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les journaux ; puis il entretint avec lui une correspondance régulière et publia, sous le nom de Catéchisme du sens co/nmun, un résumé de la doctrine nouvelle dont il atténuait les côtés excessifs, car dans le parti lamennaisien il fut toujours du centre gauche par les idées et de l'extrême droite par son attachement à la personne du maître. Enfin, voyant celui-ci attaqué par toutes sortes d'adversaires, il s'offrit à tout quitter pour aller le rejoindre, avec cette générosité des bons cœurs que la persécution attire. M. de Lamennais fut touché : « Venez », écrivit-il à son disciple, en lui envoyant cent francs par la poste. M. Rohrbacher partit avec l'agrément de son évêque, arriva à Paris le 22 avril 1826 et se rendit tout droit chez le grand écrivain (dont il partagea la table et le logement avec l'abbé Gerbet, de douce et poétique mémoire. Ce jour-là, précisément, M. de Lamennais passait en police correctionnelle pour avoir attaqué le gouvernement du roi Charles X ; il était défendu par Berryer qui commençait alors sa triomphante carrière, et ce procès retentissant aboutissait à une piteuse condamnation à trente francs d'amende.
Vous savez ce qui arrive ordinairement en pareil cas: ce sont les écrivains qui sont condamnés à l'amende, mais c'est le gouvernement qui paie, et pour trente francs la Restauration se fît un adversaire implacable qui ne cessa plus de la maudire et applaudit à sa chute. 1830 arriva et opéra sa révolution, non seulement dans les affaires publiques, mais aus.si dans l'esprit de M. de Lamennais, qu'on vit inaugurer brusquement une politique nouvelle qui avait totalement rompu avec sa philosophie
et ne se souvenait plus assez des doctrines du sens commun. Il avait caressé jusque-là, dans le Mémorial catholique, l'idéal d'un roi, maître absolu de ses peuples et serviteur passif de l'Eglise ; dans V Avenir, il déploya l'étendard de la démocratie extrême. Vous connaissez tous cette phase de sa vie, les collaborateurs illustres qu'il s'attacha, leurs polémiques retentissantes, la foi ardente et les illusions g-énéreuses qui excusaient leurs emportements, lintluence qu'ils exercèrent, le souffle de printemps qui courut alors sur le clergé de France et le coup de foudre que s'attirèrent les imprudents en adressant à Rome la sommation de sortir du silence dont ils profitaient ! Je passe vite sur ces souvenirs glorieux et pénibles : il est toujours triste de raconter l'histoire dune grande espérance trompée et d'un beau rêve cruellement déçu. D'ailleurs, M. Rohrbacher ne fut point lancé dans la mêlée. 11 est bien vrai qu'il écrivit plusieurs articles dans V Avenir et qu'il envoya une adhésion enthousiaste au Courrier lorrain, qui représentait les mêmes idées à Nancy avec la nuance de modération propre au terroir ; mais il ne faisait pas partie du brillant état-major qui livra les grands combats et reçut les blessures mortelles. Il était alors commandant de place en Bretagne pour MM. de Lamennais ; je veux dire qu'il dirigeait à Malestroit une maison d'études et de prières que les deux frères Jean-Marie et Félicité de Lamennais avaient fondée pour recruter des soldats à l'armée de Dieu et de la liberté. Malestroit servait de succursale à la Chesnaie, et, jusqu'en 183o, M. Rohrbacher s'y occupa de la direction morale et de l'enseignement théologique. Tout ébloui
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qu'il fût par le génie qui planait de loin sur ces studieuses retraites, il sut apercevoir, dans les notes envoyées par le maître, des erreurs théologiques qu'il signala et réfuta discrètement en écrivant un petit livre sur la Grâce et la Nature, qui fait autorité dans cette difficile matière. La Chesnaie, Messieurs ! Qui n'a lu les pages d'une mélancolie exquise où le frère d'Eugénie de Guérin en a gravé l'image ? M. Rohrbacher y venait souvent, tout le monde l'aimait, et il avait sa physionomie à part qui le faisait remarquer à côté même des visiteurs illustres qui passaient dans cette demeure entourée de prestige. Ecoutez Maurice de Guérin : « M. Rohrbacher est un homme à larges épaules, à grosse tête, à gros traits, comme un bon Lorrain qu'il est ; mais cette enveloppe cache une grande science et même assez d'amabilité. »
Un ami de Maurice, qui vit encore, ajoute : « Nous aimions tous l'humeur joviale de ce consciencieux et naïf érudit qui avait une manière à lui de tourner les jeux de mots et d'en rire, et dont la figure franche et carrée s'épanouissait sous le moindre rayon de gaîté comme celle d'un vieillard qui dilate ses deux mains devant une belle flamme. »
Cette gaîté, Messieurs, fit place à de mortelles inquiétudes à mesure que M. de Lamennais s'éloignait davantage de la foi chrétienne et de la soumission qu'il avait si bruyamment promise au Souverain Pontife. M. Rohrbacher multiplia les lettres et les démarches pour ramener le malheureux grand homme: il échoua comme Lacordaire et comme Gerbet ; il ne se trouva point do David dont la harpe fût assez puissante pour calmer l'àme de Saûl qui
resta, pour toujours, livrée aux orages, aux malédictions et à la tristesse. Notre compatriote, comme tous les autres collaborateurs de V Avenir, se soumit avec une docilité parfaite. Comme eux aussi, il comprit que ce qu'avait condamné Grégoire XVI, ce n'était pas Talliance, aujourd'hui plus nécessaire que jamais, entre la religion et la liberté régulière et modérée, telle que l'entendent tous les honnêtes gens, mais seulement cette logique à outrance qui procédait par axiomes absolus, en matière où l'absolu n'est pas de ce monde, cette singulière religion des Paroles dun croijant qui poussait aux barricades en aspergeant les insurgés d'eau bénite et d'homélies, et enfin cette prétention exorbitante de marier, bon gré mal gré, le système démocratique le plus avancé à une Eglise qui a besoin de toute sa liberté d'allures et qui a enterré déjà tant de rois et tant de consuls qu'elle ne peut raisonnablement s'enchaîner à personne ; car si elle s'accommode à tous les systèmes politiques qui la respectent, elle n'entend s'inféoder absolument à aucun. M. Rohrbacher quitta Malestroit à la fin de 183o, et peu de temps après son retour en Lorraine, il fut nommé professeur d'histoire ecclésiastique au Séminaire de Nancy. De ces enthousiasmes de sa jeunesse, de ce séjour en Bretagne, de cette catastrophe où avait sombré la foi de son illustre ami, de cette intimité brisée par la foudre, il garda un souvenir profond et une blessure qui saignait dès qu'on avait la hardiesse d'y toucher. Plus d'une fois, les jeunes séminaristes (cet âge est sans pitié) lui demandèrent : « M. de Lamennais se convertira-t-il ? » Habituellement il ne répondait rien, mais on voyait ses
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traits un peu durs s'attendrir et deux larmes énormes couler le long- de ses joues. Une fois pourtant qu'il était poussé à bout, il dit en soupirant : « Dieu le veuille! Pour moi, je l'espère, je lai vu tant de fois dire son chapelet de bon cœur que la sainte Vierge ne l'abandonnera pas. » Puis il ajouta, faisant allusion à certaines inimitiés hargneuses : (' Il y a des gens qui auront été bien coupables de sa chute et qui en répondront devant Dieu ! » Malgré l'abîme qui s'était creusé entre eux, ils s'écrivaient encore une fois tous les ans. M. Rohrbacher était à Paris quand Lamennais mourut ; il se présenta plusieurs fois au domicile du malade, lui envoya son Histoire ecclésiastique et obtint encore de lui quelques lignes d'affectueux souvenir, mais il ne fut point admis en sa présence. Jamais il ne se consola de cette mort sans prêtre et de ces funérailles sans prières, et le nom de M. de Lamennais fut un des derniers que murmurèrent ses lèvres expirantes.
Devenu professeur et fixé à Nancy, M. Rohrbacher put enfin reprendre avec suite un projet très ancien qui lui avait souri déjà dans le bois de Langatte et dont il avait plusieurs fois commencé et interrompu l'exécution : celui d'écrire une histoire complète de l'Eglise catholique, en comprenant sous ce nom la société juive et les sociétés primitives, c'est-à-dire en augmentant sa tâche de plusieurs milliers d'années. C'est à qnarante-six ans qu'il fut ressaisi de cette haute ambition, et il la réalisa. Messieurs, dans un ouvrage en vingt-neuf gros volumes qu'il composa tout seul et (|u'il écrivit tout entier de sa main, en n'usant, dit-on, que
trois plumes! Exemple encourageant pour les quadragénaires et bien fait pour justifier le mot d'Alfred de Vigny : « Une belle vie, c'est une pensée de la jeunesse accomplie par l'âge mûr ! »
En dehors des faiseurs d'abrégés, aucun autre historien de l'Eglise n'a terminé son œuvre : Fleury n'a pas dépassé le xv® siècle ; tout récemment, M. Darras est mort avant le xiii''. M. Rohrbacher est le premier qui soit arrivé à mener à bonne fin une entreprise d'aussi longue haleine. C'est assez vous dire qu'il se condamna au régime le plus austère, qu'il fréquentait les morts plus que les vivants, et qu'une fois ses exercices de piété terminés et sa classe faite, il s'enfermait dans le travail comme dans une forteresse, défendue par une armée d'in-folios. Les mortels privilégiés qui surprenaient sa porte ouverte n'arrivaient ii lui qu'en passant par un sentier sinueux tracé à travers des piles de livres que chaque siècle grossissait et recouvrait de sa poussière. Dès le commencement de l'ère chrétienne, il se trouva emprisonné jusqu'à la ceinture ; au Moyen Age, il en eut jusqu'au cou, et vers le xvi'^ siècle, il disparut tout à fait derrière la montagne. Il excellait naturellement dans l'art, familier aux hommes d'étude, de se rendre invisible et d'écarter les importuns. Il paraît qu'après le succès de ses premiers volumes, deux prêtres étrangers réussirent à obtenir audience et lui débitèrent un joli compliment, déclarant qu'ils étaient venus de très loin rien que pour le voir. Sur ce mot, il se leva gravement, sans rien dire, tourna lentement sur lui-même, se montra successivement de face, de trois quarts, de profil.
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etc., puis quand il eut achevé sa révolution, diri<^ea sur la porte un reg^ard insinuant et significatif. Sa grande récréation était de descendre au jardin pour jouir de la nature, dont il avait, depuis son enfance, le sentiment très vif. Dans ses Méditations sur la religion, qu'il publia en 1836, il mêle aux elTusions de la piété beaucoup de descriptions charmantes de naturel et de naïveté pittoresque. Cet homme qui paraissait de bronze s'est toujours montré plus aimable pour les oiseaux, les abeilles, les fleurs et les petits poissons rouges de la pièce d'eau du jardin que pour ses semblables, et on l'a entendu plus d'une fois raconter avec attendrissement la grande histoire d'une couvée de rossignols que, sous les yeux de leur mère, éperdue, il avait sauvé de la dent d'un gros chat noir. Une fois sa récréation prise, il remontait dans son château fort pour ne plus s'entretenir qu'avec les papes, les rois, les saints et tous les personnages qui lui racontaient le passé. Il sortit pourtant de sa retraite pour solliciter vos suffrages et il fut reçu k l'Académie de Stanislas en 1838 par M. Guerrier de Dumast. A peine arrivé, il souleva dans ce sanctuaire de la politesse et des procédés courtois un gros orage dont j aime mieux vous parler franchement que d'avoir l'air de n'en rien dire à dessein. 11 y avait en lui, comme je l'ai déjà remarqué, un Allemand et un Français qui se jouaient parfois de mauvais tours. Ce fut, k coup sûr, l'Allemand qui chercha querelle dans un journal de Paris à M. Joguet, professeur d'histoire au collège royal (aujoui'd'hui le lycée) pour quelques phrases de son discours de réception. C'était peu de chose, dix lignes
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tout au plus, une atteinte légère, une chiquenaude : c'était trop à légai-d d'un confrère. Aussi la Compagnie s'émut, vos procès -verbaux ont gardé la trace de plusieurs séances agitées, et l'expulsion du coupable fut mise aux voix, mais heureusement repoussée par l'iniluence du bureau, sage et conciliant comme toujours. Finalement tout s'apaisa, car dès que le Français s'aperçut du tort de l'Allemand, il montra une telle sincérité de repentir que AI. Joguet fut désarmé, et les deux adversaires réconciliés devinrent les meilleurs amis du monde.
M. Rohrbacher était sorti de son vrai caractère. Si, en effet, il se montrait sévère et parfois passionné contre les doctrines, c'était ordinairement l'être le plus doux et le plus inoffensif avec les personnes. On ne lui a jamais connu qu'un véritable ennemi, et encore, circonstance atténuante, cet ennemi est mort depuis cent cinquanteneuf ans. C'est l'abbé Fleury, l'historien gallican. Celuilà, M. Rohrbacher le déteste franchement, il le raille, le malmène, l'interpelle impoliment et le poursuit à coups de massue dans tout le cours de son livre. Comment s'était-il brouillé à ce point avec un défunt, un écrivain aimable, élégant, qui ne dit d'injures à personne, qui professe le plus profond respect pour Sa Majesté très Chrétienne et blâme les papes duMoyen Age avec toutes sortes de circonlocutions polies ? Ceci m'amène forcément à vous parler de l'ouvrage de M. Rohrbacher et de Fesprit dans lequel il est écrit, sujet délicat que je ne puis éviter, et que je ne dois pourtant qu'effleurer, pour toutes sortes d'excellentes raisons qui se devinent toutes
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seules. Rassurez-vous dabord. Je ne vous analyserai pas VHistoire universelle de V Erflise catholique. Il faut cinq ans pour la lire tout haut dans les réfectoires ; il faudrait bien cinq jours rien que pour la table des matières, et avant d'avoir passé au délui^e, je courrais grand risque de rester tout seul sur le champ de bataille. Ce qui la distingue essentiellement de la plupart des histoires qui l'ont précédée dans notre littérature, c'est une manière, alors peu commune en France, de penser et de parler au sujet des papes et des rois, qu'on a appelé Vultramontanisme ', expression très impropre fabriquée par des g-ens d'esprit, comme il y en a toujours chez nous, pour fournir des mots d'ordre et dispenser les autres de réfléchir. Est-ce d'Italie que cet esprit nouveau a soufflé sur la France ? Pas le moins de monde. Les Souverains Pontifes ont été agréablement surpris, dans la première moitié de ce siècle, de voir leur autorité grandir dans un pays où elle régnait sans gouverner beaucoup; mais ils n'ont ni prévu ni suscité le mouvement d opinion dont ils ont recueilli le bénéfice.
L'ultramontanisme est-il né d'un fanatisme aveugle et de l'horreur de toute liberté ? Qui oserait le soutenir en voyant parmi ses premiers patrons toute la rédaction de V Avenir, Lamennais, Lacordaire et Montalembert en tête ? D'où vient-il donc? Au risque de paraître à plusieurs dire une énormité, je réponds sans hésiter : 11 descend en droite ligne de 89 et de la Révolution française. C'est 89, c'est la Révolution française qui, en
1. J'ai à peine l)esoia de prévenir que je no Irailo nullement la question au point de vue lliéologique.
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bouleversant l'ancienne société et en enlevant à lEg-lise la place privilégiée qu'elle y occupait, Ta, du même coup, affranchie de la tutelle onéreuse de la royauté, a appris aux catholiques à se passer d'elle, à la juger sans fétichisme, à chercher la protection de la liberté commune et les a tout naturellement conduits à se serrer autour de leur chef suprême, le Pontife romain, dont Bossuet lui-même a célébré magnifiquement la primauté indéfectible. Loin de moi, Messieurs, la pensée de manquer de respect à l'égard de la vieille royauté française ! Il n'est pas généreux de mal parler des absents, et, d'ailleurs, la justice oblige de reconnaître que c'est elle qui a fait la France et que, suivant la belle expression de M. Renan, elle s'est montrée si nationale qu'après sa chute la nation a pu se tenir debout sans elle. Cependant il faut bien avouer qu'elle gênait l'Eglise au moins autant qu'elle la protégeait, qu'elle avait presque altéré sa constitution, et qu en France, le Domine, salvum fac reçfem avait fait grand tort au Tu es Petrus. Le roi avait pris peu à peu les allures d'un sacristain couronné (le mot est de Frédéric 11), qui parlait plus haut dans le lieu saint que le prêtre lui-même, disposait à son gré des quêtes et des offrandes, décidait ce qu'il fallait dire ou ne pas dire en chaire, quels saints il fallait chômer, quels miracles il était permis à Dieu de faire, qui intervenait constamment et minutieusement entre le Pape et les évêques, entre les évêques et les curés, entre les abbés et les moines, et qui, de temps en temps, envoyait impartialement des lettres de cachet aux uns et aux autres. On appelait tout cela, sans qu'on ait jamais su pourquoi,
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du nom de liheriés de l Église gallicane ; et pour justifier la conduite du sacristain, il s'était formé une théologie d'Etat dont le dogme fondamental affirmait que les rois tiennent directement de Dieu une puissance absolue, inadmissible, dont les sujets ne peuvent jamais leur demander compte ; une histoire ecclésiastique officielle qui méconnaissait les plus grands papes du Moyen Age, et une jurisprudence tracassière qui, par exemple, vengeant au bout de sept siècles l'injure d'un empereur allemand, refusait les honneurs de la canonisation à Grégoire VII, dont nous ferons la fête dans une quinzaine de jours, sans être aucunement inquiétés, je crois, par le chef fort distingué du parquet de Nancy.
Vous comprenez facilement que les catholiques aient changé d'avis, depuis la Révolution, sur ces libertés gallicanes, et que la différence des situations ait amené une différence d'opinion. <( Comment voulez-vous, disaient M. Rohrbacher et ses illustres amis, que nous croyions à l'immutabilité du pouvoir dans un pays qui fait une révolution chaque quinze ans, et que nous nous enchaînions à cette doctrine quand personne n'y croit plus, pas même les rois qui, presque tous, ont accepté des chartes restrictives? Mais nous serions, dans le monde, les seuls tenants de l'absolutisme, avec quelques Russes arriérés de Moscou, les ulémas de Constantinople et cinq ou six vieux abonnés de la Quotidienne l Laissez-donc l'Eglise se mouvoir au grand soleil de la liberté, sous l'autorité affranchie du seul chef qui ait mission de Dieu pour la gouverner ! »
M. Rohrbacher, remontant ensuite dans le passé, le
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voyait avec tl autres yeux et le comprenait mieux que Fleury : non pas quil lui tut personnellement supérieur, mais il profitait des progrès récents des études historic(ues, il avait lu Haller, Voigt, Guizot, et la papauté du Moven âge lui apparaissait comme la protectrice des faibles et l'arbitre suprême entre les rois et les peuples. Dégagé de toute superstition monarchi(|ue, il ne croyait pas que les peuples chrétiens fussent obligés de rester victimes passives de l'arbitraire violent, et il reconnaissait au successeur de Pierre le droit de dire à un souverain prévaricateur : « Tyran, tu n'opprimeras pas plus longtemps mes brebis ! Je les dispense de t'obéir et de te servir de proie ! »
Voilà comment il appréciait, en particulier, le conflit célèbre de saint Grégoire VU avec l'empereur d'Allemagne Henri IV. Lui donnerons-nous tort, Messieurs ? Épouserons-nous la rancune de nos voisins qui n'ont pas encore digéré, depuis l'année 1076, l'alTront fait à leur souverain et protestent bruyamment qu'on ne les reverra plus à Canossa ? Prenons-y garde. Nous attendrir sur cette douce victime du féroce Hildebrand ne serait-ce pas ressembler quelque peu à cet honnête philistin du xv!!*" siècle qui pleurait sur ce pauvre Holopherne si méchamment mis à mort par Judith? Modérons cet esprit chevaleresque dont nous sommes toujours les dupes, et cette générosité naïve qui n'est jamais payée de retour. Laissons les Allemands panser tout seuls ces vieilles blessures en gardant notre sensibilité pour nos propres infortunes ; ou s'il faut absolument prendre parti dans la querelle, je ne vois (ju'un vœu à émettre : qu'ils
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retournent à Ganossa, qu'ils fassent une confession générale à l'admirable successeur de Grégoire VII (ils en ont pour quelque temps!), qu'ils s'accusent et qu'ils réparent I Et s'ils écoutent la voix du confesseur et celle de la justice, Strasbourg et Metz béniront Ganossa !
Je suis un peu loin de M. Rohrbacher, Messieurs, moins pourtant qu'il ne seml^le, car ce que je viens de vous dire, c'est l'âme même de son livre, c'est ce qui en fait l'unité et la nouveauté, c'est ce qui lui a valu une popularité et un succès auxquels ne sont pas habitués les auteurs d'ouvrages en vingt-neuf volumes. Je devrais signaler les autres mérites et les défauts de l'œuvre, la grandeur du plan, des vues d'ensemble originales et puissantes, des coups d'ailes qui rappellent le Discours sur l histoire universelle^ une érudition presque toujours de bon aloi, quoiqu'elle ait été dépassée sur bien des points, des rencontres d'expression heureuses et surprenantes, un style un peu fruste, mais d'une bonne trame, qui rappelle la toile solide des tisserands de village, et avec cela beaucoup d'inégalités, des erreurs de détail inévitables, des atteintes à la syntaxe, qui parfois n'est pas mieux traitée que le pauvre Fleury, certaines crudités de langage qu'on ne peut guère citer devant les dames, et, dans les derniers volumes, la trace évidente de la précipitation. Je n'insiste pas, car je respecte votre légitime impatience d'entendre notre président qui, l'année dernière, en louant M""" de Graffigy, nous a si heureusement démontré qu'il dispose de plus d'un trésor*.
1. M. de Guérie, trésorier-payeur général du département de Meurthe-et-Moselle.
C Mathieu 21
Il faut bien, à tout prendre, que dans YHisioire universelle de l'Eglise catholique les qualités l'aient emporté sur les défauts pour qu'elle ait fait son chemin toute seule, sans réclame et presque sans comptes rendus, pour que les idées aient été généralement adoptées par le clergé, pour que tant de pauvres prêtres aient pris sur leur nécessaire pour s'offrir ce superflu, et que des juges tels que Montalembert et Lacordaire l'aient sincèrement louée. Des appréciations qui furent portées sur l'œuvre, je n'en citerai qu'une, parce qu'elle vous surprendra comme elle m'a surpris moi-même : j'en dois la connaissance à notre obligeant confrère, M. Fliche. « Saintce Pétersbourg, 3 mars 18i-0. Je passe tout mon temps à (( lire un ouvrage qui m'intéresse infiniment et qui est « intitulé : Histoire universelle de lEylise catholique^ « par M. Rohrbacher. Ce nom barbare est cependant « celui d'un Français. Je n'en avais jamais ouï parler et <( les journaux que je lis n'en ont point fait mention. « C'est, à mon avis, le meilleur et le plus beau livre (( que j'aie jamais lu '. » Ces lignes sont signées de l'écrivain charmant qui s'est fait une renommée égale à celle des explorateurs les plus fameux, rien qu'en voyageant autour de sa chambre, le comte Xavier de ISIaistre.
Quelque chose aurait manqué à ce grand succès s'il n'eût été consacré par des attaques violentes. On dit. Messieurs, que nous vivons dans le siècle de la tolérance. Remarquez pourtant qu'il est impossible à un honnête homme d'écrire dix lignes sur certains sujets
1. Œuvres inédites de Xavier de Maislre, Lemerre, 1877, t. II.
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sans être appelé jacobin par son voisin de droite et ultra par son voisin de gauche, heureux encore s'il échappe à des insinuations plus désagréables ! M. Rohrbacher fut d'autant plus exposé à ces cpialifications qu il les méritait toutes les deux dans une certaine mesure, et qu'en particulier il tenait sur l'origine du pouvoir et sur les souverains un langage qui, tout en s'inspirant de saint Thomas, scandalisait beaucoup le faubourg Saint-Germain. Il n'avait pas impunément reçu le coup de soleil de juillet et écrit dans l'Avenir] On le dénonça à Rome, mais heureusement il fut acquitté et renvoyé sans dépens par le tribunal de Vl/idcx, ([ue présidait alors l'illustre Angelo Mai, un des rares cardinaux qui aient dû leur chapeau à Cicéron dont il avait découvert la République sous un indéchiffrable palimpseste.
Le dernier volume deV Histoire universelle de l'Église catholique parut en 18i9, et la première édition ayant été presque épuisée par les souscripteurs, le libraire Gaume en demanda aussitôt une seconde à l'auteur qui voulut la perfectionner et jugea ({uil serait mieux placé à Paris pour suivre ce travail. Il avait du reste formé, pour le remjDlacer dans sa chaire, un successeur f{ui fut presque aussitôt un maître ' ; il quitta donc la Lorraine pour n'y plus revenir qu'en passant et alla s'établir au séminaire colonial du Saint-Esprit, dans la rue des Postes, actuellement rue Lhomond. C'est là que, le 22 janvier 1856, il fit une mort pieuse et simple, comme avait été sa vie.
1. M. Barnage, alors chanoine titulaire de la cathédrale de Nancy, mort il y a quelques années.
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Fleureux ceux qui, comme lui, ont pu donner toute leur mesure et élever, dans la maturité de làge, le monument qu'avait rêvé leur jeunesse ! Heureux ceux qui ont servi de belles causes sans peur et sans reproche, et ont passé sur cette terre en laissant après eux le souvenir dune vie pure, supérieure à toutes les préoccupations vulgaires, toute remplie de piété, de travail, de devoirs austères fidèlement et constamment observés ! Messieurs, vous reconnaitrez avec moi, je l'espère, que M. Rohrbacher a bien mérité de l'Eglise, de la Lorraine et de l'Académie de Stanislas.
Discours prononcé par Monseigneur Mathieu^ archevêque de Toulouse, à l'occasion de sa réception à V Académie des Jeux Floraux, le 02 mai 1S98.
Li, Critique historique et la Légende de Clémence Isaure.
Messieurs,
On se moque volontiers des Académies de province, et bien des gens se croient spirituels rien que pour avoir répété le mot piquant de Voltaire contre celle de Lyon : « L'Académie de Lyon est une honnête fille qui ne fait pas parler d'elle. »
II y a pourtant d'honnêtes filles qui font parler d'elles en bien, puisque, si je ne me trompe, vous venez d'en couronner plusieurs, et il y a d'honnêtes Académies qui, sans prétendre détrôner 1 Institut de France, s'imposent à la considération publique et démontrent qu'il n'est pas impossible de penser, de causer, de chanter ni même d'écrire ailleurs qu'à Paris. Lorsqu'une de ces Sociétés est devenue six fois centenaire et que, comme l'a dit votre incomparable secrétaire perpétuel, « ayant conservé la naïveté de la jeunesse, elle y joint la chaleur d'âme d'une aïeule » ; lorsqu'elle forme un aréopage célèbre dont les plus grands poètes ont reconnu l'autorité et dont les juges, les moins rébarbatifs et les plus aimables du monde, rendent des sentences qui prennent la forme de primevères, d'églantines et d'œil-
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lets d'or ; qnand elle a ses Mécène et ses Montyon comme l'homme excellent auquel je succède ; quand, plusieurs fois par an, elle donne des fêtes toujours recherchées par une capitale élégante et passionnée pour les choses de l'esprit, il me semble qu'elle a le droit de porter avec quelque fierté sa couronne de siècles et ses bouquets symboliques.
Je crois aussi qu'elle peut s'offrir de temps en temps le plaisir délicat de se veng-er des médisants en leur ouvrant ses portes. J'ai hâte d'ajouter que je ne suis pas de ceux contre lesquels vous avez exercé cette vengeance et que je n'avais nul besoin de vous être gagné. En effet, l'Académie des Jeux Floraux jouit d'un prestige qui rayonne jusqu'aux frontières les plus éloignées de celle des Pyrénées ; et à nous autres, gens du Nord et condamnés au froid, à la brume et à la vile prose, à nous qui sommes d'esprit lent et positif, et marchons faute d'avoir des ailes, elle apparaît comme la gloire et la brillante parure d'une région comblée de tous les biens qui nous manquent : le soleil, la vivacité charmante du a ractère, l'essor hardi de 1 imagination, le don de poésie et toutes ces fleurs du « gai sçavoir », qui poussent dans votre jardin avec une vigueur et un éclat que le temps rajeunit au lieu de les épuiser.
C'est vous dire avec quelle reconnaissance je viens occuper au milieu de vous la place que je dois à votre indulgence et qui dépassait autant mes mérites que mon ambition. Ce qui me touche particulièrement dans votre choix, c'est que je le considère comme un hommage rendu non pas à ma personne qui n'est rien, mais
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à la r.^igion que vous vous êtes toujours fait gloire de respecter, en même temps qu'à ce clergé toulousain dont je suis fier d'être le chef, et qui a toujours été brillamment représenté dans vos rangs.
A l'honneur d'entrer dans votre Compagnie se joignait pour moi celui d'y être reçu par un confrère éminent que j appréciais à toute sa valeur quoique je n'aie fait que l'entrevoir. Qu'il me soit permis d'unir mes regrets à ceux que vous a inspirés la perte cruelle et prématurée de M. d'Aragon, le type du gentilhomme d'esprit et de cœur.
Avec un honneur, je vous dois un plaisir, celui d'oublier un instant les affaires et les soucis qui ne manquent à aucun évêque, pour parler familièrement d'histoire et de littérature devant une assemblée d'élite. Beaucoup des mainteneurs qui m'ont précédé vous ont payé leur bienvenue par des discours qui étaient de petits chefsd'œuvre. Pour moi, incapal^le de les égaler, je ne revendique qu'un mérite, celui de rester fidèle à une de vos traditions les pins anciennes en vous entretenant de cette bienfaitrice illustre, aimable et généreuse, qui du fond de son tombeau de la Daurade (je hasarde cette énormité) règne encore sur vous.
Une fois de plus, Messieurs, vous entendrez parler de Clémence Isaure, et si quelque âme timorée (il faut tout prévoir) trouvait ce sujet un peu profane pour un archevêque, je la prierais de calmer ses scrupules en considérant que, certainement, mon héroïne est plu-
sieurs fois centenaire, quoique par vine faiblesse assez commune, dit-on. elle n ait jamais avoué son âge exact et que la date de sa naissance ait échappé aux investigations les plus diligentes.
J'ai dit qu'elle règne encore. C'est sans doute pour cela qu'elle s'est vue, de nos jours, si impitoyablement discutée. Car vous savez avec ([uelle sévérité notre siècle a traité les rois et les reines. Il est vrai que les adversaires de Clémence Isaure lui prodiguent les politesses, tout en l'attaquant. Un d'entre eux, un de vos maîtres et de ceux qui méritent le mieux ce nom ', a même conqjosé en son honneur des litanies touchantes et pleines d'onction que vous avez applaudies, il y a trois ans : « Dame très pieuse, dame du rêve, dame éter- « nelle, dame de poésie, dame de légende, etc. » 11 n'y manque absolument que la foi, qui seule peut rendre l'invocation sérieuse. Car si le pieux auteur et tous ceux dont il exprime l'opinion comblent votre patronne d'éloges et vont jusqu'à la canoniser, ils lui refusent pourtant une qualité qui a son importance : celle d'avoir existé, et il s'agit pour la pauvre Clémence Isaure de la terrible question de Hamlet : l^tre ou n'être pas, To he or not to he.
L'infortunée dame se trouve, comme tant d'autres personnages, victime d'une science exacte, précise, impitoyable, qui a pris de nos jours un développement extraordinaire et a bouleversé, sur bien des points, toutes les idées reçues : la critique historique.