‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 95 · SUR LA 310RT DU CARDINAL MEIGNAN · texte numérisé non relu

SUR LA 310RT DU CARDINAL MEIGNAN

nous serions tentés d'en accuser la rigueur ! Nous perdons dans le cardinal Meig-nan un compatriote illustre et un ami sincère. 11 était né dans l'ancien diocèse d'Angers, avait tait une partie de ses études dans notre ville et se réclamait volontiers de ses origines angevines, énumérant avec une complaisance marquée les honorables familles de notre région auxquelles la sienne est alliée.

Je nai point ii vous rappeler la carrière longue, brillante et bien remplie qui vient de se terminer après oo ans de sacerdoce et 31 ans d'épiscopat. Dans les ministères variés qu'il a remplis et les hautes situations qu'il a occupées, Mgr Meignan a marqué au premier rang par l'élévation et la linesse de son esprit, la solidité de sa science, l'aménité de ses manières et la dignité de sa vie, toute consacrée au devoir et au travail. Un des premiers dans le clergé français, il comprit la nécessité d'étudier l'exégèse allemande pour nous prémunir contre ses périls et la réfuter en connaissance de cause. Il partit tout jeune encore pour l'université de Munich où il se lia avec Dœllinger, alors orthodoxe, et l'illustre Gtvrres. De son séjour studieux en Allemagne il rapporta les premiers matériaux du grand travail qu'il publia plus tard sur l'Ancien Testament, et qui restera l'honneur de sa mémoire. Successivement évêqiie de Chàlons et d'Arras, puis archevêque de Tours et cardinal, il gouverna ses diocèses avec j)rudence et bonté, s'appliquant. ;i l'exemple du Sauveur, à ménager le roseau à demi rompu et la mèche (pii fume encore. Il aimait mieux persuader que combattre et il appartenait C*' Mathieu 7

à la race de ces hommes doux qui possèdent la terre. Avec un optimisme qui fut jugé, parfois, excessif, il poussait la conciliation jusqu'à ses extrêmes limites et disait que, dans les choses humaines, il y a d^es faits accomplis irrévocablement dont il faut prendre son parti, et des courants irrésistibles qu'on peut essayer de diriger, mais qu'on ne remonte pas. C'est dans ces dispositions qu'il servait l'Eglise avec une bonne volonté et un talent qui furent récompensés par la plus haute dignité dont elle dispose. Très dévoué dans ses amitiés, affable, simple et modeste au milieu des grandeurs, régulier et pieux dans ses habitudes comme un séminariste, il était surtout aimé et vénéré de ceux qui, l'approchant de plus près, le connaissaient mieux.

Nos relations avec lui commencèrent quand, après notre préconisation, nous prîmes le parti de céder à votre vœu et d'être sacré dans notre Cathédrale. En invitant le successeur de saint Martin à verser l'huile sainte sur la tête de l'indigne successeur de saint Maurille, nous allions au devant de ses désirs, et il accepta notre proposition avec une joie qu'il ne songea point à dissimuler. Vous A'ous rappelez. Messieurs, cette fête inoubliable, cette procession triomphale oii le Cardinal se montrait si heureux des hommages de la foule et ces effusions familières où il épancha ses souvenirs angevins avec tant de verve, d'enjouement spirituel et de grâce piquante. Depuis, nous l'avons revu souvent, car il daignait s'intéresser à notre personne et à nos œuvres ; il nous prêta un secours efficace quand il s'agit de sauver notre chère Université catholique, et se montra heureux que Dieu

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eût bien voulu bénir nos etrorts. Dernièrement encore, aux funérailles de Mg-r Laroche, nous admirions sa verte vieillesse, et il acceptait en souriant nos félicitations quand nous lui déclarions qu'il était resté le plus jeune de tous les évèques présents. Cependant, depuis quelque temps, son optimisme habituel se nuançait de mélancolie, il soutirait visiblement des tristesses de rEylise, et il annonçait sa mort prochaine en homme qui semblait la regarder comme une délivrance. Ses pronostics se réalisèrent plus tôt sans doute qu'il ne le croyait, et il est mort en commençant un travail sur le Nouveau Testament qu'il destinait à faire suite à ses études sur l'Ancien. En votre nom, Messieurs, au nom de tout mon diocèse, j'offre à l'illustre Eglise de Tours, mère et sœur de la nôtre, l'hommage de nos chrétiennes condoléances et l'assurance de nos prières les plus ferventes pour l'âme de l'éminent prélat qui vient de lui être ravi. Je la recommande instamment à vos pieux suifrages et à ceux de nos communautés religieuses. Daigne le Seigneur la recevoir dans son sein ! Qu il daigne aussi euA^over bientôt des hommes de sa droite pour occuper les sièges vacants de Tours, de Laval et de Nantes, dans un moment qui ajoute aux regrets comme aux périls des diocèses privés de leurs pasteurs.

Lettre pastorale sur le culte des saints et Mandement de carême pour Van de grâce 1 896.

Nos Très Ghers Frères,

L'esprit chrétien est un esprit de prière. Elevés par la bonté divine à 1 état surnaturel, prévenus, excités, soutenus par la g^ràce, nous devons seconder l'action de Dieu sur nous par notre efîort personnel. Cette coopéralion indispensable se manifeste tout d'abord par l'aveu de notre impuissance et la demande du secours dont la nécessité nous est révélée par la grandeur même de nos destinées et la perfection à laquelle nous sommes appelés. Le premier dcA'oir de tout chrétien, c'est donc d'élever son cœur vers l'auteur de tout don parfait, pour implorer de sa bonté la lumière et la force : il faut prier Dieu. Mais, si Dieu seul est la source de la grâce, il ne veut pourtant point être invoc[ué seul, et sa miséricordieuse condescendance nous a ménagé des intermédiaires chargés de plaider notre cause auprès de lui et par lesquels il lui plaît d'être sollicité. Ce sont les Saints, c'està-dire les âmes élues qui, ayant traversé victorieusement 1 épreuve à laquelle nous sommes soumis, jouissent de la récompense infinie dans le ciel qu'avec les anges ils peuplent de leur multitude et remplissent de leur doux cantique. « Je vis, dit l'Apotre, une grande foule que « personne ne pouvait compter, venant de toutes

« nations, debout devant le trône de l'A-gneau et por- (( tant des palmes dans les mains. » Que nous serions heureux, N. T. CF., de ranimer votre confiance à l'égard des Saints, particulièrement à l'ég-ard des Saints angevins si nombreux et si intéressants à connaître ! Nous allons vous rappeler brièvement que vous pouvez tirer les secours les plus eflicaces de leur intercession et les leçons les plus instructives de leur histoire. Daigne la Très Sainte Vierge, reine de tous les Saints, dont nous vous dirons plus tard la grandeur particulière et incomparable, rendre nos paroles persuasives ! Daignent les prédécesseurs glorieux, dont nous célébrons chaque année la tète, bénir les enseignements que nous adressons en leur honneur aux descendants de ceux qui les ont élevés sur les autels !

Le concile de Trente oblige les pasteurs à enseigner aux fidèles que les Saints qui régnent avec Jésus-Christ offrent à Dieu leurs prières pour les hommes ; qu'il est bon et utile de les invoquer d'une manière suppliante et de recourir à leur aide pour obtenir de Dieu ses bienfaits, par son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui seul est notre Sauveur et notre Rédempteur. Et le catéchisme (kl même concile, réfutant les accusations des protestants, distingue avec une netteté parfaite la manière dont nous implorons le secours de Dieu et celui des Saints ; car. dit-il, « nous prions Dieu ou de nous donner les biens ou de nous délivrer des maux ; mais parce que les Saints lui sont plus agréables que nous, nous leur demandons

de prendre notre défense et d'obtenir pour nous les choses dont nous avons besoin. De là vient que nous usons de deux formules très différentes, puisquau lieu qu'en parlant à Dieu la manière convenable est de dire : « Ayez pitié de nous » ! novis nous contentons de dire aux Saints : u Priez pour nous ! » Cette doctrine, N. T. C. F., se rattache étroitement à toute léconomie des mystères chrétiens, au plan que la Providence sest tracé pour sauver les hommes et à l'étroite solidarité quelle établit entre eux. Les chrétiens, en effet, appartiennent à un même corps dont ils sont les membres vivants : ils dépendent d'un même chef qui est Jésus-Christ, ils sont animés du même esprit qui est TEsprit-Saint, et la charité qui les unit opère entre eux un échange continuel de grâces dont l'intercession mutuelle est le signe ellicace. « Je demande avant tout que des intercessions, <( des supplications, des actions de grâces soient faites (( pour tous les hommes. Priez pour que la parole de « Dieu coure et soit glorifiée... Je ne cesse de rendre (( grâces pour vous, me souvenant de vous dans mes « prières, afin que Dieu le Père vous donne l'esprit de « sagesse et se révèle à vous. » C'est saint Paul qui parle ainsi, et déjà le Sauveur avait recommandé l'intercession et en avait affirmé la puissance : « Priez pour « ceux qui vous calomnient et vous persécutent... Si « vous demeurez en moi et que ma parole demeure en « vous, vous demanderez ce que vous voudrez et vous « l'obtiendrez ». Que veulent dire ces paroles du Sauveur et de son Apôtre, sinon que la prière du juste profite à d'autres qu'à lui-même, qu'elle fléchit Dieu et

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qu'elle a la vertu de travailler à sa gloire en devenant l'un des instruments ordinaires de sa miséricorde ? C'est là un des bienfaits principaux de la rédemption opérée par notre divin Sauveur. Le chrétien qu'elle a purifié est devenu, par l'adoption divine, frère de Jésus-Christ et participant de tous ses privilèges. Comme lui prêtre, comme lui roi, comme lui tout dévoué à la gloire de son Père et au salut de ses frères, il ne pense plus seulement à sa personne, mais à l'accomplissement de tous les grands desseins auxquels il est initié. Il intercède donc avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ avec une puissance proportionnée à sa charité ; et sa prière, prenant son essor, à travers le monde, s'en va au loin combattre pour Dieu et dilater son empire : Thérèse convertit autant que François-Xavier. Mais, si la prière des Saints de ce monde, encore tremblants pour leur propre salut, encore exposés au péché, est déjà investie d'une telle puissance, quels secours ne pouvons-nous pas espérer des Saints du ciel, de leur charité dont rien n'arrête plus les élans, de leur crédit auprès de Dieu qu'ils voient face à face et qui s'applique à combler tous leurs désirs? Ecoutez saint Jérôme, réfutant de sa parole ardente, il y a déjà quinze cents ans, l'hérétique Vigilantius qui se moquait du culte que l'on rendait aux martyrs :

« Si les apôtres et les martyrs vivant encore dans une (( chair mortelle et encore préoccupés de leur propre « salut ont prié et obtenu quelque chose pour les autres, « que ne pourront-ils pas après leurs victoires, leurs (( couronnes et leur triomphes? Moïse et Etienne, qui

" priaient et obtenaient avant leur mort, jouiraient « maintenant de moins de crédit ? Paul sauve par sa « prière deux cent soixante-seize personnes que le nau- (( frag'e allait engloutir, et vous croyez qu'une fois admis « en présence du Christ il fermera la bouche et ne dira « pas un mot pour ceux qui, dans tout l'univers, ont (( cru à son Evangile ? ^ ous admettez que Vig-ilantius, « ce chien vivant, pourra plus que ce lion mort ? »

En effet, N. T. C. F., comment la mort diminueraitelle le pouvoir des Saints puisqu'elle ne fait qu'ajouter à leurs mérites ? Est-ce que Dieu peut refuser quelque chose aux martyrs qui lui montrent les blessures reçues pour son amour, aux apôtres, aux confesseurs, aux vierg-es qui ont méprisé pour lui tous les biens de la vie et Tont servi avec une fidélité insatiable de sacrifices ? Comment ne les écouterait-il pas quand, en l'implorant pour nous, ils plaident auprès de lui les intérêts de sa propre gloire? Et, d'autre part, ils ne peuvent rester insensibles aux supplications que nous leur adressons du sein des périls par lesquels ils ont eux-mêmes passé. Ils ne ressemblent en rien, croyez-le, à ces parvenus de la richesse qui ne regardent plus leurs parents pauvres, ni à ces égo'istes qui, du haut d'une falaise, se complaisent dans le spectacle d'une tempête sans rien faire pour aider les pauvres barques quelle menace de submerger.

En entrant dans la gloire, les Saints se dépouillent de nos faiblesses, mais ils gardent l'attribut par lequel nous ressemblons le plus à Dieu et qui est comme le sceau dont il marqua notre nature à l'origine : la bonté.

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Ils ne cessent point de voir en nous des frères, vers lesquels ils s'inclinent avec une compassion d'autant plus active qu'ils n'ont plus rien à demander pour euxmêmes. Car, dit saint Cyprien, plus leur charité est ardente, plus ils sont portés à la pitié. Plus ils sont sûrs de leur salut, plus ils s'inquiètent du nôtre. Ils nous aiment, ils nous attendent, ils nous appellent comme des parents dont l'absence fait un vide dans leurs rangs. Leur bonheur, en ellet, doit être complété par le nôtre ; et il manque quelque chose à Jésus-Christ luimême, tant qu'il n'a point rassemblé tous ses membres et que la famille de ses élus n'est point au complet.

Mais, direz-vous, nos supplications leur arriventelles? N'en doutez pas, N. T. C. F. C'est en vain que la mort et les siècles semblent nous séparer deux par un abîme infranchissable : soyez sûrs qu'ils n'ignorent rien de ce qui intéresse leur honneur et notre salut, quoique nous ne sachions pas avec quelle précision de quelle manière nos messages leur sont portés. Les reçoiventils par les anges, que le Patriarche a vu monter et descendre incessamment sur cette échelle mystérieuse qui relie le ciel à la terre ? Sont-ils informés par une révélation particulière, ou bien, en voyant Celui qui voit tout, aperçoivent-ils dans son essence comme dans un miroir infini lesévénements qui les touchent ? Peu nous importe. Ce qui est certain, c'est que les Saints savent qui les invoque et ce qu'on leur demande. Admis dans le palais du Roi des rois et faisant partie de sa suite, ils

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ont libre parcours dans son empire, et nous devons croire qu'ils se rendent partout où on les appelle : Uhique adesse credendi sunt (S. Jérôme), N'entrevoyezvous pas, N. T. G. F., tout ce que cette doctrine promet de consolation à nos douleurs et de secours à nos faiblesses ? Car les Saints qu'il nous est permis d'invoquer et dont l'assistance nous est assurée ne sont -pas seulement ceux que l'Église a canonisés et qu'elle propose au culte public de ses enfants : c'est toute la foule des élus dont aucun n'est privé de sa part d'honneur et d'intercession. Catholiques d'Anjou, le flambeau de la foi vous a été transmis à travers les siècles, non pas seulement par le ministère des prêtres et des évêques, mais par une longue suite d'ancêtres qui ont été éclairés de sa lumière, qui ont vécu de ses préceptes, qui sont morts avec ses espérances et qui sont entrés au ciel après avoir payé toutes leurs dettes à la justice divine soit dans les souffrances de ce monde, soit dans les flammes expiatrices de l'autre. Combien, ayant suivi vos princes à la croisade, ont blanchi de leurs ossements les routes de Terre-Sainte ? Combien sons tombés dans vos Champs des Martyrs pendant les luttes gigantesques de la Vendée? Et, dans toutes les conditions, que de vertus admirables dont les anges seuls ont su le secret et le révéleront au jour du jugement ! Quel riche patrimoine amassé à chaque foyer par les travaux, les peines, les prières accumulées de tous vos aïeux inconnus, esclaves et patriciens gallo-romains, serfs attachés à la glèbe et preux chevaliers, clercs et laïques, laboureurs et ouvriers des corporations, moines et prêtres séculiers,

dont vous avez hérité à travers les siècles ! Il n y a pas, nous oserions l'affirmer, une famille de notre diocèse qui n'ait à raconter sa légende d'héroïsme et de dévouement et qui ne s'honore, peut-être depuis bien des années, de la sainteté de quelqu'un de ses membres. Il n'y a pas vine maison qui ne soit embaumée du parfum de vertu qu'y a laissé, en passant, quelque âme d'élite retournée à Dieu après avoir mérité la récompense du serviteur lîdèle. C'était peut-être ce patriarche de votre paroisse et de votre parenté, que vous revoyez dans vos souvenirs d'enfant avec sa couronne de cheveux blancs .et l'auréole de vénération qui l'entourait. Dans sa longue carrière, vous vous en souvenez, il s'était toujours montré le premier k l'église, le premier au travail, le premier à l'aumône et il mourut comme un véritable prédestiné, plein de jours et de lionnes œuvres, en léguant aux siens un trésor d'honneur et d'exemples édifiants. C'était cette mère, pareille à la femme forte de l'Ecriture qui, restée veuve avec un grand nombre d'enfants, suffit à la lourde tâche de les nourrir, de les vêtir, de les élever pour le Seigneur qu elle servait avec une piété touchante, en trouvant encore le moyen d'ol)liger de plus malheureux qu'elle. C'était cette jeune fille qui faisait le charme de A^otre foyer, qui, dans le rayonnement de ses vingt ans, apparaissait k tous comme un idéal de pureté et de grâce et (ju'un mal implacable est venu frapper brusquement au moment où toutes les espérances de la vie fleurissaient autour d elle. Vous avez suivi sur son visage amaigri tous les progrès de la maladie. Vous avez vu la

pauvre enfant soult'rir et vous avex admiré la force morale qui la soutenait. Elle se montrait douce envers la douleur et la mort, oll'rant sa vie à Dieu et s'oubliant elle-même pour vous consoler. Aux approches du moment suprême, vous avez recueilli de ses lèvres pâles ces adieux touchants, ces effusions de foi, de résignation courageuse, d'affection tendre, qui sont comme le chant du cyi^ne des natures d'élite. Puis elle a exhalé son âme dans une dernière prière et il a fallu l'ensevelir ! Vous l'avez parée comme une fiancée, vous lui avez mis une couronne sur le front, un crucifix en main et vous lavez couchée au milieu de fleurs brillantes et éphémères comme elle. C'était une fiancée, en effet, qu'attendait un époux immortel. Personne n'a douté de son salut, ses funérailles ont ressemblé à un triomphe et il a paru à tous que ce lis brisé avait été transplanté au ciel pour y refleurir éternellement. Qui vous empêche de l'invoquer, elle et tous ces défunts vénérables que vous avez connus et au bonheur éternel desquels vous croyez fermement, et tous les saints de votre race et de votre sang qui vous attendent dans la gloire et qui, n'ayant rien abjuré de leurs sentiments de famille, ne demandent qu'à secourir leurs parents ? S'il y avait plus de foi dans cette intercession des élus, N. T. C. F., il y aurait moins de désespoir sur la terre. Nos larmes couleraient avec douceur, et Rachel, elle-même, se consolerait d avoir perdu ses fils en les priant. Oui, pauvre mère qui vous lanfientez sur le berceau vide de votre enfant, rappelez-vous que l'eau du baptême, en coulant sur son front, avait divinisé son âme et en avait fait le

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temple de la Trinité sainte. Vous avez à peine joui de son sourire, tant il vous a été enlevé rapidement ; et, de lui, comme des saints Innocents, on peut dire que la mort, la persécutrice impitoyable, la enlevé comme un tourbillon enlève une rose naissante ; mais, comme les saints Innocents que lEg-lise nous représente jouant naïvement au ciel avec leurs palmes et leurs couronnes, votre enfant est assuré de la récompense avant d'avoir eu le temps de la mériter, et sa mort vous a rendue mère d'un petit ange que vous avez le droit dinvoquer axec la certitude qu'il vous entend, qu'il vous aime, qu'il ne demande qu'à essuyer vos larmes et que. présent à votre foyer, il en deviendra la bénédiction. Mères cliré tiennes qui avez connu la plus g^rande des douleurs humaines, puissent ces paroles mettre quelque baume sur votre cruelle blessure ! Puissent-elles inspirer à ciiaque famille le désir d'invoquer particulièrement les saints qu elle a donnés au ciel !

Faut-il sétonner qu'un culte si autorisé, si consolant, ([ui répond si bien aux instincts les ^lus profonds de notre nature, soit entré de bonne heure dans les habitudes des fidèles et que nous le trouvions florissant dès les premiers siècles de l'Eg'lise? Les chrétiens forment un peuple à part : n'est-il pas bon et légitime qu'un peuple honore ses grands hommes et perpétue leur souvenii' par des monuments qui rappellent leurs bienfaits, leur génie ou leurs vertus? S'il y a un reproche à faire à

nos contiMiiporaiiis, ce n'est point, certes, de manquer k ce devoir, c'est de le remplir sans discernement et d'égarer leur admiration sur des personnages qui n'obtiendront point celle de la postérité. Jamais on n'a inauguré autant de statues: combien, dans un siècle, rappelleront quelque chose ou quelqu'un ? Combien ont été érigées par la passion bien plutôt c{ue par la justice? Car le monde, N. T. C. F., c'est-à-dire cet ensemble d'influences hostiles à Dieu que Jésus-Christ a qualifié de ce nom et qu'il a frappé de ses anathèmes, le monde procède lui aussi de temps en temps à ses canonisations très solennelles, qui ne ressemblent en rien à celles de l'Eglise et qui ne supposent cliez ses élus ni le don des miracles, ni les vertus héroïques. Quelquefois une impiété éclatante est, pour lui, un titre à des homriiages exceptionnels. Il chasse une sainte de son temple pour y installer ses idoles éphémères, il multiplie leurs effigies, écrit leurs noms sur les murs, recueille pieusement leurs reliques et fait des pèlerinages dévots à leurs tombes : hommage involontaire rendu à notre vieux culte par cette pitoyable contrefaçon ! Le peuple chrétien, lui, ne se trompe pas dans ses admirations. Pour ses premiers héros, il a choisi ceux qui ont donné leur vie pour Jésus-Christ et il est allé les chercher partout où ils avaient soufPert, recueillant dans les prisons, dans les amphithéâtres, sur les bûchers, sur les rivages de la mer et des fleuves, tantôt leurs ossements épargnés par les flammes ou la dent des bêtes, tantôt leurs pauvres corps, noyés, torturés ou décapités. Pour ensevelir ces précieux restes, il a construit une ville sou-

lerraine que la persécution impériale a remplie de sépulcres glorieux et qui existe encore avec ses rues, ses monuments, ses places, ses inscriptions et toute la poésie de ses souvenirs sacrés : les Catacombes ! C'est là que le culte des Saints a été pratiqué, sur leurs cadavres mêmes, avec une confiance dont témoignent les invocations touchantes adressées par les fidèles des premiers temps à leurs frères couronnés. C'est de ces longues galeries, dans les parois desquelles sont encore couchés des multitudes de héros inconnus, c'est de ces chapelles où la pierre de l'autel recouvrait immédiatement le corps des martyrs que monta, pendant plus de deux siècles, la grande supplication que saint Jean entendit et qu'il nous a répétée dans son Apocalypse '. « Je vis sous l'autel les âmes de ceux qui avaient été « égorgés pour la parole de Dieu, et ils criaient à voix « haute, disant: Quand donc. Seigneur, jugerez-vous et « vengerez-vous notre sang ? » Cette voix fut enfin entendue sous Constantin. L Eglise sortit des Catacombes en emportant les corps de ses principaux martyrs ; et, pour remercier de sa victoire les généreux soldats qui 1 avaient conquise, elle leur décerna des honneurs publics, leur bàlit des palais et installa saint Pierre et saint Paul dans les basiliques d'où ils régnent encore sur la ^'ille et sur le monde. (Juelle allégresse dans la chrétienté délivrée ! (Kielle émulation d'hommages envers les libérateurs ! Quelles prières ardentes et quelles fêtes, (juand leurs ossements vénérés paraissaient

i. Apocalypse, cli. vi, v. 9.

au grand jour pour être enchâssés dans l'or et l'arg-ent et briller sur leurs autels! Nous ne vous en rappellerons qu'une, parce qu'elle a laissé un long- souvenir dans l'antiquité cl qu'elle a été consacrée par l'éloquence d'un Pontife auquel la postérité a décerné le surnom de Bouche d'Or, Jean Chrvsostome. Parmi les martyrs (lu second siècle, il y en avait un dont le supplice avait ému toute la chrétienté : c'était le saint vieillard Ignace, évêque d'Antioche, encore aujourd'hui célèbre pour avoir exprimé en termes incomparables l'ardeur de son âme éprise de la volupté de souffrir pour Jésus-Christ, « Que je sois moulu par la dent des bêtes, afin de devenir le pur froment du Christ ! » Ses vœux avaient été exaucés. Transféré à Rome, il avait été livré aux lions dans l'amphithéâtre de Trajan, le Colysée actuel. Ce qui restait de son corps fut précieusement recueilli par les lidèleset restitué, après les persécutions, à l'Eglise d'Antioche, où le saint rentra après un voyage triomphal à travers l'Asie. Dans le récit de Chrysostome, vous voyez revivre bien des scènes qui émurent alors les âmes, et vous entendrez sonner comme une fanfare de victoire : « Lorsqu'il eut donné sa vie dans cette ville de (( Rome, ou plutôt qu'il fut monté au ciel , il revint à « Antioche couronné. Rome a reçu son sang qui a a coulé dans ses murs, mais vous, vous avez honoré « ses reliques. Vous vous êtes réjouis de son épisco- « pat : les chrétiens de Rome l'ont vu lutter, vaincre « et recevoir la couronne ; mais vous, vous le pos- <( sédez, pour taujours. Dieu vous l'avait ôté pour « un instant, et il vous l'a rendu avec beaucoup de

(( gloire. Comme ceux qui empruntent de l'argent « rendent avec intérêt ce qu'ils ont reçu, ainsi Dieu, « vous ayant emprunté ce précieux trésor pour peu d'ins- « tants et lavant montré à Rome, vous l'a renvoyé « avec un nouvel éclat. Vous avez envoyé un évêque « et vous avez reçu un martyr ; vous l'avez envoyé avec « des prières et vous le recevez avec des couronnes, non « seulement vous, mais toutes les villes intermédiaires ; (( car de quels sentiments nont-elles pas été animées, « quand elles ont vu transporter ses reliques ? De quelles « acclamations n'ont-elles pas salué le vainqueur cou- « ronné ? Car, de même que les spectateurs, s'élançant « dans l'arène et s'emparant du vainqueur, ne lui per- « mettent pas de toucher la terre, mais le portent chez (( lui en remplissant l'air de ses louang-es, ainsi les fidèles « de toutes les villes, recevant tour à tour de Home ce « saint corps l'ont porté sur leurs épaules et ont accom- (( pagné le martyr couronné jusque dans notre ville, « au milieu de mille acclamations, célébrant par des « hymnes la gloire du vainqueur et se raillant du démon « parce que ses artifices avaient tourné contre lui et que « tout ce (ju'il avait voulu faire contre le martyr avait (( retombé sur lui-même.» Desfètespareillessecélèbrèrent dans toute la chrétienté, dans toutes les églises qui purent se procurer quelques reliques des martyrs, et notre ville d" Angers tressaillit de joie, elle aussi, en recevant de saint Martin une liole du sang de saint Maurice, chef de la légion Thébaine. Elle dédia sa cathédrale au héi'os dont elle ne cesse, depuis, d'entourer la

mémoire du culte le plus solennel. \'ous avez tous vu, C"' MATiiiiiu. 8

N. T. C. F., ces fières statues du saint et de ses compagnons qui se dressent au portail du vieil édifice, semblant prier tout bas pour le peuple qui passe à leurs pieds, et monter leur garde pour la défense de la cité et du diocèse qui les honorent toujours.

Cependant, dit saint Cyprien, «(lapaixa aussi sescou- « ronnes destinées aux vainqueurs qui, dans les diverses (( conditions de la vie, savent terrasser l'ennemi du salut. « Avoir subjugué le plaisir, c'est la palme de la conti- (( nence. Avoir résisté à l'envie et à l'injustice, c'est la « couronne de la patience. C'est triompher de l'avarice « que de mépriser l'or. Le triomphe de la foi, c'est de « supporter les adversités présentes, dans la confiance « d'un avenir meilleur. Celui qui, dans la prospérité, u sait se préserver de l'orgueil, acquiert la gloire de « l'humilité. Celui qui se livre à la douce inclinaison de « secourir les pauvres s'assure la récompense céleste. « Celui qui ne connaît pas la vengeance, mais se montre « constamment bienveillant envers ses frères, celui-là (( est décoré du prix de la charité et de la paix. C'est « ainsi qne nous courons tous les jours dans le stade « des vertus et que, sans intermission de temps, nous « arrivons aux palmes et aux couronnes de la justice ». C'est d'après ces principes que l'Eglise ne tarda pas à associer aux honneurs qu'elle rendait aux martvrs les fidèles qui, sans avoir versé leur sang pour Jésus-Christ, lui avaient cependant rendu témoignage par l'éminence de leurs vertus et qu'on appelle communément confesseurs. Elle se réserva seulement le droit de désigner aux hommages de ses enfants les noms qu'elle en jugerait dignes,

et depuis longtemps les procédures sévères de la béatification et de la canonisation ont remplacé les suffrages populaires et le jugement de TEvêque qui, autrefois, suffisait à placer les bienheureux sur les autels. C'est donc l'Eglise qui aujourd'hui tient le registre officiel des Saints. C'est elle qui a établi une fête collective pour tous et une fête particulière pour ceux qui figurent dans le bréviaire. C'est elle qui a composé les touchantes litanies qu'à certains jours elle invite les prêtres et les fidèles à réciter, pour apaiser le Seigneur par les intercessions réunies de tous ses élus. Cette mère féconde ne manque jamais d'enfants à couronner et les tribunaux qu'elle a établis fonctionnent en permanence pour constater les vertus héroïques qu'ils ont pratiquées et les miracles qu'ils ont accomplis.

Aucun pays, N. T. C. F., n'a contribué plus que le vôtre à enrichir ce glorieux catalogue ; et, si on a dit de la vallée de la Loire qu'elle est le jardin de la France, elle mérite bien plus encore d'être appelée le jardin de Dieu, à cause des fleurs et des fruits de sainteté qu'elle n'a cessé de produire depuis l'introduction du christianisme en Gaule jusqu'à nos jours. Vos pères ont vu la barque de saint Martin descendre leurs rivières et son humble monture traverser les campagnes de l'Anjou. Des sources miraculeuses et des souvenirs de guérisons opérées par le grand Thaumaturge marquent encore les lieux où il s'est arrêté. Plusieurs de ses plus chers disciples se sont répandus dans notre région pour l'évangé-

liser et y mener la vie des anges. Saint Florent et saint Macaire ont donné leurs noms à deux bourg-s importants. Allonnes révère saint Doucelin, Cunaut saint Maxentiole, Gennes saint Vétérin, et c'est à saint Martin que notre diocèse doit saint Maurille, le second en date des sept évèques inscrits dans notre bréviaire. Il nous est doux de vous rappeler cette vieille et touchante histoire. Le christianisme avait été introduit chez nous à une époque reculée, mais qu'il est impossible de fixer avec précision. Le siège épiscopal d'Angers existait déjà et avait été occupé par saint Apothème dont nous ne savons plus que le nom, quand un jeune homme riche, appartenant à une noble famille de Milan, Maurille, quitta sa patrie, sa famille et sa fortune, pour venir se mettre sous la direction de l'illustre archevêque de Tours. Martin l'ordonna prêtre et, reconnaissant ses mérites, voulut l'associer au gouvernement de son église. Maurille, alors, fuyant les honneurs, se sépara de son maître et, descendant la Loire, vint s'établira l'endroit où s'élève aujourd hui notre ville de Chalonnes. Là se trouvait un célèbre temple d'idoles où le démon régnait en maître et recevait les hommages d'une foule d'adorateurs, Maurille attaqua l'ennemi par la prière, le jeûne et la prédication. Il obtient que le feu du ciel tombe sur le sanctuaire impur, purifie le sol, bâtit une église, convertit les paysans des environs et les groupe autour de la demeure où il menait la vie monastique avec les frères qu'avait gagnés la sainte contagion de sa vertu. II guérissait les malades qui allaient à lui comme au plus renommé des médecins. Un jour, on lui amena un

jeune berger qui se mourait d'une piqûre de vipère. Il lui met de la salive dans la bouche, et le pauvre enfant, qui avait le corps tout gonflé, se trouva instantanément rendu à la santé. Une autre fois passe par Chalonnes une troupe de ces marchands qui vendaient alors des hommes comme d'autres marchandises et menaient leurs esclaves comme un bétail. Un des captifs s'échappe et va se réfugier dans l'église du saint. Maurille offre à ses maîtres de le racheter. Ils refusent et se mettent en devoir d'arracher du sanctuaire le malheureux qui s'y cramponnait en criant : « Serviteur de Dieu, portez-moi secours ! » Tout à coup, le plus acharné de ces méchants est saisi d'un frisson terrible cjui allait devenir mortel, quand le bienheureux, plein de bonté, le guérit et obtint en échange la liberté du captif. Maurille inaugurait ainsi une œuvre particulièrement chère à nos saints prédécesseurs qui s'empressaient, autant qu'ils le pouvaient, de racheter les esclaves et de délivrer les captifs. Un des successeurs de Maurille, saint Lezin, passant un jour sous une des portes de la cité épiscopale, fut imploré par une foule de malheureux enfermés dans le donjon qui la dominait. Il alla demander leur grâce en offrant leur rançon au juge, qui la refusa. Recourant alors à la prière, il brisa dun signe de croix la lourde porte du cachot et les chaînes des captifs qui s'échappèrent en louant Dieu et leur bienfaiteur.

Cependant, tandis (pie Maurille édifiait Chalonnes depuis de longues années, l'évêché d'Angers vint à vaquer. Le peuple et le clergé, qui jouissaient alors du droit d'élection, se rassemblent dans l'église cathédrale

et ne parviennent point à se mettre d'accord sur le choix d'un candidat. Martin, apprenant le conflit, accourt de Tours et, intervenant avec lautoritt^ que lui donnent son titre de métropolitain et de sainteté :« Mes Frères, écoutez-moi, s'écrie-t-il, l'Evêque que Dieu vous destine, c'est Maurille, prêtre de Chalonnes. » On députe vers Maurille, on le ramène et, au moment où il entre dans l'église, une colombe, gracieux symbole de la grâce, vient se poser sur sa tête. La foule tombant aux pieds de Martin s'écrie : « Notre élu, c'est Maurille l'élu de Dieu lui-même ! » Maurille est sacré, et plus tard Martin, se rappelant cette scène avec joie, affirmait que l'Esprit- Saint et les chœurs des anges avaient assisté à la cérémonie. Un épiscopat commencé sous de tels auspices ne pouvait manquer d'être béni et il resta dans la mémoire des fidèles comme une sorte d'âge d'or. « La « présence corporelle du saint Pontife, dit son vieux « biographe, protégeait tout le peuple et, depuis l'ordi- « nation de Maurille jus({u'à sa mort, la ville d'Angers <( jouit d'une telle abondance que le prix des aliments ne « monta ni ne baissa sur le marché. Les greniers regor- « geaient de blé et les celliers de vin, car la guerre avait « cessé et la paix multipliait les biens de la terre. La (( charité avec les autres vertus et les bonnes mœurs (f qu'elle enfante remplissait le cœur du peuple formé « par les enseignements et par les exemples du bon (( pasteur. » Heureux temps dont nous sentons mieux que personne la différence avec le nôtre, où un évêque était désigné au choix du peuple par ses miracles, où un consécrateur tel que Martin rivalisait de sainteté avec

un élu tel que Maurille et où l'intercession du Pontife avait assez de vertu pour assurer aux fidèles, avec la paix publique, toutes les prospérités temporelles et spirituelles ! Saint Maurille fut donc le modèle, l'admiration et le bienfaiteur insig-ne de son troupeau. Gomme à Chalonnes, sa parole chassait les démons, sa prière guérissait les malades et renouvelait tous les miracles de l'Evangile. En passant par Savennières, il ressuscita un mort déjà posé dans sa bière et préparé pour la sépulture. Sa vie elle-même était un prodige. Ce patricien, qui avait été élevé dans toutes les délicatesses du luxe, vivait pauvrement et austèrement dans la solitude qu'il s'était créée au milieu de la ville et où il s'occupait de Dieu nuit et jour. « Quand les saints jours du carême arri- « vaient, il ne se nourrissait plus que de pain d'orge qu'il « faisait lui-même avec les grains qu'il avait broyés sous « la meule. 11 y ajoutait un peu de sel et d'eau et c'était « là ses délices. » Il parvint ainsi jusqu'à sa quatre-vingtdixième année, portant dans un corps robuste une âme plus forte encore et sur son visage vermeil une expression de pureté céleste. Sentant que sa fin approchait, il disposa lui-même son tombeau à l'exemple du saint patriarche Abraham et, après quarante ans de sacerdoce et trente ans d'épiscopat, le bon pasteur rendit, au Christ, son àme telle qu'il l'avait reçue au baptême, à la grande joie des anges qui l'introduisirent dans le bonheur éternel. Sa mort même ne mit point un terme à ces bienfaits. Le jour de ses funérailles, il rendait la vue à un aveugle et le mouvement à un paralytique. Deux siècles plus tard on ouvrait son tombeau. Il

en sortit un parfum délicieux qui embauma toute l'église, le corps fut trouvé intact et de nombreux prodiges s'accomplirent.

Ce grand saint, dont nous venons de vous esquisser la physionomie en traduisant presque littéralement son biographe saint Mainbeuf, est le type auquel ont ressemblé saint René, saint Aubin, saint Lezin. saint Mainbeuf luimême, saint Benoît et saint Loup, comme lui tout brûlants d'amour pour Dieu, et tout dévoués à leurs frères, particulièrement aux pauvres, aux malades, aux lépreux, aux esclaves et aux serfs, à toutes les victimes de ces temps durs où tant de violences et de désordres se mêlaient à une foi sincère qui en était le seul frein. Comme lui ils participèrent à la puissance divine par le don des miracles qu'ils accomplirent et de leur vivant et du fond de leur tombe. Honorons pour nos bienfaiteurs insignes ces vieux Pontifes, contemporains de nos origines nationales, qui se transmirent au milieu de ténèbres profondes le flambeau de la doctrine, prêchèrent et pratiquèrent la charité dans un monde ])arbare et défendirent les populations en imposant le respect de la loi morale aux tyrans locaux que la royauté impuissante ne contenait plus. Ces hommes-là, N. T. C. F., méritent d'être appelés les ancêtres de la civilisation angevine, et vos enfants mêmes devraient savoir leurs noms que nous cherchons en A^ain sur des murs où sont inscrits ceux d'écrivains et de savants de troisième ordre ou de malfaiteurs intellectuels qui n'ont accumulé que des ruines. Quand des champs où vous travaillez vous apercevez de loin les flèches gracieuses et élancées qui cou-

ronnent notre cathédrale, songez à ce passé g-lorieux et trop oublié qu'elles vous racontent et dites-vous bien que, si vous pouvez lever vers le ciel un front libre et un regard plein d'espérance, si vous jouissez des bienfaits de la civilisation, vous le devez à ceux qui en ont semé les germes à la sueur de leur front sur le sol ingrat qu'ils avaient défriché. En pénétrant sous la Ajoute de Saint- Alaurice, en vous promenant dans les vieilles rues de la cité qui l'entoure, rappelez-vous que la terre que vous foulez est sainte, qu'elle a été consacrée par des miracles et que a^ous êtes au foyer d'où l'apostolat chrétien a rayonné sur l'Anjou pour l'éclairer et le convertir. En même temps que de saints évéques, vos pères ont connu ces héros du cloître qui ont enseigné au monde la beauté du renoncement et fondé ces maisons où la tradition de la prière, de la charité et de l'étude s'est maintenue sans interruption jusqu'à la fin du siècle dernier. Déjà saint Martin et ses disciples, que nous avons nommés, avaient pratiqué la vie religieuse sous une règle que nous ne connaissons point ; mais le vrai législateur de la vie monastique en Occident fut saint Benoît, dont les fils se répandirent dans toute l'Europe pour l'évangéliser et la transformer.

Notre diocèse a eu la gloire de recevoir la première colonie bénédictine venue d'Italie en France, sous la conduite de saint Maur, disciple de prédilection de saint Benoît, qui s'établit à Glanfeuil-sur-Loire, où nous avons la joie de trouver encore ses dignes fils établis. L'imposante tour de Saint-Aubin rappelle la grande abbaye qui, avec Saint-Nicolas et Saint-Serge, formait comme la

122 (KUVRES PASTORALES DU CARDINAL MAÏHIEL

Trinité bénédictine d'Ang-ers. Nous ne vous rappellerons pas les services rendus à la chrétienté par les moines : une lettre pastorale n'y suffirait pas. Nous nous contenterons de vous citer quelques passages de la légende d'un bienheureux, trop peu connu, qui vécut à Saint-Aubin, au xii'' siècle, Girard, né à Châteaugontier. Quelque temps après sa profession, il fut envoyé pour cultiver le domaine de Brossay qui venait d'être donné à l'abbaye, et rien n est plus charmant que le tableau de la vie qu'il y menait, tracé par son biographe contemporain. 11 y bâtit un oratoire, planta des jardins et des vignes, et vi^'ait comme un ermite du travail de ses mains, avec un petit nombre de colons, bouviers et pasteurs. 11 partageait leur nourriture, sauf qu'il leur accordait de la viande et du vin qu'il se refusait toujours à lui-même. Il leur donnait aussi les poissons qu'on lui envoyait par charité, se contentant de légumes et se permettant tout au plus le lait comme quelque chose de rare et d'exquis. 11 portait le cilice et couchait sur des morceaux de bois et sur des cailloux recouverts d'un peu de paille. Un fourré impénétrable se trouvait à côté du domaine. Un jour un serpent en sort et fond sur un pavsan qui pousse un cri de détresse. Le saint accourt, fait lui signe de croix et ordonne à la bête de regagner la profondeur du bois. Elle obéit immédiatement. Un renard est signalé au bienheureux par les colons comme dévorant quotidiennement leurs poules. Un matin, ils le surprennent rôdant autour de l'enclos, le poursuivent avec des bâtons et parviennent à le blesser. L animal se réfugie dans l'oratoire où priait le

SUK LE CULTE DES SALXTS 123

saint qui écarte les chiens, le protège et le réprimande. « Pourquoi, petite bête, fais-tu tant de mal à nos « hommes en enlevant leurs poules? Tu as failli être « pris et tué : ne recommence plus tes méfaits, car il « irait de ta vie, » Du lever du soleil jusqu'à l'heure de prime, le bienheureux garda le renard caché sous sa robe et le renvoya ensuite sain et sauf. On dit que depuis il respecta les poules des paysans. Devant une foule de témoins stupt^faits. les oiseaux qui redoutent le plus riiomme voletaient autour du bienheureux Girard et recevaient la nourriture de sa main. Il leur donnait des graines et des noix, et ceux qui avaient mangé s'en allaient d'eux-mêmes pour faire place à d'autres. Cependant le châtelain de Doué, Geoffrov, ennemi de celui qui avait donné Brossay aux moines, regardait aussi le bienheureux comme un ennemi et envahit sa demeure avec des satellites. Girard, qui avait prévu cette attaque, avait envoyé ses paysans en lieu sûr et s'était retiré dans son rocher avec les bestiaux et son chétif mobilier. Geoffroy essaye de pénétrer dans la grotte, et il se sent repoussé par une force invincible. c( Ce vieillard seul, sans arme, dans sa grotte ouverte, (( tint tête au ministre du démon qui faisait rage autour « de lui et dut s'en aller vaincu. » Ces scènes familières, cette bonté du moine pour les paysans, cette austérité, ces miracles, ce prestige qu'il exerce sur le méchant seigneur valent mieux que les considérations les plus profondes, pour vous inspirer la reconnaissance à l'égard des Saints et vous expliquer leur puissance sur l'imagination et le cœur de vos ancêtres. Ils leur ont

12i- (KL'VRKS PASTORALES DU CARDINAL MATHIEU

vraiment rendu le ciel visihle. En les voyant si ]>ons et si puissants, vos pères ont cru à la bonté et à la puissance de Dieu, d'une foi profonde et absolue qui est entrée dans leur sang et a pénétré toute leur vie. Nous ne vous énuniérerons pas tous ces bienfaiteurs insignes qui ont continué, du moyen âge jusqu'à nos jours, cette tradition de vertus et d'œuvres extraordinaires. Remercions-les collectivement avec les mêmes sentiments que nos pères. Au iii^ siècle, la vierge Dorothée s'en allait au martyre quand Théophile, greffier du juge qui l'avait condamnée, l'entendant parler de l'Époux céleste qu'elle allait rejoindre, la pria ironiquement de lui envoyer quelque produit du jardin de cet époux. La vierge le promit, elle subit son supplice, et le lendemain le greffier vovait un jeune homme d'une beauté admirable lui remettre une corbeille de fleurs et de fruits exquis. Voilà le svmbole parlant des exemples, de l'influence et des prières des Saints. Ce sont les fleurs et les fruits qui nous viennent du monde surnaturel dont nos pères ne doutaient pas et que nous, enfants d'un siècle sceptique, nous sommes portés à contester comme le greffier Théophile. Il se repentit et crut au ciel d'où lui venait le message de Dorothée. Que l'histoire des Saints nous persuade comme lui, car elle otïre à notre foi l'appui le plus solide en nous montrant en actions la toutepuissance de la grâce et la sagesse de la Providence.

Qu'est-ce que la sainteté, sinon l'infusion et comme l'invasion dans l'homme d'une vie nouvelle qui le trans-

SUR LE CL'LlE DES SAINTS 1 2o

l'orme de fond en comble, qui change ses idées, qui remplit son cœur d'un amour idéal et qui lui donne la force de se crucifier lui-même par les plus durs sacrifices? Le baptême, sans doute, nous communique à tous le principe de cette vie supérieiire : mais, chez presque tous, la précieuse semence étouffée par les ronces et les épines, ne produit que de rares et maigres épis. Chez les Saints, au contraire, elle grandit, se développe sans cesse et s'épanouit en riches moissons qui, sortant d'un sf)l presque stérile naturellement, attestent l'action extraordinaire de Celui dont Jésus-Christ, son Fils, a dit : " Mon père est cultivateur ; Pater meus agricola est. » Comparez les instincts, les sentiments, le lang-age, les actes des hommes qui suivent le penchant de la nature à ceux des Saints : vous croirez presque à deux races dill'érentes, et comme à deux humanités qui ne se ressemblent plus. C'est le spectacle que nous donnent les deux versants de l'histoire séparés par le Calvaire. Un Saint est un homme supérieur à l'homme, qui, ramant contre vent et marée, remonte un courant violent surune petite barque, dont rien ne peut expliquer le mouvement contraire à toutes les inlluences qu'elle subit. Suivons, dans le détail, ces manifestations éclatantes de la g'ràce triomphant de la nature pour l'élever jusquk la sainteté.

Quel est le sentiment instinctif de l'homme en la présence de Dieu ? La frayeur. Redoutant cette majesté (jui nous accable et cette justice (|ui a des conqîtes à nous demander, nous fuyons la divinité, comme Adam qui se cachait dans le feuillage pour échapper à ses

regards ([uaïul il eut péché. Les Saints, eux, initiés au m3*stère dinelîable bonté qui se cache dans l'Incarnation, sont épris de Dieu et le poursuivent ici-bas avec une ardeur qui ne s'apaise jamais. Pour s'entretenir librement avec Lui, ils quittent le monde et courent au désert. Paul lui adresse une prière qui dure plus de soixante ans, k peine interrompue chaque nuit par un court sommeil. Il est imité par Antoine, par Hilarion, par tous les ermites et tous les héros de la vie contemplative. Dieu peuple leur solitude et la charme. II leur tient lieu de père, de mère, de famille, de richesse et de plaisir. Ils le cherchent et l'aperçoivent dans toutes les œuvres de ses mains, et toute la nature leur semble pleine de Lui. Les Cieux leur racontent sa gloire, les flots leur murmurent son nom ; dans les fleurs ils voient son sourire, et ils entendent sa voix dans les grands silences de la nuit, de la montagne et du désert. Ils l'appellent et il leur répond. De temps en temps il entrouvre le nuage qui leur dérobe son impénétrable essence et les ravit dans de courtes extases, qui enflamment encore leurs désirs et les blessent d'une incurable mélancolie qu'ils exhalent dans des chants plaintifs et passionnés, supérieurs à tous les poèmes de la terre. Ecoutez l'auteur de l'Imitation : (( C'est une voix « qui vient du Ciel, que l'ardeur d une àme s'écriant : (( Mon Dieu ! Mon amour ! Vous êtes tout à moi et « je suis toute à vous 1 Dilatez-moi dans l'amour, afin « que j'apprenne à goûter au fond de mon cœur combien (( il est doux d'aimer, de se fondre et de se noyer dans « l'amour. Qu'épris d'amour, je me dépasse moi-même,

« excédé de ferveur et de ravissement. Que je chante « Ihymne d'amour, que je vous suive jusqu'au Ciel, ô (( mon bien-aimé, et que mon àme, tressaillant d'amour, « défaille à force de vous louer! » De tels accents ne sont pas de ce monde : c'est le cantique nouveau que le prophète invitait toute la terre à chanter au Seigneur et qui passe d'âge en âge sur les lèvres des Saints pour la gloire de Jésus qui le leur a appris. C'est en effet par Jésus-Christ et avec lui que les Saints aiment Dieu : c'est en lui qu'ils trouvent leur lumière, leur idéal et leur force. C'est à son exemple qu'ils s'immolent pour ceux que Jésus a rachetés et sur lesquels il a laissé tomber un rayon de sa beauté qui les transligure.

Au xvii'^ siècle, l'hôpital de Baugé fut fondé par une noble femme, qui s'y enferma pour soigner les malades, la princesse Anne de Alelun, dont le souvenir est encore très vivant dans la maison où se perpétuent son esprit et sa charité*. Sévère pour elle-même, elle réservait pour les infirmes les délicatesses et le luxe, parfumait leur linge, vovdait qu'ils mangeassent avec de l'argenterie, leur apportait du jardin des vases remplis d'oeillets et de roses, répandait ces fleurs sur leur lit et avait fait placer, tout autour, des cages, dans lesquelles des oiseaux récréaient par leurs chants les pauvres malades. Dès qu'un pauvre se présentait à l'hôpital, elle allait au-devant de lui, le recevait avec tendresse, s'informait de son mal, réchaulfait ses membres tremblants, essuyait,

1. Doni Chamard, Les Viea dm sainls porsonnacjes dr l'Anjou, t. ni, p. 244.

(2<S ŒUVItKS PASTORALES DU CARDINAL MATIIILU

avec le mouchoir dont elle se servait elle-même, la sueur qui coulait de son front, 1 aidait à se mettre au lit et venait plusieurs fois dans la journée lui demander de ses nouvelles et causer avec lui de sa famille et de sa guérison prochaine. Une religieuse la voyant un jour si empressée de se rendre à la porte où l'attendait un pauvre : « Vraiment, ma sœur, lui dit-elle, si c*ét:iit un « duc et pair, vous n'iriez pas plus vite. — « Quoi ! « répondit-elle, je sais que Jésus-Christ me demande, « et vous croyez qu'il ne faut pas plus se hâter que pour <( parler à un duc et pair ? » Ces procédés délicats et cette belle parole renferment la théorie et la pratique de cette charité qui fait des Saints les ministres de la bonté divine à légard de 1 humanité, par l'observation du commandement nouveau que le Sauveur a promulgué. Sans doute Ihomme éprouve à l'égard de l'homme une sympathie naturelle, qui 1 incline à plaindre le malheur. Virgile l'a dit dans un vers immortel : Sunt lacrymx rerum et mentem mortalia tangunt. « Nous savons plaindre linfortune et le sort des mortels nous touche » : mais, à côté de cette disposition généreuse, il y a dans notre nature un fond d'égoïsme qui la rend avide de tous les biens qui la flattent et incapable des sacrifices prolongés qui la contrarient. C'est pourquoi, en dehors de l'influence chrétienne, le monde offre l'aspect d'un chanq^ de bataille où des ennemis acharnés se disputent l'argent, le plaisir et le pouvoir, avec une àpreté de convoitise qui produit la férocité chez les vainqueurs et qui condamne les vaincus èi un effroyable sort. Regardez ce qui se passe, écoutez ce qui se dit, lisez ce qui s'imprime

et dites si jamais les hommes se détestèrent davantage et justifièrent mieux la triste sentence du philosophe anglais: Homo homini lupus! « l'homme est un loup (( pour l'homme ! » Sur ce champ de bataille, les Saints interviennent pour essayer de désarmer les combattants, pour prêcher la bonté aux vainqueurs, soigner les blessés et ensevelir les morts. Restant pour leur compte en dehors de la lutte, puisqu'ils dédaignent les biens qui en sont l'objet, ils consacrent toute leur activité à en atténuer les maux et ils se font les serviteurs humbles, patients, désintéressés des vaincus qui sont les déshérités de ce monde, toutes les victimes du triste sort que le péché et les passions ont infligé aux hommes. « Aimez-vous les uns les autres... Ce que vous faites à un de ces petits, c'est à moi que vous le faites. )> Voilà des paroles qui ont sacré le pauvre maître et seigneur dans la société chrétienne, qui ont mis à ses pieds les rois et les reines, qui lui ont valu un budget permanent et des palais, et qui lui recrutent incessamment une armée de volontaires intelligents et courageux. Le tvran demande à saint Laurent de lui livrer les trésors de l'Eglise. Laurent le lui promet et, trois jours après, il lui montre la foule des indigents qu'il secourait : « Voilà, lui dit-il, les plus précieux trésors que l'Eglise possède ! » Singuliers trésors, enchâssés le plus souvent dans la laideur physique et morale, dans la maladie, le vic3 et le dénuement absolu I Qu'importe aux Saints et aux Saintes, qui voient la beauté de Jésus-Christ rayonner à travers ces haillons et briller sur ces visaeres flétris ! C'est la main de Jésus que tend ce mendiant qui

G'' MATlllliU 9

130 cKLVKES PASTORALES DU CARDINAL MATHIEU

grelotte à la porte d'Amiens, et Martin déchire son manteau pour lui en jeter la moitié sur les épaules. C'est Jésus qui se cache sous les traits de ces lépreux ; sainte Elisabeth en recueille un, le couche dans son lit, et A'a jusqu'à baiser son horrible ulcère ; Foulques le Bon, comte d'Anjou, en porte un autre sur son dos pendant deux heures et le dépose sur le tombeau de saint Martin ; et, de nos jours, un prêtre belge, le P. Damien, va s'enfermer avec ces malheureux dans une petite île de l'Océan Pacifique, pour les prêcher, les soigner, les consoler, avec la certitude de gagner leur mal et d'en mourir! Il en est mort, en efTet ; son poste efFravant a été sollicité par bien des compétiteurs et il est occupé actuellement dans les mêmes conditions d'honneur et d'héroïsme que de son vivant. Quitter, pour le service des pauvres, parents, amis, fortune ; ensevelir dans un hôpital, une école, un hospice de vieillards, toutes les espérances de la jeunesse, n'est-ce pas là un fait quotidien, entré pour ainsi dire dans les habitudes catholiques et qui excite encore l'admiration, mais non point la surprise? On tente, de nos jours, de g-arder l'effet sans la cause, de créer des saints laïques, de fonder le dévouement, en dehors de toute considération dogmatique, sur la sensibilité, la solidarité qui unit tous les hommes et ce qu'on appelle la religion de la souffrance humaine. Nous ne contestons, N. T. G. F., ni la sincérité de ces eiTorts chez quelques-uns, ni la réalité de certains renoncements accomplis par des gens qui obéissent encore à l'influence chrétienne en la niant ; mais l'exception confirme la règle. La bienfaisance, Fin-

SLR LE CULTE DES SALNTS 131

stinct de la solidarité ou, comme on dit d'un mot barbarbare, le penchant altruiste nenfantent point les sacrifices continus et ne sauraient tenir contre la grande poussée de l'égoïsme. La religion de la souffrance humaine n'est point une religion, ce nest qu'une phrase ! Ces prodiges de la sainteté catholique dont vous êtes jaloux, libres-penseurs, et que vous prétendez contrefaire, prennent leur source dans un dogme que vous niez : llncarnation du Fils de Dieu, avec toutes les conséquences quelle entraîne pour nous, cest-à-dire la rédemption par la Croix, la dignité de la créature humaine sauvée par l'immolation du Calvaire, et cette présence mystérieuse de Jésus-Christ qui se cache dans tout être pauvre et souffrant. N'essayez pas de séparer ce que Dieu a si profondément uni, car le dévouement ne survivrait point aux croyances qui l'inspirent. A incent de Paul et ses filles sont des plantes qui ne croissent qu'en terre chrétienne, et la charité qui ne serait plus soutenue par la foi périrait comme une plante qui meurt faute d^être arrosée. C'est pourquoi, N. T. C. F., quand nous voyons ces gens qui prétendent représenter la capitale de la civilisation moderne chasser les religieuses des hôpitaux, enlever les crucifix des écoles, poursuivre avec acharnement les œuvres et les idées chrétiennes en continuant à prononcer les mots de liberté et de fraternité, nous sommes partagés entre l'indignation que méritent les malfaiteurs et la pitié qu'inspirent les infirmes d'esprit. Jésus-Christ seul a vaincu l'égoïsme. Nouveau Moïse, il a touché avec le bois de sa croix le rocher du cœur humain ; le rocher s'est ouvert et le

fleuve de la charité en a jailli pour sépancher à travers les siècles et réjouir la cité de Dieu : Flu/ninis impetus Isetificat civilatein Dei. Honneur aux Saints qui en répandent jusqu'aux extrémités du monde les eaux bienfaisantes !

En embrasant les Saints du feu de la charité, Dieu en a fait les instruments de sa Providence, bien moins pour le soulagement des corps que pour le salut des âmes ; et, pour rendre leur action efficace, il les a investis de cette toute-puissance que Jésus a prédite à ses disciples : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et de plus grandes encore. » Les Apôtres sortent du cénacle où ils viennent de recevoir le baptême de feu de TEsprit-Saint. Ils sont douze ; autour d'eux se rangent quelques disciples, et l'Eglise naissante tient tout entière sur une des places de Jérusalem. Nous sommes aujourd'hui plusieurs centaines de millions de chrétiens. Cet arbre immense est sorti du grain de sénevé. Voilà le fait capital de l'histoire : mais comment l'expliquer? Quels ont été les auteurs de cette révolution qui a fait le tour du monde et qui dure toujours, quia changé les croyances, influé notablement sur les mœurs, créé des institutions, et qui agite encore les âmes avec une puissance dont témoignent également le zèle de ceux qui la propagent et la haine de ceux qui la combattent ? Ces révolutionnaires bienfaisants, ce sont les Saints, Ce sont eux qui, après avoir vaincu la persécution sanglante et rendu la religion chrétienne maîtresse de l'empire, n'ont point

désespéré quand il tomba sous le choc des barbares et s'appliquèrent alors à former la chrétienté pièce à pièce, jjeuple après peuple, avec une longue patience, avec du sang, des larmes, des prières, de l'éloquence et des miracles. A l'origine de chaque nation moderne, vous en trouverez un qui réalise un mythe que les chrétiens des Catacombes ont souvent représenté : celui d'Orphée domptant les bêtes fauves au son de la lyre, saint Rémi en France, saint Patrice en Irlande, saint Augustin en Angleterre, saint Boniface en Germanie, saint Cyrille et saint Méthode dans l'Europe orientale. Voyez dans cette clairière, sur le bord de ce fleuve, cet homme à l'aspect vénérable qui, tenant un crucifix à la main, parle avec animation à ces guerriers d'aspect farouche ? C'est Boniface prêchant l'Evangile aux ancêtres de ce peuple allemand qui se montre aujourd'hui aussi fier de sa science que de sa force. 11 leur révèle Dieu, l'àme immortelle, Jésus-Christ et le salut, à eux, qui adorent encore des arbres, des fontaines, des divinités toutes grossières, et ils lécoutent, partagés entre le plaisir de l'entendre et l'envie de l'égorger. Il parvient à triompher de leur superstition et de leur barbarie. Il en convertit un grand nombre, jusqu'à ce que, à la fin d'un fructueux apostolat, une bande plus féroce que les autres le tue et lui assure la couronne du martyre qu'il désirait passionnément. Transportez-vous à notre époque, dans quelque île enchantée de l'Océanie, au milieu de sauvages évangélisés par nos Maristes, et vous retrouverez la même scène, les mêmes catéchumènes farouches, le même succès, et, de temps on temps, la même mort ; car la

I3i ŒUVRES PASTORALES DU CARDINAL MATHIEC

traditiou du martyre, comme celle de l'apostolat, vit toujours dans 1" Eglise et, de même que saint François Xavier renouvelle au xvi*" siècle les triomphes de saint Paul, de notre temps les Théophane Vénard, les Schœffler, les Chanel ont subi les supplices des Apôtres ; et tel numéro des Annales de la Propagation de la Foi contient ces récits héroïques, pareils à ceux de la primitive Eglise. Presque tous les ans, notre séminaire d'Angers envoie quelque élève à ce séminaire des Missions étrangères qu'un philosophe catholique appelait magnifiquement l'Ecole polytechnique du martyre, et le pauvre enfant s'en va là courageusement et joj-eusement poussé par l'Esprit de Dieu qui suscite incessamment des ouvriers pour travailler à sa vigne et dilater son royaume sur la terre.

Cet apostolat des Saints ne se manifeste pas seulement au dehors pour étendre les frontières de l'Eglise : il agit au dedans pour la sauver des faiblesses et des fautes de ses propres enfants, pour vaincre les schismes et les hérésies, pour réformer, édifier, renouveler et guérir les maux de chaque siècle avec une opportunité divine. Quelle joie pour le chrétien de retrouver toujours fidèle dans ses voies cette Providence qui se montre quand tout paraît perdu, qui se plaît à choisir la faiblesse pour confondre la force, qui envoie à son Eglise les Saints qu'il lui faut au moment même où elle en a besoin et qui lui ménage une résurrection glorieuse quand ses ennemis croyaient l'avoir enterrée définitivement ! Le démon, qui avait échoué en soulevant les persécutions sanglantes et n'avait pu réussir à empêcher

la conversion des barbares, suscite contre elle les passions violentes et sensuelles de la féodalité par la querelle des investitures. Il semble que la simonie, limmoralité des clercs, l'intrusion des laïques vont ruiner le sanctuaire : saint Grégoire VII paraît. Il lutte contre le mal avec une indomptable énergie et ne craint point d'excommunier l'empereur allemand qui vient demander grâce à Ganossa, souvenir qui pèse encore à l'orgueil de nos voisins et que les souverains absolus n'ont jamais pardonné au grand pontife ! Grégoire VII meurt en exil, mais il a sauvé l'honneur de l'Epouse du Ghrist et pratiqué cette devise admirable qui doit être le mot d'ordre de tous ses soldats : « Dieu n'aime rien tant que la liberté de son Eglise ! » Au xiii*^ siècle, il semble que cette Église va succomber sous le poids de ses richesses et de sa puissance : saint Dominique et saint P^rançois d'Assise viennent y ranimer l'amour de la pauvreté en fondant les deux grands ordres mendiants. Au xvi^, Luther et Calvin poussent leur grand cri de révolte et enlèvent au catholicisme près de la moitié de l'Europe. Saint Ignace et sa vaillante compagnie s'élancent sur le champ de bataille où l'hérésie a remporté des victoires, arrêtent ses progrès, la refoulent vers le Nord et rendent à Pierre dans les Indes, le Nouveau-Monde, autant de brebis qu'il en a perdues dans l'ancien. Que dire de l'admirable effort de réforme intérieure et des créations nouvelles qui marquent, dans l'Eglise, la fin du xv!*" et la première moitié du xvii" siècle et qui rappellent saint Pie y, saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri, sainte Thérèse, saint Vincent de Paul, pour ne citer que

les noms les plus illustres? Arrive, il y a plus duii siècle, linimense cataclysme qui engloutit toute l'ancienne société aux destinées de laquelle il semblait que le catholicisme eiit indissolublement associé les siennes. Cependant la barque de Pierre, qui avait un moment disparu dans la tempête, se montre et vogue de nouveau sur les flots du déluge qui submergent un monde. Après la tourmente. l'Eglise reprend sa mission, saccommodant avec souplesse à des conditions d'existence qu'elle n'avait jamais connues, travaillant de son mieux à asseoir la société nouvelle sur la foi et les vertus anciennes et développant d'une façon merveilleuse toutes les œuvres de zèle et de charité. Depuis la Révolution, chaque diocèse a eu sa légion sacrée d'apôtres, de prophètes, de docteurs, qui ont restauré le règne de Jésus-Christ, ses Marthe qui l'ont servi dans la personne des pauvres, ses Marie qui l'ont adoré dans la solitude, ses thaumaturges et ses ascètes qui, comme ceux des anciens jours, ont montré que le bras de Dieu n'est pas raccourci. Nous vous louons, ô Seigneur, de vous être ainsi montré admirable dans vos Saints et d'avoir voulu fortifier notre foi en déployant votre puissance et en sauvant votre Église par leur ministère. Car c'est vous, mon Dieu, qui avez rendu leurs lèvres persuasives et leurs mains fécondes en miracles ! C'est vous qui habitiez en eux pour affermir leur cœur contre les séductions du monde, pour les attendrir sur les pécheurs et sur les malheureux, pour les aguerrir contre la douleur et la mort, pour entourer leurs ossements d'honneur et leur ménager d'éclatants triomphes api es leurs humilia-

lions! Nous vous louons comme leur maître, leur Seig-neur et le nôtre : Te Deum laudamus^ te Dominum confilemur! et nous mêlons nos voix au concert que chantent en voire honneur le chœur glorieux des apôtres, et la série des prophètes, et la blanche armée des martyrs ! Te gloriosus apostolorum chorus, le prophetarum laudabilis numerus, te martyrum candidatus laudat exercitiis ! C'est vous, ô Christ, Fils unique de Dieu, qu'ils ont voulu imiter ; c'est votre sang qui les a purifiés et armés pour leurs combats ; c'est votre grand triomphe qu'ils ont mené à travers les siècles ! Donneznous de croire et à votre grâce sans laquelle ils n'auraient rien fait et nous ne pouvons rien, et à notre liberté, sans laquelle votre grâce n'agira point sur nous !

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