de vertu qu'il produit. Honneur aux

loi ŒUVRES PASTORALES DC CARDINAL MATHIEU

évêques de la région, aux chrétiens et aux chrétiennes d'élite qui ont compris l'importance de cette institution el nous ont aidé de leurs conseils, de leurs démarches et de leur bourse, pour en assurer l'avenir ; Honneur aux maîtres qui se sont acquis au loin une si légitime considération, particulièrement aux deux recteurs que nous avons vus à l'œuvre et dont nous avons apprécié les lumières et le désintéressement ! Puisse le prêtre éminent, qui tient à Saint- Aubin école de bonnes lettres et de dévouement, ajouter de nouvelles centaines à la glorieuse pléiade d'élèves qu'il a conduite au succès !

C'est ainsi, N. T. G. F., que vous avez honoré la mémoire de notre illustre prédécesseur et que, grâce à vous, aucun épi n'est tombé de la gerbe amassée par le puissant moissonneur. Vous rendre cet hommage, c'est justifier notre douleur de vous quitter et vous dire de quelles consolations vous avez comblé le ministère que nous avons rempli au milieu de vous. Heureux diocèse où il suffit d'un appel adressé au nom du bon Dieu, pour qu'aussitôt les cœurs s'émeuvent, les mains s'ouvrent et la charité jaillisse en sources vives et intarissables! Heureuse contrée où le culte des traditions s'unit à tous les progrès légitimes, où le peuple n'écoute point encore les flatteurs qui l'exploitent, et où la douceur proverbiale des mœurs cache un tel trésor de foi sincère, de labeur persévérant et de fidélité courageuse ! Nous vous en supplions, N. T. G. F., gardez avec un soin jaloux tous ces biens précieux que, jusqu'à présent, vous avez su

A l'occasion de son départ 155

défendre contre tant d'influences hostiles! Pères et mères de famille, redoublez de soins vigilants pour que vos enfants, apprenant la loi du Seigneur et la pratiquant dès leurs plus jeunes années, deviennent la joie, le soutien et la couronne de votre vieillesse. Propriétaires du sol, chefs d'industrie, vous tous qui disposez d'une influence héréditaire ou acquise, souvenez-vous que vous avez charge d'àmes et que la Providence n'a permis l'inégalité des conditions que pour stimuler la charité et multiplier ses bienfaits. Cultivateurs et ouvriers des champs, laissez-nous vous répéter une dernière fois le conseil que nous vous avons donné si souvent : restez fidèles à la terre, malgré l'ingratitude des temps ; estimez votre condition, associez vos fils et vos filles à vos travaux et défiez-vous des mirages trompeurs qui attirent tant d'infortunés Acrs les villes où ils se perdent. Jeunes gens, quand vous avez payé votre dette à la patrie, revenez prendre votre place à la charrue, dans ces sillons qu'ont arrosé de leurs sueurs les générations qui ont fait la force et la gloire du pays I C'est encore dans les campagnes (|ue germent les meilleures espérances de notre avenir, et qu'au jour du péril la France trouvera la réserve d'hommes et de courage dont elle aura besoin pour vaincre ! Fils des héros et des martyrs, gardez la foi, la profession et la simplicité de mœurs de vos pères !

0 Seigneur, écoutez la dernière prière du père pour les enfants que vous lui aviez confiés et dont il se sépare avec une peine profonde, uniquement pour obéir à votre voix! Quand j'étais avec eux, il me semble que je

156 (KUVRKS PASTORAlJiS DU CARDIXAI- MATHIEU

mellorçais de les conduire dans vos sentiers et de les garder en votre nom! Si pourtant j'avais contristé ou scandalisé une de mes brebis, qu'elle me pardonne et qu'elle ne vous accuse point des défaillances de votre indisrne ministre ! Préservez-les du mal, comblez-les de vos bénédictions, maintenez-les dans votre vérité et votre amour, pour que le troupeau fidèle fasse la joie du pasteur excellent que vous lui avez réservé et auquel je le remets avec toute la confiance que méritent ses talents et ses vertus !

Et vous, nos bien-aimés Frères, nous vous remercions du fond du cœur de l'édification et des joies saintes que vous nous avez procurées. Vous avez bien voulu oublier nos défauts pour ne voir que notre bonne volonté, et nous partons tout ému des marques de sympathie qui nous sont venues de tous les points du diocèse, dès que la nouvelle de notre départ s'est répandue. Veuillez prier Dieu de bénir notre second ministère ; et, quand nous aurons paru devant lui, souvenez-vous de nous recommander à sa miséricorde ! Qui peut compter sur la vie et comment un évêque ne se tiendrait-il point sur ses gardes, en voyant la mort frapper si souvent et, quelquefois, si prématurément dans le rang de ses frères? Il y a un peu plus de trois ans que nous avons été sacré : nous étions quatre à l'autel, et voilà que nous restons seul! Grande raison de réclamer à l'avance le bénéfice de vos pieux suffrages et particulièrement les vôtres, ô prêtres que nous avons ordonnés, enfants que nous avons confirmés, et vous, âmes ferventes, qui peuplez nos maisons religieuses ou qui édifiez les paroisses!

À L OCCASIOiN DE SON DÉPART 157

t*our nous, N. T. C. F., nous porterons chaque jour votre pensée au saint autel, nous resterons vôtre par le cœur; et de notre passage dans le diocèse d'Angers, nous garderons des souvenirs et des affections qui ne mourront qu'avec nous, et des regrets qui dureront encore lors même qu'ils seront consolés.

Donné à Plombières, le vingt juillet mil huit cent quatre-vingt-seize.

t FRANÇOIS-DÉSIRÉ, Archevêque élu de Toulouse, Administrateur du diocèse d'Angers.

Lettre pastorale et mandement de Monseigneur l'Archevêque de Toulouse à Voccasion de son arrivée dans son diocèse.

François-Désiré Mathieu, par la grâce de Dieu et l'autorité du Saint-Siège apostolique, archevêque de Toulouse et de Narbonne, primat de la Gaule Narbonnaise, etc.

Au Clergé et aux Fidèles de notre Diocèse, salut, paix et bénédiction en N.-S. J.-C.

Nos Très Ghers Frères,

Nous lisons, au seizième chapitre des Actes des Apôtres, le récit d'une vision qui détermina saint Paul à passer en Europe. Il était à Troade et, pendant la nuit, un Macédonien lui apparut debout, dans l'attitude de la supplication, et lui dit: (( Viens nous porter secours'. » Dans cet homme debout qui appelle au secours, ne reconnaissez-vous pas, comme dans un symbole vivant, le diocèse de Toulouse et les dispositions dont vous avez été animés pendant de longs mois? Rendus orphelins par la mort du meilleur des pères, vous demandiez au ciel de vous en envoyer un autre ; et, tournés vers

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