‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 93 sur 95 · DISCOURS ACADÉMIQUES · texte numérisé non relu

DISCOURS ACADÉMIQUES

Discours de réception à r Académie de Stanislas K 10 mai 1883.

L'abbé Rohrbacher-.

« Ktes-vous de l'Académie de Nancy? Moi, j'en fais partie et certainement je m'en félicite. » Ce propos m'était tenu, il y a quelques années, à Paris, au palais de l'Institut, par un des Quarante de l'Académie française. Si l'honneur d'appartenir à votre Compagnie touche même un membre du premier corps littéraire du monde, un immortel authentique, un prince de la république des lettres, vous pouvez juger delà reconnaissance qu'éprouve aujourd'hui un de ses plus obscurs citoyens, dont vos suffrages ont dépassé le mérite et satisfait toute l'ambition. Malheureusement, il v a un revers à toutes les

1. L'Académie de Stanislas, fondée à Nancy, le 28 décembre 1750, par le roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, a été reconnue institution d'utilité publique par décret impérial du 21 juin 1864. Elle comprend trente-six membres titulaires, avec des Associés correspondants nationaux et des Associés correspondants étrangers.

2. L'abbé Rohrbacher, du diocèse de Nancy, membre de l'Académie de la même ville, est l'auteur d'une Ilisloire qéiiârale de VEgli»c, très estimée. Né en 1789, il est mort à Paris en 1856.

médailles, même à celles qui portent du côté brillant leffigie du roi Stanislas et de son Académie, et vous imposez à vos nouveaux confrères cette épreuve de la parole publique, que j'ai bien des motifs de redouter pour moi et pour cet auditoire d'élite que vos séances solennelles attirent et dont, chaque année, vous augmentez, en le charmant, les exigences légitimes. Je m'efforcerai du moins de ne pas trop abuser de sa patience et de me souvenir du précepte antique : Quidquid prœcipies, esto brevis. Ce latin, Mesdames, est un hémistiche d'Horace qui prescrit aux académiciens d'être courts et qu'ils oublient quelquefois.

Je me propose de vous entretenir d'un homme qui a été mêlé aux plus grandes luttes intellectuelles de notre siècle, qui a vécu dans l'intimité et le reflet immédiat de Lamennais, qui a conquis par ses travaux une notoriété voisine de la gloire et contribué à répandre jusqu'aux extrémités de l'Europe le nom de la ville et du séminaire de Nancy où il a élevé son monument. Je veux parler de M. l'abbé Rohrbacher. auteur de Y Histoire universelle de V Eglise catholique, qui a été, pendant bien des années, membre titulaire de votre Compagnie. M. Rohrbacher a eu le tort des absents : il est allé mourir à Paris en 18o6, sept personnes seulement ont suivi son cercueil, et sa mémoire n'a jamais reçu, dans sa province natale, l'hommage public quelle méritait. Vous approuverez, Messieurs, j'en suis sûr, le sentiment de justice et de confraternité pieuse qui me porte à essayer devant vous l'éloge de ce prêtre éminent.

René-François Rohrbacher naquit en 1789, à Langatte,

A l'académie de STA^iSLAS 304

dans cette partie de la Lorraine qui parlait allemand avec un cœur si français, et qui, aujourd'hui, en dépit de la force et des théories qui l'ont revendiquée, pleure comme une fille qui a perdu sa mère. Cher et excellent pays, fertile en hommes, magna parensviriim tellus^ soldats, prêtres, savants qui, pour ne citer que les ecclésiastiques, a vu naître tout près les uns des autres un professeur de Sorbonne, le docte M. Jager, émule de l'abbé Rohrbacher ; un savant théologien, M. Bermann, dont le cœur valait encore mieux que les livres ; un explorateur martyr, M. Krick, assassiné sur la route de l'Inde au Thibet, et enfin cet homme extraordinaire ^ qui, en plein xix*^ siècle, dans la Ville-'V^ieille de Nancy, a trouvé, malgré la Faculté des sciences, le grand secret dont tout le moyen âge s'est inutilement tourmenté, la pierre philosophale, et qui s'en sert pour embellir les cités, soulager la misère, favoriser les arts et semer partout les monuments et les bienfaits .

M. Rohrbacher appartenait à une famille pauvre et nombreuse. Son père, ancien soldat de marine, était devenu un de ces magisters de village, moins instruits peut-être qu'il n'aurait fallu, mais modestes, dévoués, faisant pour cinquante écus les métiers les plus variés : instituteurs de la jeunesse, sonneurs de cloches, chanteurs au lutrin, sacristains, écrivains publics, souvent encore maçons ou tailleurs d habits, bref un type d'ancien

1. M. labbé Trouillel, cure de la |>aroisse Sainl-Ejjvi-e, à Nancy, mort il y a quelques années, après avoir dé])cnsé en conslruclions religieuses et en bonnes œuvres de toute sorte une somme d'environ dix-sept millions.

régime absolument disparu. Dans ces temps reculés, l'école et le presbytère vivaient en bons termes, et ce fut le curé même de Lang-atte, M. de Frimont, qui tint l'enfant sur les fonts baptismaux, qui plus tard lui prêta des livres, favorisa sa vocation naissante et exerça toujours sur lui ce protectorat affectueux que revendiquent volontiers dans les familles les parrains, les oncles sans enfants et les vieilles tantes célibataires. Il paraît que la Révolution ne troubla que passagèrement ce petit coin de la Lorraine allemande : le maître d'école resta à son poste, le curé reparut après une courte absence, et l'enfant put donner un libre cours au penchant précoce qu'il manifesta pour l'étude. Dès l'âge de sept ans, il dévorait un catéchisme historique de l'Ancien et du Nouveau Testament, rassemblait de petits camarades au cimetière pour leur en faire lecture, provoquait leurs récits sur toutes sortes de sujets et instituait même une distribution de prix pour les narrateurs les plus heureux. Plus tard, entendant parler des lycées nouvellement établis, il se désolait de ne pouvoir y être envoyé, et il aspirait à la science avec une avidité et une sorte de soif sacrée qui. ne trouvant point à se satisfaire, altérèrent gravement sa santé. Le père prit un grand parti ; il alla trouver le parrain et lui dit : « Monsieur le Curé, il faut absolument trouver moyen de faire étudier René-François, autrement il mourra de chagrin. » Et l'on décida que René-François serait mis au latin, puis on l'envoya pendant cinq mois dans une petite pension de Sarrebourg, et de là pendant huit ou neuf mois au collège de Phalsbourg, en tout à peu près quinze mois d'études

A l'académie de STANISLAS 303

régulières au bout desquels il fut censé avoir fini ses humanités. Il sentit bien que c était trop peu et demeura trois ans encore à Phalsbourg, faisant au collège toutes ces besognes inférieures de surveillance et d'enseignement par lesquelles plusieurs hommes illustres ont acheté le bienfait d'une éducation libérale. Ces trois années furent décisives dans la formation intellectuelle de M. Rohrbacher. Lui-même nous raconte qu'il eut la bonne fortune de rencontrer à Phalsbourg « un fort savant « homme de Suède, M. Rosen, réfugié politique qui « enseignait à qui voulait les éléments de beaucoup de (( sciences, entre autres la botanique, le grec et l'hébreu. ^ Il mit largement M. Rosen à contribution, puis passant de la science à la littérature, il parcourut tout le recueil de Fréron et lut le Génie du christianisme et les Martyrs qui étaient alors dans toute la fleur de leur nouveauté. Ce fut à cette époque, pendant un après-midi de vacances, que la muse de l'histoire lui apparut pour la première fois, non pas cette déesse riante qui dictait à Hérodote ses gracieux récits, non pas cette Clio vengeresse qui inspirait la colère immortelle de Tacite, mais une muse janséniste et sèche, aux pâles couleurs, au langage précis et froid, à l'aspect géométrique, qui vint lui parler dans le bois de Langatte. « C'est là, nous dit-il, qu'assis au « pied d'un chêne dont les racines contournant le tronc « formaient un siège tapissé de mousse, je fis connais- « sance avec Y Histoire des empereurs de Tillemont et « son Histoire de VÉglise. » Le silence, l'ombre des bois, un tapis de mousse et Tillemont ! Avouez, Messieurs, qu'il fallait une certaine force d'âme pour triom-

30 i DlSCOlhS ACAbÉMiOÙES DU CARDINAL MATHIEU

pher (le tous ces pièges du dieu Alorphée : M, Rohrbacher avait bien décidément la vocation de l'histoire ! Il se sentait appelé aussi et depuis longtemps à l'état ecclésiastique : en 1809, il vint à Nancy recevoir la tonsure des mains de M. d'Osmond, entra au séminaire en 1810 et en sortit prêtre en 1812. L'Eglise encore toute meurtrie des blessures de la Révolution, cette Eglise qu'un homme politique, qui ne l'aime point, appelait éloquemment « l'éternelle recommenceuse », traversait alors cette période de pauvreté, d'embarras et de difficultés de toute sorte qui suivit la conclusion du Concordat. Le premier Consul lui permettait de revivre et assurait à peu près à ses ministres le droit de ne pas mourir de faim, mais en rouvrant les temples, il ne les avait pas remeublés. Il fallait y effacer les traces d'un culte qui n'était pas celui de la raison toute pure, relever les autels, les ch~aires et les confessionnaux, remettre des saints dans les niches et des cloches dans les clochers, attirer et retenir dans le lieu saint des fidèles qui en avaient oublié le chemin, et surtout fonder des séminaires ; car le clergé ancien, entraîné par le schisme et plus que décimé par l'exil ou l'échafaud, ressemblait à une petite armée de vétérans dont les cadres avaient été brisés, le matériel anéanti et dont les forces ne suffisaient point à la tâche écrasante qui les sollicitait. A Nancy, l'œuvre présentait des difficultés spéciales, parce que le diocèse qui, avant la Révolution, était un des plus petits de France, en était devenu, depuis, le plus considérable. Il comprenait, en effet, 1,800 paroisses et trois départements, les sièges de Verdun et de Saint-Dié n'ayant été

A l'académie de STANISLAS 305

rétablis qu'en 1823. Le mérite de cette restauration religieuse dans notre pays doit être attribué à deux sortes de personnes : d'abord à l'évêque, M. d'Osmond. assisté d'un petit g-roupe de prêtres et de laïques généreux, et, en second lieu, aux paysans lorrains. Le paysan. Messieurs, avec le bon sens qui le caractérise dans notre région, avait su distinguer entre l'Eglise et les solidarités compromettantes que lui avait imposées l'ancien régime. Il s'était toujours montré hostile à la persécution, et quand elle cessa, on vit ses fils quitter la charrue, apprendre le rudiment à 1 âge de dix-huit ou vingt ans, et après quelques mois d'études hâtives, affluer vers l'ancienne maison des Missions royales fondée par Stanislas, et affectée, en 1803, au séminaire diocésain.

Les classes élevées, noblesse et haute bourgeoisie, qui, au XVIII'' siècle, avaient envahi les évêchés, les canonicats, toutes les grasses prébendes et compromis l'Eglise riche, ne s'empressèrent point, j'ai le regret de le dire, vers l'Eglise dépouillée, donnant ainsi une apparence de raison k ceux qui les accusaient d'avoir été attirées par l'or plus que par le Dieu du sanctuaire. C'est du peuple qu'est sorti l'apostolat chrétien, c'est dans le peuple qu'il se retrempe toujours comme dans sa source pure.

Il y eut pourtant à cette règle une exception éclatante et touchante qui émut tout Nancy au commencement de ce siècle. Le premier prêtre qui fut ordonné par M. d'Osmond était un brave et vieux gentilhomme qui avait été blessé à la guerre de Sept ans : M. de Malartic, ancien maréclial de camp, ancien commandant de la citadelle de Nancy. Pondant la sédition militaire de 1790,

C"' Mathiku 20

306 DISCOURS ACADÉMIQUES DU CARDINAL 3IATI1IUU

il avait sauvé la vie à des centaines de personnes et conquis une popularité qui le protégea jusqu'en pleine Terreur et le dispensa d'émigrer. Devenu veuf, il embrassa l'état ecclésiastique à l'âge de soixante-trois ans et consacra le reste de ses jours et toute sa fortune à la restauration du Séminaire dont il fut nommé supérieur. Ce ne fut pas la seule recrue que larmée fournit alors au sacerdoce. En 1813, un bel officier de cavalerie revenant de Waterloo se présentait ch^z le successeur de M. de Malartic : « Monsieur, lui dit-il à peu près, j'ai quitté cette maison malgré moi en 1791, j'ai fait de mon mieux le métier de soldat ; voilà ma seconde carrière brisée, et je vous demande de revenir à ma première vocation en rentrant ici comme élève. » Et la maison s'enrichit d'un abbé qui était lieutenant-colonel de lanciers en demisolde, qui avait gagné tous ses grades à la pointe de l'épée et reçu la croix de la main de Xapoléon lui-même sur le champ de bataille de Dresde. M, Vaudeville, dans une certaine mesure, fut le Malartic du Petit Séminaire de Pont-à-Mousson où l'on parle encore de sa belle prestance, du vieux cheval qu'il montait et qui lui avait sauvé la vie à la Bérésina, et d'un gros juron qui, à la grande stupéfaction des élèves, lui échappa un jour, au milieu du Benedicite .

M. Rohrbacher ne passa que deux ans au Séminaire de Nancy, tant on était pressé d'envoyer des ouvriers à la moisson mûre qui les attendait, et il nous apprend qu'un de ses condisciples fut chargé de desservir, à lui seul, onze clochers! On comprend que l'éducation scientifique de ces prêtres formés en toute hâte laissât à dési-

A l'académie de STANISLAS 307

rer, et vous connaissez le mot cruel d'un évêque de cette époque : h II vaut mieux que le champ du Seigneur soit labouré par des ânes que de rester en friche. » Le jeune Rohrbacher, qui avait lu Tillemont et fréquenté M. Rosen, ne pouvait être atteint par cette appréciation : il méritait plutôt le surnom que reçurent de leurs disciples deux hommes de génie, saint Thomas d'Aquin, \e grand bœuf muet de Sicile, et Bossuet, hos suetus aratro. Il avait, en effet, la force et la patience qui creusent les longs sillons, la gravité silencieuse, la douceur habituelle et, de loin en loin, le coup de corne brusque et violent, inévitable tribut payé sans doute à ce qu'il avait de sang germanique dans les veines ! Il sortit du Séminaire prêtre excellent pour toute sa vie, et plus tard, ses élèves, en le voyant dire la messe avec le visage baigné de larmes, en l'entendant chanter le Tu es Petrus à plein cœur et d'une voix retentissante comme le clairon, devinaient en lui une foi supérieure à toutes les atteintes du doute et une candeur d'àme que jamais souffle mondain n'avait ternie. « Rude d^^spect, doux de cœur, franc de langage )),telle qualifiait un grand écrivain, à la fin de sa vie, tel il se montra dès les débuts.

De 1812 à 1826, il exerça le ministère des âmes, soit comme A-icaire à Lunéville, soit comme supérieur des missions diocésaines, s'attirant partout l'estime par son zèle et l'attention par sa parole originale, parfois âpre et peu correcte, mais toujours vivante, pleine de hardiesses familières et de traits imprévus. Missionnaire, il eut le mérite de ne pas compromettre une œuvre utile par les allusions irritantes de la politique, et ses discours n'arborèrent jamais d'autre drapeau que celui de la croix.

.'J08 DISCOURS ACADÉMIQUES DU CARDINAL MATHllX*

Cependant, ni les soins du ministère, ni les fatigues de la prédication populaire ne suffisaient à remplir sa vie. L'étude, la controverse, l'apostolat par la plume l'attiraient invinciblement : il trouvait le moyen d acheter des livres, de s'abonner à des journaux, de suivre le mouvement des idées en France et en Allemagne, et, du fond de sa cellule de vicaire, il avait écouté d'une oreille ravie la grande voix qui gourmandait avec une éloquence amère et superbe V Indifférence en matière de rcli<fion. Déjà séduit parle premier volume de l'Essai, il embrassa le système philosophique contenu dans le second, cette théorie du sens comniun qui, après avoir refusé toute autorité à la raison privée, attribuait l'infaillibilité à la raison publique, construisant ainsi un monument dans le vide, puisque la raison publique ne saurait être que la collection de toutes les raisons particulières. Il nous est facile aujourd'hui de réfuter M. de Lamennais et de sourire de l'enthousiasme de ses disciples ; mais le maître exerçait un tel prestige, il défendait ses idées avec une dialectique si ingénieuse et si passionnée, il y avait tant d'affinités apparentes entre sa doctrine et l'enseignement de l'Eglise sur l'autorité et la tradition, que l'erreur de M. Rohrbacher ne doit être condamnée qu'avec des circonstances très atténuantes. Ceux-là seuls lui jetteront la première pierre qui n'ont point été jeunes, qui n'ont jamais cru trouver l'absolu dans un système, qui n'ont jamais, d'une main tremblante, écrit une lettre enthousiaste au grand homme de leurs rêves !

L'abbé Rohrbacher commença par s'attirer l'attention bienveillante de M. de Lamennais en le défendant dans

Page 1