Par M™'^ la marquise d'Eyragues, Paris, Lecoffre
VARIÉTÉS r.ITTKIîAIRES 123
projettent sur l'infini de Dieu et la misère de Ihomnie nous élèvent et nous attendrissent, et le temps a respecté la beauté de ces strophes immortelles que les lèvres des prêtres et celles des religieux murmurent nuit ot jour avec une édification persévérante.
Les profanes eux-mêmes ont remlu hommage au génie de David et de ses compagnons d'inspiration, et il v a dans les principales langues européennes, toute une littérature consacrée aie célébrer. Et, à vrai dire, comment ne pas être frappé de la beauté de ce langage qui se grave en quelque sorte tout seul dans les mémoires dont il est une fois devenu le trésor? Les citations accourent d'elles-mêmes comme des connaissances familières à tous les esprits cultivés :
I^es cieux racontent la f^loire de Dieu,
Et le firmament annonce IVeuvre de ses mains.
Ps. XIX.
Il a incliné les cieux, et il est descendu; Les nuages étaient sous ses pieds.
Ps. XVIII.
Tu te revêts de la lumière comme dun manteau ;
Tu étends le ciel comme une tente;
Tu voles sur l'aile des vents ;
11 regarde la terre et elle tremble ;
11 touche les montagnes et elles fument.
Ps. civ.
La grandeur de Dieu opposée à la petitesse de l'homme, la détresse de l'âme accablée sous le poids de ses péchés, ses humbles supplications, sa confiance ardente vers le libérateur ont inspiré au Psalmiste des accents qui n'ont pas vieilli et dont on trouverait l'écho dans ceux de nos
poètes contemporains auxquels la vie a appris l'humilité et qui condescendent à se repentir.
()u"est-ce que l'homme, pour que lu te souviennes de lui, El le fils de l'homme, pour (jue tu penses à lui?
Ps. VIII.
Des profondeurs de l'abîme, je crie vers toi. Seigneur; Soigneur, écoute ma prière.
Ps. cxxx.
Aie pitié de moi, ô mon Dieu, selon ta grande miséricorde. Tu me purifieras, et je deviendrai plus blanc que la neige. Tu donneras la joie à mon entendement, Et mes os tressailliront.
Ps. LI.
Et comment ne pas être frappé des audaces de ce langage oriental qui prend tous les tons, se permet toutes les hyperboles et nous enthousiasme plus encore qu'il nous déconcerte par la beauté des descriptions, l'éclat DU la grâce des images et la variété des tableaux ?
Les fleuves battent des mains pour louer Dieu.
La voix du Seigneur brise les cèdres du Liban... La voix du Seigneur fait jaillir la flamme : La voix du Seigneur ébranle le désert.
Il dit, et tout a été fait ;
Il a commandé, et tout a été créé.
Tu fais jaillir les sources des flancs des montagnes.
Tu tires le pain de la terre,
Et le vin qui réjouit le cœur de l'homme...
Les arbres des champs sont rassasiés
Ainsi que les cèdres du Liban qu'il a plantés;
Les passereaux font là leurs nids.
Les hautes montagnes sont la demeure des cerfs.
Ps.
Ps. XXIX.
Ps.
Tu amènes les ténèbres, il se t'ait nuit :
Et les bêtes fauves sortent des bois pour clu-ichci' leur [làluif.
Le soleil se lève,
Elles retournent dans leurs tanières.
Et l'homme sort pour vaquer à son travail.
Que tes œuvres sont belles, ô Seigneur!
Tu as tout fait avec sag-esse.
Ps. civ.
Cette admiration pour la nature ne dégénère pourtant point en rêverie panthéistique et ni la personnalité divine, ni la personnalité humaine ne s'absorbe dans les magnificences de la création qui demeure, au contraire, la grande voix du créateur et le grand moyen pour l'homme de s'élever jusqu'à lui. C'est Dieu que le Psalmiste cherche passionnément dans son œuvre, et quand il la trouvé, il ne se lasse pas de chanter sa joie.
Le Seigneur est mon pasteur, Rien ne me manque; Il me conduit dans un gras pâturage, Auprès des eaux rafraîchissantes.
l's. WIII.
Qu'ils sont aimés tes tabernacles. Seigneur l)icu ! Mon àme désire tes parvis sacrés, Elle défaille devant toi.
Le passereau trouve sa demeure, Et la tourterelle son nid.
Tes autels, ô Seigneur!
(sont ma demeure et mon nid).
Ps. LXXXIV.
Comme le cerf altéré soupire après les sources d'eau, Ainsi mon àme soupire après toi, ù mon Dieu !
Ps. XLII.
Garde-moi, Seigneur, comme la prunelle de l'œil. Abrite-moi à l'ombre de tes ailes.
Ps. xvn.
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l^auvres passereaux à la chanson douce et mélancoli({ue. pauvres tourterelles inotlensives qui aviez suspendu vos nids aux murs des vieux cloîtres ; jeunesse éprise de sacrifice qui tous les ans gravissiez les degrés du sanctuaire ou couriez vers les solitudes sacrées en répétant les versets du Psaume : Conserva me Domine, la persécution a fermé une partie de vos asiles et menace tous les autres. Que d'exilés déjà sont réduits en ce moment à murmurer la plainte du Super fliiminn Bahijlonis ! que de harpes suspendues aux branches des saules sur les bords des fleuves étrangers ! Chassés de la patrie que vous aimiez comme les Hébreux aimaient leur Jérusalem, vous soupirez comme eux vers le retour, et vous vous consolez en élevant vos regards vers la Jérusalem céleste dont il vous semble voir briller dans la nuit les murailles flamboyantes et entendre déjà les incomparables harmonies. Et c'est dans les Psaumes que vous trouvez exprimés par avance A'otre amour idéal, vos élans passionnés, vos tristesses, vos joies et vos indomptables esjDérances, car ce recueil inspiré constitue vraiment la nourriture et le breuvage enchanté du fidèle, qui en le méditant y trouve les enseignements et la force nécessaires pour marcher sans défaillance dans son douloureux pèlerinage.
Cependant tout ne plaît pas également dans ces cantiques tels que nous les transmettent les versions même les plus autorisées qui sont à notre disposition ;
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ils n'ont point passé impunément à travers tant de traductions ! Parfois des obscurités soudaines viennent refroidir notre admiration, la pensée de 1 auteur nous échappe et le fil de ses idées semble rompu. Par exemple dans la version du Psaume Cuni invocarein que les prêtres récitent chaque jour à Complies se trouvent les paroles suivantes : Dominus exaudict me cuiii clmnavcro iul eum. Irasciinini, cl iiolifc pcccarc. Le Scif/neur ni exaucera quand Je crierai vers lui... Irritez-vous et ne péchez point. Je sais que les commentateurs et les prédicateurs voient là une pensée profonde et parlent de saintes colères qui ne sont pas des pc'îchés. Cependant cet irritez-vous et ne péchez [mint n'a aucun rapport avec ce qui précède et l'esprit n'est point satisfait. Les paroles qui viennent ensuite paraissent encore plus décousues. .1 fruclu frunicnti, vini, et olei sui, niultiplicati sunt.. . In pace in idipsuni dormiani, et requiescani. Ils ont eu le fruit de leur froment, de leur vin et de leur huile en abondance. Dans la paix tout à la fois je rn endormirai et me reposerai.
Comment le froment, le vin et l'huile se font-ils une place entre cette joie du cœur et ce sommeil paisible? Que sont ces ils qui amassent si inopinément les fruits de leur récolte? Rien ne les annonce, rien ne prépare leur entrée et ils disparaissent à 1 improviste comme ils sont venus. Faut-il renoncer à trouver le mot de ces énigmes et de plusieurs autres qui nous arrêtent ? J'ouvre la traduction de M. B. d'Eyrag-ues et je les trouve résolues. J'y vois que dans le Cum invocareni David s'adresse à ses ennemis et leur dit : Sachez que
Jahvéh a distingue son fidèle serviteur. Jahvch écoule lorsque je l'implore. Tremblez et ne péchez plus. Il n y a plus de sainte colère, mais un avertissement à redouter la justice de Dieu qui vengera son fidèle serviteur. De même la strophe relative au blé, au vin et à l'huile s'explique le plus naturellement du monde. Sûr de son triomphe prochain et le savourant à l'avance, David continue ainsi : Tu mets plus de joie dans mon cœur qu au temps de la moisson et de la vendange. C'est dans la paix que je me repose, car toi seul., Jahvéh, tu me donnes la sécurité.
Tout se suit, tout devient clair et le texte débarrassé de deux contre-sens séculaires n'exprime plus que la joie vive du roi-poète délivré de ses ennemis et pénétré de reconnaissance pour son libérateur. Le lecteur de la nouvelle traduction fera plus d'une expérience pareille. Sur une route où l'ennemi a semé plus d'un piège il y aura plaisir et profit à suivre ce guide très autorisé.
Dans un moment où les témérités de certains exégètes inquiètent justement les âmes croyantes et sont devenues un sérieux péril, il faut remercier M. d'Eyragues de cet excellent livre où la science la plus sûre, servie par un vrai talent d'écrivain, vient en aide à la foi et soutient la piété.
Prenez et lisez.
-|- F. D. Cardinal Mathieu.
Discours prononcé au mariage de Monsieur L. G. et de Mademoiselle J. F., à la cathédrale de Nancy, décembre iSS8.
Monsieur, Mademoiselle,
Vous touchez au moment solennel qui va consacrer linclination de vos cœurs et lier pour toujours vos deux destinées. Votre mariage est une de ces surprises maternelles que la Providence réserve parfois à ceux qu'elle aime et qu'elle veut récompenser. Pourquoi ne rappellerais-je pas ce qui vous fait honneur, ce qui distingue votre union de la foule des autres et jette sur elle comme un doux rayon de poésie ? C'est en partant pour le pèlerinage de Rome que vous vous êtes vus pour la première fois. C'est la piété, c'est l'admiration, ce sont les plus nobles émotions de l'âme éprouvées ensemble, qui vous ont révélé l'un à l'autre ; et quand, au retour, vous avez osé, mon cher ami. exprimer timidement l'espérance qui avait souri à votre cœur au milieu des enchantements du prin-
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temps d'Italie, vous avez été accueilli avec une sympathie qui déjà, peut-être, avait deviné la vôtre. Saint Pierre et sainte Sabine ont parlé pour vous. L'ange Raphaël, celui qui préside aux voyages pieux et aux fiançailles pures, vous avait accompagné pour préparer les voies, et vos parents émerveillés n'ont eu qu'à remercier Dieu, comme ceux du jeune Tobie, qui, dit la sainte Ecriture, se réjouirent d'une grande joie pendant sept jours entiers, après le voyage d'où leur fils avait rapporté le bonheur !
Tous ceux qui vous aiment, Monsieur et Mademoiselle, c'est-à-dire tous ceux qui vous connaissent, partagent l'allégresse de vos familles, et jamais union ne fut ratifiée par une approbation plus universelle et plus sympathique. « Ils se méritent » : quelqu'un a dit cela de vous et tous l'ont pensé.
Dieu vous fait, mon cher ami, le plus beau présent qu'il puisse offrir à votre jeunesse : une épouse selon son cœur.
Elevée très pieusement et très sérieusement par une mère que j'oserais presque appeler l'idéal de la mère chrétienne, dont elle était toute la joie, toute la préoccupation, toute la vie, votre fiancée unit aux vertus qui sanctifient le foyer domestique les dons naturels et les talents qui l'embellissent. Heureuse comme les peuples et comme les jeunes filles qui n'ont point d'histoire, ses vingt ans se sont écoulés dans l'ombre et la paix joyeuses de la maison paternelle, pareille à ces ruisseaux des vallons solitaires dont quelques privilégiés connaissent seuls la limpidité, la fraîcheur et le murmure. Ses fêtes, c'étaient celles de cette cathédrale où la mère et la fille
se rendaient avec l'assiduité la plus édifiante ; c'étaient celles de la pension justement renommée dont elle emportait toutes les couronnes ; c'étaient celles de la charité dont elle pratiquait les œuvres, en se dévouant particulièrement à celles de l'enseignement chrétien dans une école professionnelle. Elle pouvait, comme tant d'autres, briller dans les réunions mondaines et j remporter les succès qui compromettent souvent plus qu'ils ne recommandent. Mais elle était de ces jeunes filles qui préfèrent aux plaisirs bruyants la paix de la conscience, l'amitié de Dieu, le sourire de leur mère, les joies sûres de la famille et les émotions sans péril que donne le culte des beaux-arts.
Ce n'est pas vous, mon cher ami, qui vous en plaindrez. Ce n'est pas vous qui exprimerez un attendrissement ridicule sur cette jeunesse austère et privée des distractions à la mode. C'est précisément ce sérieux dans les habitudes et le caractère qui a décidé vos préférences et je tiens à vous en féliciter hautement. Votre fiancée n'y a rien perdu de ce qui peut recommander une jeune fille. Elle a grandi, dans cette obscurité bénie, se faisant chérir du petit nombre de personnes admises dans son intimité et charmant même ceux qui ne la voyaient qu'en passant par ce doux rayonnement que possèdent à leur insu les jeunes filles d'une nature élevée, délicate et affectueuse.
Telle est, mon cher ami, l'épouse que vous destinait la bonté divine. Telle est celle que sa mère vous donne avec une confiance qui vous honore et doit vous toucher profondément. Elle a cultivé la fleur, et maintenant ([uelle est épanouie dans toute sa grâce virginale, c'est
VOUS qui allez la cueillir et l'emporter loin d'elle. Ah ! je ne suis pas inquiet de votre reconnaissance ! C'est un vrai fils que gagnera votre nouvelle mère I Désormais vous serez deux à la chérir, à l'entourer de soins, à la récompenser, et le plus souvent que vous pourrez vous ramènerez votre épouse au foyer quelle va quitter et dont elle était l'ange passionnément aimé !
Votre fiancé, Mademoiselle, n'est pas de ceux qu'on n'admet dans une famille qu'en se résignant à oublier beaucoup et à espérer un avenir tout différent de leur passé.
Né de parents excellents, entouré de bons exemples et d'influences salutaires, élève de cette grande Institution qui le revendique parmi ceux qui lui font plus d'honneur, étudiant distingué de la Faculté de Droit, partout où il a passé, il s'est acquis autant d'estime pour ses qualités solides que d'affection pour ses qualités aimables. Partout, il s'est montré chrétien sans peur et sans reproche, bon camarade, fils modèle, paroissien exact et obligeant, comme les pasteurs en souhaitent beaucoup et n'en ont guère. Déjà dans la ville que vous allez habiter et dans la région voisine, il s'est rendu dig^ne de succéder et aux fonctions et k toute la considération que lui a transmise son père, après une carrière pleine d'honneur.
Vous avez donc été bien inspirée, Mademoiselle, en acceptant cette main loyale. Dès le premier moment, la religion, la charité, l'art, l'esprit de famille ont formé entre vous des liens que chaque jour resserrera davantage et je crois voir vos âmes sympathiser dans le culte de
ces grandes choses comme deux harpes éoliennes suspendues au même arbre et vibrant en accords harmonieux sous les mêmes souffles du ciel !
Pardonnez-moi, chers amis, d'être si long : ce sont vos mérites qui en sont la cause. Je ne vous dirai presque rien de vos nouveaux devoirs, car le principal c'est lamour mutuel et je sens qu'il est inutile de vous y exhorter longuement.
Continuez donc à vous aimer dans le Seigneur qui a réjoui votre jeunesse et qui, en intervenant dans les affections humaines, en prolonge le charme et leur communique quelque chose de son éternité ! Rendez-lui témoignage au milieu du monde par la prédication silencieuse de votre foi, de vos vertus et du bonheur que vous goûterez ensemble à son service ! Daigne ce Dieu de bonté exaucer les vœux ardents que lui adressent pour vous tant de vos amis dévoués et particulièrement les compagnons de cet inoubliable pèlerinage des vingt-quatre que j'aperçois ici avec leur chef éminent. Que tous les saints et saintes que nous avons invoqués ensemble dans leurs sanctuaires immortels, que la Vierge Immaculée de Lorette et de Sainte-Marie Majeure, que saint Pierre et saint Paul, que les martyrs des Catacombes, que saint Laurent, sainte Cécile, sainte Sabine, sainte Agnès, saint Nicolas des Lorrains, saint Janvier, saint François d'Assise, saint Marc de Venise et saint Charles de Milan intercèdent puissamment en votre faveur afin que le sacrement de mariage produise en vous toute l'abondance de ses bénédictions ! Puisse la fleur détachée de l'oranger de saint Dominique garder pendant toute votre vie sa fraîcheur et son parfum !
Puisse le Prince des Apôtres, celui qui a le pouvoir des clefs, celui qui vous a ouvert ce paradis terrestre que la magie de l'amour chrétien ressuscite un instant pour les âmes pures, vous introduire, pleins de jours et de mérites, escortés par les prières de nombreux enfants et petits-enfants, dans ce paradis mille fois meilleur encore que l'amour sans ombre et sans déclin remplit de son cantique éternel ! Ainsi soit-il !
Allocution prononcée en Véglise Saint-Léon de Nancy, le 10 mars 1890, pour le mariage de Monsieur Henri Cousin, Ingénieur au Corps des Mines, et de Mademoiselle Hubertine Curc-Béva.
Monsieur, Mademoiselle,
Vous allez recevoir le sacrement qui, mettant le sceau divin aux promesses de l'amour, leur donne un caractère irrévocable. Vous allez prononcer le mot qui vous liera indissolublement : élevez vos cœurs, car le moment est solennel et il y va de votre destinée tout entière. Sursum corda ! Elevez vos cœurs vers le Père céleste qui vous a traités en enfants privilégiés et qu'à l'hymne de votre reconnaissance se mêle une humble prière pour attirer sa grâce sur vos têtes au moment où le cours de votre vie va changer, et où vous allez devenir responsables du bonheur et de la perfection morale l'un de l'autre !
Remerciez Dieu, Monsieur, car il vous a comblé, et votre mariage n'est que le couronnement de la longue série de ses bienfaits. On aurait dit autrefois que toutes sortes de bonnes fées avaient assisté à votre naissance pour vous enrichir de leurs présents. Les fées ne viennent plus visiter les berceaux, mais les anges descendent
toujours du Ciel par léchelle mystérieuse de Jacob pour exaucer les prières des mères excellentes comme la vôtre et apporter aux petits enfants les dons du Seigneur. Dès vos premières années votre père a vu revivre en vous la flamme de son esprit, la bonté de son cœur, sa puissance de travail et toutes les qualités de sa forte et riche nature. Vous avez éveillé de grandes espérances et vous les avez surpassées ! Tous les ans notre pays ouvre aux plus intellig'ents de ses fils une arène où ils accourent pour se disputer l'entrée de ses écoles savantes. Nobles combats qui sont le signe de notre égalité civile et d'un progrès social incontestable !
Vous êtes arrivé le premier, Monsieur, dans le premier de ces concours, à dix-sept ans, si je ne me trompe, presque au sortir de l'enfance, et toute la France a su votre nom comme celui d'un prince de cette jeunesse où elle recrute sa véritable aristocratie, et dont elle se pare chaque année comme d'un printemps glorieux et plein de promesses ! Ils sont rares ceux qui peuvent présenter à leurs parents et à leur fiancée une semblable couronne ! Vous l'avez portée avec modestie, et, depuis, votre labeur persévérant a prolongé l'éclat de vos succès. Vous avez marqué votre place dans ce corps illustre qui depuis le commencement du siècle fait tant d'honneur à notre patrie par les œuvres magnifiques dont il l'a dotée. L'ingénieur est, en effet, une puissance qui n'a cessé de grandir et qui est aujourd'hui reconnue par la société, par la littérature, par le suffrage universel comme par le suffrage restreint, par le monde entier qui vient de lui rendre un éclatant hommage à la dernière
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Exposition. Vous savez, Monsieur, que toutes les royautés ont leurs périls et sont sujettes à leurs vertiges. Heureux les ingénieurs qui comme vous restent simples et modestes dans la gloire !
Heureux ceux qui, comme vous le faites en ce moment, viennent s'agenouiller avec les simples dans le temple de celui qu'Edison appelait le plus grand de tous les ingénieurs ! 11 y en a beaucoup, grâce au Ciel, et j'en aperçois plusieurs dans cet auditoire d'élite ! Ceux-là reconnaissent que l'homme ne vit pas seulement de pain, de houille, de fer et de coton, mais, comme dit le Sauveur, de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, c'est-à-dire de foi, d'amour idéal et d'espérances immortelles ; que sous la pourpre de la civilisation la plus éclatante, même quand il se joue de l'espace et de la tempête, l'homme n'a point changé de nature, et qu'il reste tout comme autrefois une créature frêle, souffrante, sujette au mal, tourmentée d'ambitions plus hautes que sa destinée, un roseau pensant et gémissant qui soupire vers Dieu, une lyre à demi brisée dont les cordes intactes rendent le son de l'infini!
Ce Dieu qu'ils invoquent répond à leurs prières, et après les avoir aidés à garder leur jeunesse pure, il les récompense quand le temps est venu, en amenant à leur foyer une jeune fille selon son cœur pour en être le bon ange. Telle est celle que vous allez épouser. Monsieur, et auprès de laquelle vous trouverez ce qui est si nécessaire dans votre profession : le repos et le charme de la vie privée après les heures fatigantes données au public, le délassement des études austères et comme le sourire
de Dieu après les travaux et les ennuis causés par les hommes.
De grands devoirs naissent pour vous de ce changement d'existence. Vous les pratiquerez avec la conscience que vous avez mise à vous acquitter de tous les autres. Chef et maître de la famille que vous allez fonder, vous y représenterez l'autorité, mais votre gouvernement sera doux parce que vous porterez votre sceptre avec amour. Ce mot dit tout et résume tout parce que toutes les vertus nécessaires dans le mariage s'épanouissent au souffle de l'amour chrétien comme les fleurs du printemps sous les caresses du soleil.
Il suffirait à votre éloge. Mademoiselle, d'avoir fixé le choix de votre fiancé comme au sien d'avoir mérité le vôtre. Tous ceux qui vous connaissent, cest-à-dire tous ceux qui vous aiment, proclament son bonheur et attestent que la Providence vous a visiblement préparée pour devenir la femme qu'il fallait à un homme de son mérite, intelligente et d esprit ouvert pour vous intéresser en connaissance de cause à ses travaux, pieuse sans étroitesse de pensée, pour lui rendre la religion aimable, afl'ectueuse et dévouée (vous en avez donné des preuves touchantes) pour faire la joie de son intérieur, avec ce je ne sais quoi d'achevé que l'expérience de la vie sérieuse et une maturité précoce ajoutent au plus heureux naturel. Quelle belle mission s'ouvre devant vous! « L'épouse du chrétien, dit Chateaubriand, n'est pas une simple mortelle : c'est un être extraordinaire, mystérieux, angélique. C'est elle qui suspend autour de l'homme les fleurs de la vie, comme ces lianes des
forêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. » Poétique symbole de l'heureuse influence que vous exercerez sur votre époux, du bonheur qu'il vous devra et du parfum de pureté, de bonté et de grâce affectueuse qui s'exhale de la vie d'une chrétienne telle que vous serez !
Souvenez- vous bien l'un et l'autre que Dieu a le droit de beaucoup attendre de ceux envers lesquels il s'est montré si généreux et ne vous dérobez point aux appels secrets qu'il pourra vous adresser tôt ou tard. Nous sommes à une époque oîi tous les privilégiés, soit de la fortune, soit du talent, doivent se faire pardonner leur supériorité par leur bonté ! Regardez souvent au-dessous de vous, inclinez-vous vers les déshérités de la vie, écoutez le grand cri de misère qui monte sans cesse des couches inférieures de la société, et répandez autour de vous la manne bienfaisante de la charité !
Et maintenant que Dieu exauce les prières que l'Eglise va lui adresser pour vous en union avec celles de vos amis et des deux familles si honorables et si distinguées que vous représentez. Qu'il épargne, Mademoiselle, à votre front couronné de fleurs et d'espérances les épines qui l'ensanglanteraient ! Qu'il écarte de votre cœur aimant le glaive de la douleur et que votre vie ressemble à ces longues journées d'été qui mûrissent les moissons sans qu'un nuage ternisse l'azur de leur ciel 1 Oui, puissiez-vous, tous les deux, savourer jusqu'à l'extrême vieillesse le bonheur que cette union vous promet en pratiquant les devoirs qu'elle vous impose ! Puissiez-vous voir les enfants de vos enfants pendant plusieurs gêné-
rations, assister à leurs fêtes nuptiales pour y renouveler les émotions et les souvenirs enchantés de la vôtre, et enfin célébrer vos noces d"or dans votre pays. Mademoiselle, ce cher pays que nous pleurons toujours, dans l'église de Thionville affranchie du joug^ étranger et rendue à la France 1 Daigne le Seigneur écouter ces vœux, et. après une vie pleine de jours et de mérites, vous réunir dans son sein pour vous y aimer encore dans la joie de ces noces éternelles dont celles d'ici-bas ne sont que l'ombre pâle. Ainsi soit-il.
Discours prononce par Sa Grandeur Monseigneur Mathieu^ évoque dAnjers, au mariage de Monsieur Adrien Molard, garde général des forêts, avec Mademoiselle Marie Cuni/, en l'église Saint-Léon IX de Nancy, le '^ô novembre 1895.
ClIERS ENFANTS,
Il y a bien des mariages que le prêtre ne bénit qu'avec une inquiétude secrète parce qu'il doute de ceux qu'il unit et de leur bonheur futur, et il y a des mariages, comme le vôtre, qui sont visiblement écrits au ciel. Il y a des fiancés, comme vous, qui s'approchent de ce sacrement avec des dispositions si chrétiennes, qui se conviennent si bien et qui s'offrent l'un à l'autre une tendresse si pure, un tel trésor de vertus solides et de qualités aimables que leurs parents et leurs amis les accompagnent à l'autel avec une sécurité parfaite et adressent pour eux à Dieu des prières pleines d'espérances. Mon cher ami, vous n'êtes pas de ceux qu'on n'admet dans une famille qu'en s'imposant l'oubli d'un passé suspect et je salue en vous le rare exemple d'une jeunesse qui n'a point failli, qui a toujours honoré sa foi par ses mœurs et toujours obtenu l'estime, la sympathie, le respect que méritent la bonté du caractère, l'irréprochable correction de la conduite, le travail, le talent et le succès couronné par la modestie.
Il y a bien longtemps que j'ai vu poindre toutes ces qualités, cher ami. Nous les admirions déjà dans l'enfant que sa piété avait désigné parmi les cinq cents premiers commimiants d'Epinal, pour prononcer l'acte de rénovation des vœux du baptême. Elles rayonnaient sur le front du collégien qui emportait toutes les couronnes et vous ne les avez point perdues même sur ces rives de la Seine qui sont si fertiles en naufrages. Car pour aller du cours Léopold à la rue Girardet vous avez passé par Paris, vous condamnant à ce détour nécessaire pour arriver à cette illustre école qui a porté dans tout le monde civilisé le nom de la ville de Nancy dont elle est la gloire et dans toute la France la réputation de l'Institution Saint-Sigisbert qui recrutait son état-major. C'est à votre honneur, cher ami, d'être entré dans cette maison savante dont les portes ne s'ouvrent qu'à un si petit nombre d'élus et plus encore d'en être sorti au tout premier rang.
Quelle légitime fierté vous auriez causée à vos parents et comme ils jouiraient aujourd'hui du bonheur qu'ils ont souhaité pour vous ! Je vous parle d'eux quoique je sache bien qu'on blâme souvent le prêtre d'évoquer à pareil jour le souvenir des morts. Répudiez cette sensibilité pusillanime qui ressemble trop à de l'ingratitude. Comment me taire, en effet, sur ce père, sur cette mère, quand la
blessure de leur perte récente saigne encore si vive dans votre àme ? Ghers absents dont nous accomplissons aujourd'hui le vœu et qui nous avez été enlevés au moment de recueillir le fruit de vos soins vigilants, recevez en ce moment l'hommage solennel des regrets de toute cette assemblée de parents et d'amis qui vous cherchent des yeux et du cœur ! Soyez bénis pour les exemples de religion, de probité, de bonté serviable que vous avez donnés à votre fils et à votre fille, pour l'éducation que vous leur avez assurée et pour toutes ces qualités qui vous ont valu les regrets unanimes de Nancy et d'Epinal ! Et puisque les chrétiens enlevés à ce monde gardent, avec leurs sollicitudes d'autrefois, leur pouvoir d'intercession, ah ! du haut du Ciel, veillez sur vos deux orphelins, sur ce fils qui entre si jeune encore dans une carrière nouvelle, et sur cette chère fille, cet ange de piété dont votre mort a désenchanté la vie et que sa solitude, ses vertus et sa douleur couronnent d'une auréole si touchante !
Ainsi va la destinée humaine, mes pauvres enfants ! ainsi il manque toujours quelqu'un aux plus belles fêtes et Dieu permet ces surprises cruelles pour nous rappeler ([ue nous n'avons pas ici-bas de cité permanente et qu'exposés à la faillite du bonheur, il faut, avant tout, nous attacher au devoir, en comptant sur sa grâce pour l'accomplir et sur sa bonté pour nous en récompenser un jour!
En parlant de fidélité au devoir, cher ami, je rappelle
le trait dominant de votre caractère et je sais avec quelle conscience vous remplirez les obligations que vous contractez aujourd'hui. Vous allez, chers enfants, fonder une famille, porter ensemble le fardeau de l'existence et vous assujettir à cette grande loi du mariage chrétien qui est destiné tout à la fois à assurer le bonheur et la perfection des époux par leur union indissoluble et à recruter des élus pour le Ciel en propageant l'étincelle de vie sur la terre. Graves responsabilités dont votre inexpérience s'effrayerait à bon droit si elle ne comptait sur le secours d'en haut ! Rassurez-vous pourtant I Celui qui a institué le mariage accorde toujours aux époux qui l'implorent la lumière qui les éclaire sur leur mission et la force qui les aide à la remplir. La nature seule ne suffirait point à la tâche. Les affections purement humaines et les joies qu'elles procurent passent aussi vite que les qualités éphémères qui les inspirent ; mais à l'heure où commencerait la déception, quand finit la fête que l'amour légitime donne à deux jeunes cœurs, Dieu intervient entre eux. pour élever leurs sentiments, les épurer de tout égoïsme, leur enseigner le sacrifice et communiquer à leur union quelque chose de saint, d'ineffaçable et pour ainsi dire d'éternel qui en prolonge indéfiniment le charme. Ceux qui s'aiment en lui ne cessent point de s'aimer !
C est ainsi, chers enfants, que rivalisant l'un pour l'autre de condescendance, d'attention délicate et de dévouement vous trouverez au fover que vous allez fon-
der le bonheur grave et durable qui vous y attachera. Vous êtes bien jeune encore, cher ami, pour gouverner une famille et pour porter le sceptre de l'autorité, mais ce sont les jeunes souverains qui ont toujours été le plus aimés. L'autorité ne pèse point quand c'est la tendresse qui commande et la tendresse qui obéit, et j'ose vous promettre un empire incontesté.
Vous ne démentirez point. Mademoiselle, l'engagement que je prends en votre nom. Aucun de ceux qui vous connaissent, c'est-à-dire aucun de ceux qui vous chérissent, ne me démentira non plus, si j'affirme que la Providence vous a comblée de tous les dons qui pouvaient fixer un choix que tant d'autres eussent été heureuses d'obtenir. C'est Elle qui, vous destinant à votre fiancé, a établi, entre vos personnes et vos familles, tant d'affinités visibles. C'est Elle quia tracé la route sur laquelle vous vous êtes rencontrés. Les jeunes filles comme vous ressemblent aux peuples heureux : elles n'ont point d'histoire et ne se révèlent que par le murmure d'admiration discrète que les natures d'élite provoquent sur leur passage.
J'ai entendu de vous le plus bel éloge que vous puissiez ambitionner : on m'assure que vous ressemblez à votre mère, à cette mère excellente et vaillante, à cette chrétienne, qui, veuve de bonne heure, ayant porté sans fléchir un lourd fardeau, a le droit de refaire pour son compte le mot de la matrone romaine et de dire en montrant les enfants qu'elle a si admirablement élevés : voilà mes joyaux ! voilà ma parure !
Je l'ai connue et estimée à l'époque déjà lointaine où
C^' Mathieu. — 11 10
je comptais, parmi les plus aimables élèves de mon cher Couvent des Dominicaines, une de vos proches parentes, appartenant, comme elle, à cette famille honorable, je suis tenté de dire à cette dynastie puissante par elle-même et par ses alliances, qui règne sur une partie des Vosges. Déployez, Mademoiselle, dans la carrière qui s'ouvre devant vous, toutes les qualités et les vertus que vous tenez des vôtres et que vous avez accrues par votre effort personnel : cette piété sincère qui sanctifiera votre bonheur et vous soutiendra dans l'épreuve, cette paix affectueuse qui vous gagnera le cœur, cette charité qui, à l'heure qu'il est, s'impose comme une nécessité particulièrement urgente à ceux que préoccupe l'avenir de notre société.
Entrez tous les deux avec espoir dans cette vie nouvelle où vous attendent des devoirs qui seront des joies et où l'amour chrétien vous précède en chantant son cantique ! Daigne le Seigneur exaucer les prières que l'Eglise va lui adresser pour vous, en union avec cette foule d'élite qui vous entoure de tendresse et de sympathie ! Que toutes les espérances qui fleurissent autour de vous se réalisent ! Puissiez-vous arriver ensemble à l'âge des patriarches, voir les enfants de vos enfants décorer votre table comme une guirlande d'olivier et savourer, jusqu'à une extrême vieillesse, le bonheur que cette union vous promet, en pratiquant fidèlement toutes les vertus qu'elle vous impose ! Puisse enfin la petite barque.
qui porte, avec vos destinées désormais inséparables, les vœux et l'avenir de deux familles chrétiennes, échapper à tous les orages et aborder, après une heureuse et longue navigation, au port du salut éternel. — Amen !
Allocution prononcée par S. G. J/*-'"" Vévêque d'Angers^ en l'église Saint-Pierrc-de-Chaillot , pour le mariage de Monsieur Louis-Paul Dubois et de Mademoiselle Geneviève Taine, le 6 mai 1896.
Monsieur, Mademoiselle,
Vous touchez au moment solennel qui va unir pour toujours vos deux destinées en consacrant l'inclination de vos cœurs. C'est une grande institution que le mariage : car en fondant la famille, en perpétuant les races et les nations humaines, il est la base même de la société, l'origine de son histoire et la condition essentielle de tout progrès matériel et moral. Mais c'est aussi, suivant la parole de saint Paul, un grand sacrement dans le Christ et dans V Église, parce que, sanctifiant l'union de l'homme et de la femme, il les rend meilleurs et plus heureux l'un par l'autre, peuple la terre d'enfants de Dieu et recrute des élus pour le ciel. Voilà pourquoi le Seigneur intervient entre les époux pour recevoir leurs serments et les rendre indissolubles, pour leur donner l'intelligence et le courage du devoir, et mêler à leur amour un parfum d'en haut qui le rend incorruptible. Il est ici, tout prêt à vous combler de ses grâces, et c'est en son nom que je vous parle pour répondre à
DISCOURS DE MARIAGE 1 i9
l'honneur que je dois à votre confiance et au souvenir de la bonté que voulait bien me témoigner M. Taine. Remercions ensemble la Providence dont vous êtes les enfants privilégiés ! C'est elle qui vous a rendus dignes l'un de l'autre, en vous comblant de ses dons les plus précieux. C'est elle qui, voulant cette union, a établi entre vos personnes et vos familles toutes les affinités qui la préparaient.
Tous les deux vous portez un de ces noms que le siècle qui finit va léguer aux suivants avec les monuments écrits et sculptés qui les ont illustrés. Tous les deux vous avez grandi dans le même milieu de haute culture intellectuelle, de travail, d'honneur, de vertus domestiques et de bonheur intime. Vous vous êtes connus dès vos premières années à cette grande Ecole Nationale où M. Taine exposait dans des leçons célèbres, la philosophie de l'Art que M. Dubois pratiquait en émule des maîtres de la Renaissance florentine. Déjà vous vous sentiez attirés l'un vers l'autre par une vive sympathie, puis la vie vous a séparés ; mais en vous retrouvant, il y a quelque temps, vous avez compris aux battements de vos cœurs que vos âmes d'enfants s'étaient engagées pour toujours à votre insu, et vous vous êtes fiancés tout naturellement, par une de ces promesses qui sont écrites d'avance au ciel et qui ne rencontrent sur la terre qu'une approbation sans réserve.
Vous n'êtes pas. Monsieur, de ces fils d'hommes illustres qui vivent sur le nom de leur père en l'exploitant et en le compromettant. Vous avez tenu à porter dignement le vôtre, et vous avez fait vos preuves de
travail, de talent et de succès, soit à l'Ecole des Sciences politiques où vous êtes entré au premier rang, soit dans ce voyage d'Amérique d'où vous avez rapporté un beau livre, soit enfin à la Cour des Comptes, qui fonde sur vous de brillantes espérances. Ce qui vaut mieux encore, vous êtes resté fidèle à la foi de votre admirable mère, cette foi qui chez les jeunes gens qui vous ressemblent, produit, comme ses fruits naturels, l'élévation des pensées, la pureté des mœurs et la dignité de la vie. Rares mérites qui vous ont valu d'être préféré à tant d'autres et dont vous allez recevoir la récompense. Vous justifierez, j'en suis sûr, ce choix si honorable pour vous, en donnant à celle dont la destinée va s'unir à la vôtre, tout ce qu'elle a droit d'attendre de son époux : la lumière pour éclairer sa route, la force pour appuyer son bras, la tendresse pour charmer son cœur, ce cœur déjeune fille aimant, limpide et profond, pareil à ce lac sur les bords duquel s'est jouée son enfance, et qui reflète dans le miroir de ses eaux l'infini et la pureté du ciel en même temps que les grands sommets qui le dominent.
En cueillant la fleur épanouie. Monsieur, vous n'oublierez pas celle qui l'a cultivée pour vous avec tant d'amour et de succès et à qui vous devez son parfum, son éclat et sa grâce virginale. Vous adoucirez pour elle les amertumes de la séparation par vos attentions aff'ectueuses. Rien ne sera changé dans la maison où vous entrez : il n'y aura pour votre seconde mère qu'un fils de plus, excellent et dévoué comme le premier.
Mademoiselle, je ne soupçonnais guère que je serais
appelé à bénir votre mariage, lorsque, il y a quelques années, j'allais frapper à la porte de la maison de Boringe pour offrir à M. Taine l'hommage d'admiration et de reconnaissance d'un de ses humbles élèves en histoire. Combien il se réjouirait aujourd'hui de votre bonheur, lui dont vous étiez la joie, la sollicitude passionnée, la fierté légitime. Je sais qu'on blâme souvent le prêtre d'évoquer à pareil jour le souvenir des morts. Répudions cette sensibilité pusillanime qui ressemble trop à de l'ingratitude ! Comprenons que s'il manque toujours quelqu'un à nos plus belles fêtes, si des regrets amers se mêlent le plus souvent à nos plus grandes joies, Dieu permet ces surprises cruelles dans des vues de miséricorde, pour nous rappeler que nous n avons pas ici-bas de cité permanente, et qu'exposés à chaque instant à la faillite du bonheur, il faut, avant tout, nous attacher au devoir, en comptant sur sa grâce pour l'accomplir et sur sa bonté pour nous en dédommager un jour.
Gomment, d'ailleurs, ne rien dire de ce père qui est encore si puissant sur la pensée de ses contemporains, si vivant et si présent au foyer qu'il illumine de sa gloire et qui garde sa mémoire avec une piété si touchante ? M. Taine, en effet, a joui d'un bonheur refusé à bien des hommes illustres : celui d'être compris et passionnément aimé des siens, et de pouvoir se reposer de la célébrité et du travail dans un intérieur que le dévouement, l'intelligence et la distinction d'une femme supérieure rendaient vraiment digne de lui. Qui ne l'a pas vu dans sa famille ne l'a point vraiment connu : car chez lui le
style n'était pas tout Thomme, et sa manière d'écrire, éclatante, incisive et impérieuse, ne donnait point l'idée de tout ce que valait son cœur. On l'abordait comme moi, intimidé par sa puissance intellectuelle, et on le quittait tout ému de sa bonté, de sa simplicité, de sa modestie et de l'accent de sincérité et d'humanité qui animait sa conversation.
En parlant ainsi, je n'oublie pas ce que je dois à mon caractère et à ma foi. Un évêque ne peut louer M. Taine qu'en faisant une réserve expresse et fondamentale sur la doctrine. 11 n'était point des nôtres, hélas ! Et sa mort prématurée a trompé la grande espérance des chrétiens qui l'aimaient et qui, suivant la belle parole de M. le duc de Broglie, ne le croyaient point résigné « à terminer par un doute suprême une vie toute consacrée à la recherche de la vérité ». Tout en constatant ce dissentiment essentiel, comment ne pas être frappé du courage avec lequel M. Taine, ayant à juger la Révolution française et la société qui en est sortie, a sacrifié la popularité au devoir de dire ce qu'il estimait juste et vrai ? il ignorait l'art de se jouer avec grâce au milieu des contradictions, et il parlait sérieusement des choses sérieuses. Qui a rendu un plus éloquent hommage que lui à la puissance civilisatrice du christianisme ? Vous étiez. Mademoiselle, l'auxiliaire de ses travaux et la confidente de sa pensée. Vous avec donc connu avant le public cette page devenue célèbre, qui répond si bien aux aspirations de votre âme, naturellement chrétienne. Héritière de l'esprit, du cœur, de la loyauté de votre père, vous le dépasserez encore, j'en ai le ferme espoir, sur la route qui mène à Dieu et à son Eglise.
M. Taine ne voyait pas la possibilité de concilier la notion religieuse avec la notion scientifique du monde, et de jeter un pont sur l'abîme qui les sépare. La conciliation existe, nous en sommes convaincus, et la religion ne demande aucun sacrifice à la science. Mais qu'importe le pont à qui a des ailes ? Ces grandes ailes dont il parle magnifiquement, qui, « soulevant l'homme au- « dessus de lui-même, de sa vie rampante et de ses hori- « zons bornés, l'emportent par-delà la tempérance, la « pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacri- « fice ». Pureté, bonté, sacrifice, telle a été votre vie de jeune fille ; telle sera votre vie d'épouse et de mère chrétienne, avec cette paix supérieure et ce je ne sais quoi d'achevé que la grâce et les sacrements ajoutent aux plus riches dons de la nature. Oui, Mademoiselle, puissi ez-vous bientôt, unie à votre mari par la foi, comme par le cœur, prier avec lui pour votre père dans cette petite église de Menthon non loin de laquelle il repose, et dont la cloche sonnait, je m'en souviens, un jour que, me conduisant vers le lac d'Annecy par un sentier de votre jardin, il me parlait avec une tristesse éloquente de ses craintes pour l'avenir de notre pays, du bien qu'il attendait de l'action sociale de notre clergé et de son horreur des persécutions mesquines qui s'acharnent contre lui.
Et maintenant, chers enfants, entrez avec confiance dans cette vie nouvelle où vous attendent des devoirs qui seront des joies, en pratiquant des vertus que le ciseau inspiré de M. Dubois a représentées dans son chef-d'œuvre de la Cathédrale de Nantes; c'est-à-dire,
loi ŒUVRES DU CARDINAL MATHIEU
en vous montrant, Monsieur, vaillant dans la vie chrétienne comme ce guerrier qui monte sa g-arde auprès de Lamoricière ; et vous, Mademoiselle, bonne et secourable à tous, comme cette Charité, qui presse un orphelin sur son cœur ! Puissiez- vous, après avoir joui pendant de longues années de cette sorte de paradis terrestre, que la magie de l'amour chrétien ressuscite pour les âmes pures, monter ensemble, pleins de jours et de mérites, vers ce Paradis mille fois meilleur encore, que lamour sans ombre et sans déclin remplit de son cantique éternel 1 Ainsi soit-il.
Allocution prononcée, en Véglise Saint-Augustin, le 5 octobre 1898, au mariage du lieutenant Victor Duruy avec Mademoiselle Joséphine Fauqueux.
Monsieur, Mademoiselle,
Jésus-Christ, qui est venu restaurer toute la nature humaine, a mis le sceau de sa divinité sur le mariage et l'a élevé à une hauteur qui le transfigure. Il a opéré ce changement en faisant de l'amour une vertu, et du contrat qui oblige deux fiancés un sacrement qu'ils se confèrent mutuellement, qui leur assure les grâces nécessaires à l'accomplissement de leurs nouveaux devoirs et mêle à leur tendresse un parfum du Ciel pour la consacrer et la préserver de toute défaillance. Elevez vos cœurs, car vous touchez au moment le plus solennel de votre vie. Dieu est ici. Il va intervenir entre vous pour ratifier vos promesses et sceller la chaîne d'or qui vous unira indissolublement !
Comment ne prieriez- vous pas avec confiance le Père céleste, qui vous a traités tous les deux en enfants privilégiés et vous a si visiblement prédestinés l'un à l'autre?
S'il y a, en effet, des mariages que le prêtre ne bénit
qu'avec une inquiétude secrète, parce qu'il doute de ceux qu'il unit et de leur bonheur futur, il y a des mariages, comme le vôtre, qui sont visiblement écrits au Ciel. Il y a des fiancés comme vous qui s'approchent de ce sacrement avec des dispositions si chrétiennes, qui se conviennent si bien et qui s'offrent l'un à l'autre de tels trésors d'âme, que leurs parents et leurs amis les accompagnent à l'autel avec iine sécurité profonde et des prières pleines d'espérance I
Vous n'êtes pas, Monsieur, de ceux qu'on n'admet dans une famille qu'en s'imposant l'oubli d'un passé suspect, et je salue en vous le rare exemple d'une jeunesse qui n'a point failli, qui s'est marqué un idéal et qui le poursuit avec une ardeur généreuse, un talent et un succès dont vous recevez aujourd'hui une première et bien douce récompense. On eût dit autrefois que toutes les bonnes fées s'étaient donné rendez-vous auprès de votre berceau pour vous combler de leurs présents. Les bonnes fées ont été chassées de notre monde prosaïque et vulgaire, mais il y a toujours, croyez-le, de bons anges qui portent au Ciel les prières des mères pieuses et qui en redescendent chargés des grâces et des dons qu'elles ont sollicités pour leurs enfants. La vôtre, Monsieur, chrétienne éminente par l'esprit, le cœur et le courage, véritable Romaine formée par l'Evangile, a été exaucée magnifiquement, comme elle le méritait. Vous êtes devenu son légitime orgueil, après avoir été sa chère et constante préoccupation. Digne d'elle, digne du père qui a illustré votre nom et des frères qui l'ont soutenu si noblement, vous avez trouvé moyen d'ajouter déjà au patrimoine d'hon-
neur amassé par la plume et par l'épéedes Duruy. A un âge où tant d'autres cherchent encore leur voie, vous marchez dans la vôtre, je ne dis pas seulement avec distinction, mais avec une gloire qui couronne vos vingt-quatre ans dune auréole précoce. Vous pouviez choisir entre les grandes écoles dont la jeunesse française se dispute l'entrée dans ces concours annuels qui sont le signe de notre égalité civile et d'un progrès social incontestable. Vous vous êtes décidé pour Saint-Gyr et vous y êtes entré le premier.
En vous faisant soldat, vous obéissiez à ces influences du sang et de l'exemple qui déterminent les vocations sérieuses. Du côté maternel, vous descendez d'un excellent officier de la grande armée, originaire de cette Lorraine dont le patriotisme a toujours égalé les malheurs. Votre père n'a pas seulement été un grand historien et un ministre célèbre, il s'est honoré par quelque chose de plus beau que le talent et de plus enviable que les situations élevées : le sacrifice poussé jusqu'à l'héroïsme pour la patrie en danger ; français à l'àme antique qui, en 1870, n'hésita point, lui presque sexagénaire, Grand-Officier de la Légion d'honneur et Sénateur, à s'enrôler dans la garde nationale, à pousser la brouette, à monter sa faction et à fournir tout son service avec un zèle qui ne se lassa jamais! L'héroïsme, du reste, semble être passé dans votre famille à l'état chronique. A la même époque, vos trois frères le pratiquaient : l'aîné était blessé au bras d'un éclat d'obus sous les murs de Paris, le plus jeune s'enrô-
lait à seize ans et le second, quittant la vie la plus douce et la plus brillante, s'engageait dans les tirailleurs algériens, se battait comme un lion à Reichshofîen, et subissait les horreurs de cette retraite qui se terminait à Sedan en lui infligeant des douleurs pires que la mort : nature admirable et destinée mélancolique qui revivent dans des pages émues écrites par un des vôtres, en souvenir du grand serviteur que la France a perdu en perdant un patriote, un écrivain, un défenseur de la liberté religieuse tel qu'Albert Duruy.
Vous l'avez pris pour modèle, Monsieur. Comme lui, vous avez voulu être fantassin et turco. Dans votre tête et dans votre cœur d'enfant, vous vous étiez promis d'entrer au régiment où s'était illustré votre frère, et comme vous êtes de ceux qui se tiennent parole à eux-mêmes, vous êtes entré dans ce régiment, vous vous y êtes illustré, vous avez gagné la croix à vingt-trois ans et mérité une citation des plus flatteuses à l'ordre de l'armée, en accomplissant, à Madagascar, des exploits qui semblent d'un autre âge et qui supposent le plus étonnant mélange de sang-froid, de prudence et d'audace.
Vous voyez que je vous connais, Monsieur. Je suis renseigné sur vous par le meilleur et le plus éminent de vos amis, celui qui a veillé comme un père auprès du lit où vous avait couché la fièvre qui faillit vous emporter à votre retour des colonies. Vous êtes la preuve que les derniers sacrements ne font pas mourir et que souvent ils sauvent le corps aussi bien que l'âme. Dieu soit loué de
VOUS avoir conservé à M*"^ Duruy et à la France, vos deux mères, à l'armée qui vous réserve ses grands postes d'honneur et de péril, et à la fiancée qui attend de vous le bonheur de toute sa vie !
C'est sans doute à mon vénérable prédécesseur que je dois. Mademoiselle, l'honneur d'avoir été invité à cette cérémonie, et il vous a semblé que ce serait encore Monseigneur Desprez qui vous bénirait par ma main. Ancien évêque de l'île de La Réunion, il était lié à tous les vôtres par une de ces sympathies profondes qui naissent facilement entre Français qui se rencontrent au loin et qui font du bien ensemble. J'ai entendu dire que ce vieillard austère et froid se montrait ému jusqu'à l'enthousiasme quand il parlait de la famille Hubert- Delisle, de votre mère qu'il avait baptisée, de vos grandsparents qui lui avaient rendu son ministère si facile et si doux, et c'était fête à l'Archevêché de Toulouse quand il les y recevait.
C'est à l'île de La Réunion, en effet, que M. Hubert- Delisle, envoyé comme gouverneur en 1852, a fait bénir le nom de la France et déployé des talents d'administrateur de premier ordre, secondé par une femme excellente et distinguée qui secourait les pauvres, visitait les lépreux et leur apparaissait comme la gracieuse incarnation de la charité qu'elle pratiquait si bien.
Nommé sénateur à son retour en France, M. Hubert- Delisle fut une des lumières de la haute assemblée où il
mérita la reconnaissance des catholiques et les remerciements personnels de Pie IX pour son dévouement à défendre les droits du Saint-Siège. Après la guerre, ses compatriotes de la Gironde l'envoyèrent siéger au Sénat de la République. Ils étaient fiers de lui et l'entouraient d'une telle considération que sa mort fut un deuil public dans tout le département.
Votre père, lui aussi, s'est montré un excellent serviteur de la France et un parfait chrétien. Après avoir occupé avant 1870 d'importantes fonctions administratives, il se dévoua, pendant la guerre, dans des circonstances bien ingrates, à remplir celles de sous-intendant militaire à l'armée de la Loire et il y mérita la croix. Un de vos oncles a pris part, à Sedan, à la charge héroïque de Gallilfet. C'est ainsi que la Providence, qui vous prédestinait l'un à l'autre, a pris soin d'établir entre vos familles ces grandes affinités morales qui préparent les unions : le même patriotisme, les mêmes vertus domestiques, — et pourquoi ne le dirai-je pas ? — les mêmes sympathies politiques et la même fidélité, cette fidélité qu'il faut honorer partout oîi on la rencontre, parce qu'elle représente ce qu'il y a de plus noble et de plus désintéressé dans la nature humaine : la mémoire du bienfait, la pitié pour l'infortune et le culte pieux des souvenirs.
Soutenus par toutes ces traditions, par votre amour mutuel et par votre foi, vous suivrez votre chemin ensemble, bravement et chrétiennement comme ont fait les
vôtres de temps immémorial, en considérant, suivant la belle parole d'Albert Duruy, le devoir comme le but suprême de la vie, et Dieu comme la source éternelle et nécessaire de tout devoir.
Je n'infligerai pas un long éloge à votre modestie, Mademoiselle, car, tout comme les peuples heureux, les jeunes fdles accomplies n'ont pas d'histoire, et elles se révèlent seulement par le murmure d'admiration discrète que les natures d'élite provoquent sur leur passage. Vous ressemblerez à votre mère : c'est dire que vous serez un modèle d'épouse chrétienne et que vous apporterez à votre foyer, avec les vertus solides qui en feront la sécurité, tous les dons heureux qui en feront le charme : la piété qui sanctifiera votre bonheur et vos peines, la grâce affectueuse qui maintiendra votre empire sur le cœur de votre mari et cette charité que pratiquent avec une sorte de passion toutes les âmes généreuses, toutes celles qui s'attendrissent plus encore qu'elles ne tremblent aux cris de misère et de haine qui montent d'en-bas ! Les fatigues du métier des armes rendent la vie domestique plus douce au cœur du soldat. Votre mari trouvera auprès de vous tout ce qui peut rendre un intérieur aimable et souriant. Vous serez fière de ses succès, vous partagerez ses sentiments et, s'il le faut, vous vous élèverez à la hauteur de son courage.
Soyez de vrais chrétiens, chers enfants, pour suffire à vos obligations nouvelles, car le christianisme, croyez-le C°' Mathieu. — II 11
162 ŒUVRES DU CARDINAL MATllIEL"
bien, est resté la solution de la grande énigme, la grande source de la paix, la grande école de la force morale, en même temps que le seul principe de 'cohésion qui puisse empêcher notre société de se dissoudre.
Le danger vous attire, ^lonsieur. Plus dune fois, vous êtes allé chercher 1" ennemi dans les ténèbres où il se tenait embusqué pour vous fusiller. Des ténèbres, des menaces, des ennemis embusqués au dedans, complices de ceux qui nous couchent en joue du dehors, nest-ce pas là notre situation : et qui peut savoir les épreuves que l'avenir réserve à la jeunesse française ? Par-delà les riantes images quévoque votre fête nuptiale, ne voyez-vous pas se lever la grande fig-ure pâle de la France mutilée, de la France notre mère qui. d'un moment à l'autre, peut faire un signe à ses fils et les envoyer là-bas repousser un agresseur tenté de profiter de notre désarroi pour ajouter à ses victoires et à nos humiliations ?
Ce jour-là, mon enfant, vous vous souviendrez que la vraie chrétienne est vaillante de nature et qu'elle ne recule devant aucun sacrifice. Vous entendrez le Sursuni corda ! de la patrie en danger, et le vers de notre vieux Corneille jaillira de Aotre cœur sinon de vos lèvres:
Va, cours, vole, et nous venge!
Votre prière, comme celle de sa mère, protégera contre la mort celui que vous aimez, Mademoiselle, et vous le ramènera comblé des récompenses du courage heureux, paré de nouveaux titres à votre amour, et tous les deux, croyons-le, vous mêlerez votre Te De uni à celui de la France victorieuse. Ah! combien, à l'heure pré-
DISCOURS DE MAHIAGE 163
sente, n'avons-nous pas Ijesoin de ces grandes espérances pour nous enchanter et nous soutenir contre nos tristesses !
Et maintenant, daigne le Seigneur qui rend les familles prospères et les unions fécondes exaucer les supplications que lui adresse pour vous cette assemblée d'élite, cette foule émue de parents et d'amis ! Que Jésus, le divin pilote, dirige à travers les écueils la petite barque qui va voguer vers linconnu en portant vos deux destinées, désormais inséparables I Qu'il la préserve de l'orage et la mène au port du salut ! Puissiez-vous couler ensemble de longs jours de bonheur paisible sanctifié par la religion ! Puissiez-vous enfin, après avoir joui de cette sorte de paradis terrestre que la magie de l'amour chrétien ressuscite pour les âmes pures, monter ensemble, pleins de jours et de mérites, vers ce paradis mille fois meilleur encore, que l'amour sans ombre et sans déclin remplit de son cantique éternel ! Ainsi soit-il î
Discours prononcé dans la chapelle de V archevêché de Florence à l'occasion du mariage de S. E. Monsieur Armand Nisard, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, avec Madame Elisabeth Bénardaky, comtesse de Perchenstein, le 18 février 1903.
Mo^sIEUR l'Ambassadeur, Madame,
Tout arrive, même le bonheur, et Dieu qui ne cesse pas d'être la bonté suprême même quand il éprouve les siens, ménage parfois à ceux qui l'ont toujours loyalement et fidèlement servi des surprises heureuses qui marquent dans leurs destinées comme l'intervention visible de sa Providence maternelle. Ainsi en est-il de votre union que je suis heureux de bénir pour répondre à votre appel amical dont j'ai été profondément honoré et touché.
Loué soit le Seigneur d'avoir abaissé les montagnes qui' vous séparaient et permis que votre longue et fidèle affection soit couronnée par le sacrement, qui en confondant vos existences, va lui donner le caractère des choses saintes et éternelles ! Vos deux âmes en se rencontrant, se sont reconnues sœurs par toutes sortes de hautes et mystérieuses affinités qui les prédestinaient l'une à l'autre, et jamais la parole divine qui a fondé le mariage
ne se trouvera plus vraie et mieux justifiée que dans le vôtre : Faciamus ei adjuiorlum simile sibi. Donnons-lui un auxiliairequi lui ressemble !
Rassurez-vous, Monsieur l'Ambassadeur, contre un élogeque votre modestie m'a interdit. Je ne rappellerai point avec quelle distinction vous portez un nom cher à la religion et aux lettres, et avec quelle dignité aimable vous représentez notre pays auprès du Saint-Siège. Je n'apprendrais rien à personne, et quand le chef de l'Etat me disait à Rambouillet : « Vous avez un ambassadeur idéal », il exprimait l'opinion de toute la France et j'ai les meilleures raisons de croire que,|Sur ce point du moins, Rome pense comme Paris. Ceux qui vous aiment, Monsieur l'Ambassadeur, c'est-à-dire tous ceux qui vous connaissent, estimaient pourtant qu'il manquait quehju'un dans votre vie et quelque chose dans votre maison. A vos côtés nous appelions de tous nos vœux une compagne digne de vous pour tenir le salon de France et animer de sa grâce ces grands palais mélancoliques où les diplomates promènent leurs graves préoccupations et parfois leurs inquiétudes patriotiques. Vous serez. Madame, l'ambassadrice qu'il fallait à l'ambassadeur idéal, adjutorium simile sihi. Il vous devra, la France vous devra l'accroissement d'influence et de prestige que vous assurent à l'avance la distinction de votre esprit, le charme de votre accueil et cette charité délicate et généreuse qui fait bénir votre nom partout oîi vous passez. La grande nation catholique pouvait-elle être mieux représentée que par la sœur de M""® de Talleyrand, par une émule de gloire des Zénaïde Wolkonsky, des Schwetchine, de ces
nobles dames russes qui pour répondre à l'appel de leur conscience sont venues se ranger sous la houlette de Pierre au prix de mille sacrifices ?
Allez donc, Madame, en toute confiance prendre la place à laquelle vous étiez si visiblement préparée. Le Samt-Père dont je vous apporte la bénédiction vous y attend ; les catholiques français vous y soutiendront de toutes leurs sympathies et de toutes leurs prières, et votre présence à Rome, vos vertus, votre action bienfaisante seront un service que aous rendrez à votre patrie d'adoption en même tenqDS qu'une certitude de bonheur pour l'époux excellent et éminent que vous avez choisi.
Ne vous défendez pas, Monsieur, contre ces bienfaits du ciel et entrez, le cœur dilaté, dans la voie nouvelle qui s'ouvre devant vous. Ce n'est pas le diplomate qui doit se réjouir le plus : c'est l'homme, c'est le chrétien qui va trouver installés à son foyer la piété, le dévouement et la g-ràce qui en peupleront la solitude et vous rendront ce que vous avez perdu à la mort de vos parents : un intérieur, c'est-à-dire une alfection, une raison d'aimer la vie et de bénir Dieu chaque jour. Uni à votre épouse par une foi commune, par une égale noblesse de sentiments et d'habitudes, vous pratiquerez avec elle les devoirs de cette religion qui éclaire d'un rayon d'idéal tous les âges de la vie, qui renouvelle la jeunesse du creur, qui mêle aux affections humaines un parfum incorruptible et nous prépare au ciel en nous liant à Dieu et au prochain par la chaîne d'or de la charité . Daigne le Seigneur exaucer les vœux que lui adresse en votre faveur cette petite élite de parents et d'amis qui forme autour de vous en
ce moment une couronne si touchante, en union avec cette foule damis absents qui à Rome, à Paris, en Russie, pensent à vous aujourd'liui et unissent leurs prières aux nôtres ! Puisse la destinée que vous inaugurez ressembler à ces automnes romains que plus d'une fois, Monsieur, nous avons admirés ensemble et auxquels ne manquent ni le soleil, ni les fleurs, ni les chants d'oiseaux qui prolongent, jusqu'aux derniers mois de l'année, l'illusion du printemps ! Puissiez-vous, après avoir joui longtemps du bonheur grave que cette union vous promet, en accomplissant chrétiennement toutes les obligations qu'elle vous impose, vous retrouver au ciel pour vous y aimer encore dans la joie de ces noces éternelles dont celles d'ici-bas ne sont que l'ombre pâle ! Ainsi soit-il !
Allocution prononcée au service pour le Maréchal de Mac-Mahon, dans la cathédrale cVAngers^ décembrc-
Dans notre pays si profondément divisé, où les idées, les intérêts, les passions se livrent une bataille retentissante et continuelle, où le scepticisme blasé semble avoir trahi toutes les sources du respect, où la presse tient école de diffamation quotidienne, il y a pourtant des moments où toutes les haines, tous les dissentiments sont oubliés, où les hommes les plus différents les uns des autres fraternisent dans un même sentiment, poussent les mêmes cris, versent les mêmes larmes, sont soulevés par la même émotion et frémissent de la même espérance.
11 y a deux mois les Français étaient à une de ces heures trop rares. Ils ne formaient qu'un cœur et qu'une âme pour fêter les représentants du peuple qui nous a tendu
sa main loyale et forte, et qui en s'unissant à nous garantit la paix du monde. Quelles acclamations ! Quelles joies ! Quel grand souille patriotique courait alors sur la France entière. Vous vous en souvenez tous, car tous vous étiez à Toulon, tous vous suiviez la marche triomphale des marins russes à travers les rues de la capitale, et la grande voix de Paris chantait l'hymne de la nation tout entière. Tout à coup une nouvelle funèbre se répand : Mac-Mahon est mort ! Mac-Mahon le héros de nos gloires^ la victime de nos désastres, dont le nom, après avoir été cité aux ordres du jour, les plus éclatants de notre histoire, avait traversé nos malheurs sans cesser d'imposer le respect et faisait partie de nos fastes militaires depuis plus de soixante ans !
Mac-Mahon est mort ! Et aussitôt l'émotion publique redouble, nos amis du Nord la partagent, et pour obéir aux vœux de leur souverain, la France et la Russie mènent ensemble les funérailles du soldat illustre qu'elles avaient admiré ensemble dans la redoute de Malakoff. La religion, trop absente jusque là de ces démonstrations d'enthousiasme, la religion qui avait soutenu le courage dudéfuntà toutes les époques de la vie, mêlait ses pompes à celles de la patrie reconnaissante. La pensée chrétienne s'imposait malgré tout au peuple léger et moqueur par excellence, et la prière, invitée au cortège, accompagnait Mac-Mahon jusqu'à la dernière et magnifique demeure qu'il occupe, à côté du Capitaine incomparable qui s'y repose de ses cent victoires.
Voilà les souvenirs qui nous réunissent aujourd'hui, Messieurs, et l'unanimité de sentiments, qui signale les funérailles de Mac-Mahon, se retrouve ici pour honorer sa mémoire et celle de tous les fils de l'Anjou qui après avoir partagé ses périls pendant l'année terrible, l'ont devancé dans la tombe.
Ce n'est point un hommage seulement, ce sont des prières que nous leur apportons, fidèles à la recommandation de l'Ecriture qui nous dit : « C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. » Je félicite la Société de secours aux blessés d'avoir compris ces paroles et je remercie son Président de nous avoir convoqués. Frère d'armes de Mac-Mahon, comme lui blessé sur le champ de bataille de Sedan, comme lui modèle de bravoure, d'honneur et de religion, il avait qualité avant tous pour prendre l'initiative de cette démonstration religieuse et patriotique que la présence de tant d'hommes distingués, militaires et civils, votre foule, et votre recueillement à tous rendent si magnifiquement imposante.
Maintenant, Messieurs, je n'essaierai point un nouvel éloge du vaillant soldat que toutes les voix de la presse et la chaire chrétienne elle-même ont déjà célébré à l'envi. Je me reprocherais pourtant de ne point vous
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rappeler le trait distinctif de la physionomie morale de Mac-Mahon : je veux dire la droiture et la simplicité dans l'accomplissement du devoir. Mac-Mahon a été pendant toute sa vie l'homme du devoir. Il a servi cette grande idée qui, séveillant dans l'àme avec la raison et la conscience, lui montre dans le ciel le législateur suprême auquel les natures libres doivent obéir volontairement, comme lui obéissent fatalement les étoiles qu'il a lancées dans l'espace, les flots dont il soulève ou apaise la colère à son gré et toutes les forces mystérieuses qui sous son empire gouvernent et conservent ce monde.
C'est notre dignité de connaître notre devoir et d'apercevoir la route que le Seigneur nous trace. C'est notre mérite de la suivre coûte que coûte, de marcher dans notre vocation et, si j'ose ainsi parler, d'observer la consigne de Dieu en allant jusqu'au bout de nos obligations sans déserter jamaisi sans nous laisser jamais ni distraire par le plaisir, ni abattre par la fatigue, ni effrayer par le péril. La fidélité au devoir, voilà. Messieurs, ce qui donne du sens à notre destinée et de la dignité à notre vie. Or, Messieurs, pour le soldat, le devoir c'est la mort, la mort qui plane sur tout champ de bataille, qui le consacre, pour ainsi dire, de sa sombre majesté, la mort imminente et volontairement encourue pour la patrie et toutes les choses admirables qu'elle représente : l'autel, le foyer, la civilisation tout entière, ^'oilà pourquoi, Messieurs les ^Militaires, tous, qui que vous soyez, quels que soient votre uniforme et votre grade, depuis le simple soldat jusqu'au Maréchal de France, vous
tenez une si grande place dans l'estime et la sympathie publiques. Voilà pourquoi on a beau médire de la guerre, qui est en efî'et un effroyable fléau, c'est elle pourtant qui obtient toutes les faveurs de la gloire et qui couronne ses élus de la plus belle des auréoles après celle du martyre à cause des qualités d'esprit et de cœur quelle met en exercice, mais surtout à cause du sacrifice suprême qu'elle demande au nom de la patrie, le sacrifice de la vie : « La plus grande marque d'amour, dit le Sauveur, c est de mourir pour ceux qu'on aime : Majorem caritatem nemo hahet ut animam suam ponaf quis pro amicis suis. »
Edme-Patrice de Mac-Mahon avait appris le devoir à bonne école ; il descendait dune famille irlandaise qui préféra l'exil et la ruine à lapostasie. et vint en France à la suite de Jacques II, quittant cette pauvre terre d'Irlande que les Anglais traitaient avec une barbarie dont les derniers vestiges s'efTacent à peine. La foi catholique, l'indépendance du caractère et la charité étaient héréditaires dans cette famille. La mère de Patrice, royaliste très convaincue, ne craignit pourtant pas de recueillir et d'élever à ses frais deux fdles dun régicide proscrit par la Restauration. Mac-Mahon fut placé dabord au petit séminaire d'Autun où avait déjà passé Changarnier. Il n'y a pas une de nos maisons ecclésiastiques qui n'ait élevé de très braves soldats et ce n'est pas dans l'admirable diocèse formé par les exemples et les enseigne-
ments du grand Evêque auquel je succède, qu'on serait bienvenu à contester le patriotisme du clergé.
Le jeune Patrice n'était cependant point destiné au sacerdoce. La vocation militaire l'entraîna de bonne heure et il entra à Saint-Cjr en 182o, avant dix-huit ans, pour en sortir avec le n° 13, et la réputation d'un jeune homme intelligent, instruit et spirituel. Je le remarque, Messieurs, parce que plus tard, la malice de ses ennemis politiques a forgé sur son compte ime légende de médiocrité intellectuelle qui s'est accréditée, quoiqu'elle soit fausse de tout point.
L'expédition d'Alger étant décidée, il demanda instamment d'en faire partie et fut des premiers qui débarquèrent sur le sol africain. Bientôt la révolution de 1830 éclatait, le jetant dans une perplexité profonde. S inspirant de l'exemple de ses ancêtres, et cédant à un premier mouvement, il donna sa démission, mais il la regretta presque aussitôt. Il alla confier ses anxiétés à son général qui ouvrant un tiroir lui dit : « La voilà, votre démission, je ne l'ai pas envoyée au ministre ; continuez à servir votre pays. » Blâmer le premier mouvement de Mac-Mahon ce serait blâmer le plus beau des sentiments humains, la fidélité, dont vos pères, Messieurs, ont donné de si héroïques exemples ; mais blâmer le second mouvement, ne serait-ce pas se montrer trop sévère ? La démission, c'était pour lui l'oisiveté forcée, l'ennui à perpétuité, peut-être le vice et les habi-
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tudes vulgaires. C'était une force de moins au service du pays. C'est bien assez, c'est trop que ce pauvre pays ait été troublé depuis un siècle par tant de révolutions périodiques ; où en serait-il, si à chacune de ses secousses il perdait ses soldats, ses juges, ses meilleurs fonctionnaires? Rappelez-vous la grande parole de celui qui vient de succéder à Mac-Mahon dans la présidence de votre Société. Le malheureux qui n'a su ni défendre Metz, ni en sortir, alléguait pour sa justification la révolution du 4 septembre et la chute du gouvernement impérial : « Que vouliez- vous que je fisse? Il n'y avait plus rien. — Monsieur, il y avait la France ! » Beau mot que celuilà, Messieurs : oui, il reste toujours la France, cette souveraine inamovible, cette mère qui a droit à l'amour et au dévouement de tous ses fils, et à laquelle nous devons tous, quand il le faut, sacrifier nos préférences personnelles.
L'Algérie, la Crimée, l'Italie, voilà les étapes brillantes, heureuses, de la carrière de Mac-Mahon. En Algérie il devint l'émule des Changarnier, des Lamoricière, des Bedeau, des Cavaignac, ces Africains illustres qui nous ont donné un empire tout en ajoutant à notre patrimoine de gloire. Il était décoré à vingt-deux ans pour avoir forcé à la tête d'une compagnie de voltigeurs le col de Tenich, officier de la Légion d'honneur à vingtneuf ans pour s'être distingué à l'assaut de Constantine, malgré une grave blessure reçue dans un combat corps à corps contre un Arabe qu'il avait tué de sa main. Sa
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vaillance lui avait mérité le surnom de « petit lion », et un des inspecteurs généraux de l'armée d'Afrique, un Lorrain de grand mérite, qui se connaissait en hommes, écrivait de lui : « C'est un modèle à présenter à tous. Il réunit des qualités qui semblent incompatibles. La France le comptera un jour au premier rang de ses généraux. Sa modestie domine encore son mérite. »
C'est en Crimée, Messieurs, c'est par la prise de Malakofî que Mac-Mahon entra dans lagloire. C'est à partirdu S décembre 18o5, que son nom, très estimé dans l'armée, descendit dans la foule et jouit d'une extrême popularité.
Le siège de Sébastopol durait depuis plus d'un an et Pélissier était décidé à en finir. Il prépara l'assaut définitif pour le jour de rimmacuIée-Conception où toute la France catholique invoquait Marie avec ferveur pour le succès de nos armes. La position dominante, celle dont la prise décidait le succès final, c'était la redoute de MalakofF, longue de trois cent cinquante mètres, avec des parapets en terre, des fossés de six à sept mètres creusés dans le roc, des abris blindés, tout un système défensif d'une solidité à toute épreuve, bret un ouvrage formidable.
Mac-Mahon fut chargé de l'enlever à la tête de sa division. A midi précis, le signal est donné, les canons français se taisent, Mac-Mahon s'écrie : « En avant ! » et il s'élance avec ses zouaves. A midi trois quarts, le drapeau français flottait sur Malakolf, l'entreprise héroïque était terminée. Mais à "quel prix ! Il y a quelques jours, à l'Académie française, le successeur de Camille Rousset, nom cher à l'armée, l'historien de la guerre de
Grimée, rappelait avec émotion le grand souvenir et il montrait Mac-Mahon debout dans la redoute bouleversée et croulante, parmi les monceaux de cadavres, les canons brisés, sur un sol miné qu'on s'attend, d'un moment à l'autre, à voir s'abîmer dans une effroyable explosion, Mac-Mahon indilTérent à l'ouragan de mitraille qui l'enveloppe, aussi inébranlable dans la possession qu'il a été inébranlable dans lattaque, lassant par sa ténacité les retours offensifs des Russes, qui finissent par savouer vaincus et par abandonner leur ville en faisant sauter ce qui restait encore de batteries, de magasins et de vaisseaux.
Les Anglais avaient échoué. Mac-Mahon, Messieurs, avait réussi par la qualité principale qu'on leur attribue, la ténacité sous le feu, et c'est k leur général en chef, inquiet, et doutant que les Français pussent garder ^lalakoff, que le vainqueur envoya dire ce mot historique : « J'y suis, j'y reste ! » Tout l'homme, Messieurs, est dans cette parole toute simple que les circonstances rendaient sublime et qui vaut plus à sa louange que l'oraison funèbre h\ plus éloquente.
Mac-Mahon avait pris MalakofF : Pélissier en devint duc, et c'est en Italie seulement, trois ans après, que le héros conquit son bâton de maréchal et son titre ducal en poussant ses divisions sur Magenta, en dégageant la Garde impériale compromise et en gagnant une grande bataille par une de ces illuminations soudaines que Dieu envoie aux grands capitaines et qui décident de toute une campagne. Magenta marque le point culminant de la carrière de Mac-Mahon. Après quelques années
passées à gouverner TAlg-érie définitivement conquise, il fut rappelé au commandement dun corps d" armée en juillet 1870.
Comment rappeler ces souvenirs et comment les éviter? Comment parler sans une douleur profonde dune guerre qui a pris à la France la province natale de votre grand évêque, quia mutilé celle de son successeur, qui a fait tant de veuves et tant d'orphelins parmi vous, et dont les conséquences pèsent sur l'Europe comme une menace et un malaise continuels? Du haut de cette chaire j'aperçois un g-rand nombre de combattants de Tannée terrible, de ceux qui sont accourus à la voix de la patrie en danger, et qui l'auraient sauvé s'il avait suffi du courage, de la bonne volonté, de la jeunesse, pour improviser la victoire ! Quoique nous, Lorrains, nous fussions sous le joug de l'ennemi et comme enfermés dans un cercle de fer, nous aA'ons connu vos efforts généreux. Nous avons appris que l'Anjou s'était levé comme un seul homme, que la terre des géants avait I frémi, et livré sa moisson de braves, que tout le monde \ ici avait fait son devoir ! Nous avons espéré comme ; vous, comme vous nous avons été cruellement déçus. Mais, de plus que vous, nous avons entendu les acclaj mations des vainqueurs et souffert de sa joie insultante. i Messieurs, ne vous repentez pas : vous avez sauvé l'honneur de la France en même temps que la vieille réputation de l'Anjou !
C'' Mathieu. — II 12
Gomliien, hélas 1 navez-vous pas perdu de camarades et que de morts vous avez laissés sur le champ de bataille, sur les routes glacées, dans les ambulances ou dans les prisons de l'Allemagne ! 0 chères victimes de la g-uerre, soldats de tout grade et de toute condition que les balles et les boulets ont abattus en pleine jeunesse, héros de Loigny et de Patay, pauvres mobiles, qui êtes tombés pour ne plus vous relever sur les chemins durcis par le froid ou détrempés par la pluie, où vous vous traîniez sans souliers et sans pain, pauvres séminaristes qui aviez quitté le sanctuaire pour saisir le fusil de vos mains inexpérimentées qui ne savaient que se joindre pour la prière, blessés qui avez rendu le dernier soupir en appelant vos mères d'une voix plaintive, sœurs de charité, infirmiers atteints par la contagion dont vous vouliez sauver les autres, prisonniers morts de chagrin et de nostalgie sous les brumes du nord, disparus doni la tombe inconnue n'a jamais reçu ni une fleur, ni une larme, et vous tous qui avez succombé depuis la guerre au mal quelle vous avait causé : duc de Brissac, Ezéchiel, Desmarets, Aude, Joubert, ah 1 recevez une fois de plus le salut de vos frères d'armes, les regrets de ceux qui vous ont aimés et qui vous pleurent encore, les prières que cette assemblée chrétienne offre à Dieu pour le repos de vos âmes ! Obscurs ou brillants, nous unissons vos noms dans un même hommage à celui du vainqueur de Magenta, du vaincu de ReischotTen, du blessé de Sedan, parce que vous avez pratiqué la noble devise cpii lui était familière : u Advienne que pourra! »
Je n'ai rien à vous apprendre, Messieurs, sur les catastrophes où sombra la fortune militaire de Mac- Mahon avec celle de la France elle-même, ni sur le service qu'il rendit au pays en reprenant Paris sur les misérables de la Commune, ni sur son passag-e à la Présidence de la République. Ce n'est point à lui que doivent être imputées les plus gravés des fautes qu'on lui reproche. On sait aujourd'hui que la marche désastreuse sur Sedan lui fut imposée. Sa bravoure ne fut jamais plus calme que pendant la journée où il perdit, avec la bataille de Reischofîen, son prestige de soldat toujours heureux. C'est là. Messieurs, que son chef d'état-major, le général Colson, avec lequel il étudiait une carte déployée, tomba sur lui tué net. 11 n'eut pas un frémissement, et couvert lui-même de terre et de branches d'arbres soulevées par les projectiles, il se contenta de nettoyer la carte qu il tenait sur le pommeau de .'-a selle, et ce n'est qu'après le combat qu'il montra sa peine.
Il fut entraîné dans la politique à son corps défendant, sans avoir ni les qualités ni les défauts qui font qu'on y réussit. 11 représenta la France au dehors avec une grande dignité, il ne gagna point d'argent, il ne perdit rien de sa considération personnelle. Pour rappeler un mot célèbre, il fut peu de chose peut-être quand on le considère, beaucoup quand on le compare ! Il était honnête homme, lui ! 11 n'avait rien de l'aventurier qui
exploite le pays à son profit personnel, qui prodigue les mensonges à tout le monde pour se faire une clientèle, qui agite le pays stérilement, qui fuit lâchement devant le péril, et qui, cela s'est vti, affiche le désordre de sa vie jusque dans le scandale de sa mort.
Mac-Mahon. dans sa conduite privée, se montra toujours d'une correction et d'une ^dignité parfaites. Le devoir, k ses yeux, ne soufirait pas de dispense. Il ne croyait pas qu'il y a une morale pour les hommes publics et une morale pour les simples citoyens, une morale pour les jeunes et une pour les vieux, que les vertus de famille ne sont bonnes que pour le bourgeois, et que le soldat a le droit de fourrager à son caprice à travers les champs et les vergers gardés par le décalogue ! Il était chrétien, chrétien sérieux, mettant sa conduite d'accord avec ses principes, priant, se confessant et communiant aux époques marquées par l'Église. A Nancy où il résida plusieurs années, il était connu comme un paroissien exact, arrivant toujours le premier à la messe de six heures, s'occupant du catéchisme de ses enfants et allant lui-même se concerter avec le curé pour ce qui concernait leur éducation religieuse. A la campagne où il passait les étés pendant les dernières années, il donnait aux villageois l'exemple de l'assiduité aux offices, et une fois même il daigna présider une fête de catéchisme et accorder aux enfants, avec l'honneur de sa présence, l'encouragement de ses bons conseils.
Il accueillit la mort, en face de laquelle il s'était trouvé tant de fois sur les champs de bataille, avec le même sang-froid, avec le même courage tranquille qu'il avait montrés à Malakolî et à Reischolfen, et muni de tous les sacrements de l'Eglise, il s'endormit dans la paix du Seigneur auquel il n'avait jamais cessé de croire et d'obéir. Qu'il y repose, glorieux et honoré, sous ce dôme des Invalides vers lequel il s'est acheminé par un soleil radieux, suivi de tous les grands corps de l'Etat et des représentants de toute l'Europe, entre des haies de baïonnettes et les rangs pressés de la foule recueillie, au bruit du canon qui avait marqué toutes les grandes journées de sa vie et qui berçait son dernier sommeil. Le cercueil de Duguesclin prenait des villes, a dit Chateaubriand : le cercueil de Mac-Mahon a scellé l'alliance de deux grands peuples, et le bon serviteur a servi jusque dans le tombeau !
Et maintenant. Messieurs, recueillons les enseignements de cette vie et de cette mort. Ah ! puissent cette foi solide et pratique, ce dévouement sans réserve à la patrie, ce courage calme et résolu faire école parmi nous et susciter des héros ! Puissent l'union et la concorde de tous les Français survivre aux funérailles qui en ont été la manifestation éclatante !
Au moment où César se préparait à confisquer la liberté de Rome et à franchir le petit fleuve qui était devenu pour lui la frontière visible du juste et de lin-
182 ŒUVRES Dr CARDINAL MATIIIEI'
juste, dans la nuit qui précéda son attentat, la grande image de Rome, nous dit le poète Lucain, se leva devant lui pendant son sommeil pour le supplier de reculer devant son crime. Aujourd'hui, Messieurs, César, c'est tout le monde et le crime de César c'est l'esprit de secte, d'impiété haineuse et de discorde qui menace la société. Ne vous semble-t-il pas qu'à certaines heures comme celle-ci, où la religion et le patriotisme apaisent les âmes en les élevant, ne vous semble-t-il pas voir surgir devant vous la grande image de la France appelant tous ses enfants à s'unir pour la défendre ? « Mes fils, vous dit-elle, pourquoi ailliger ainsi votre vieille mère et déchirer son cœur? Pourquoi vous insulter? pourquoi vous maudire et vous menacer sans cesse ? Prenez garde : les barbares approchent et me menacent avec vous ! Prenez garde et regardez la blessure qui saigne toujours à mon flanc mutilé ! Oh ! enfants d'une même famille, réconciliez-vous dans la foi et dans la charité du Christ qui a soutenu vos pères, du Christ qui a les paroles de la vie du temps et les paroles de la vie éternelle ! » Entendons cette voix, mes frères, abjurons devant ces autels toutes ces vieilles querelles, toutes ces inimitiés qui divisent les honnêtes gens et les frappent d'impuissance. Unissons-nous, travaillons, vivons et mourons pour Dieu et pour la France. Amen.
Allocufion pour le service du capitaine Mangin, mort au Dahornci/.
(Ang-ers, 18 96).
Je me reprocherais de terminer cette cérémonie sans vous adresser un mot du cœur pour vous remercier de la pieuse pensée qui vous rassemble ici. Un de vos camarades est tombé là-bas, bien loin, sur le champ d'honneur. Beaucoup d'entre vous ne le connaissaient point : il vous a suffi de savoir son nom et sa mort pour que, avec la générosité naturelle des soldats français, vous ayez voulu honorer son souvenir et prier pour son âme. Je vous en félicite et j'ai considéré comme un devoir de m'associer à l'hommage solennel que vous rendez au capitaine, et de mêler ma prière à la vôtre. Avec lui. Messieurs, nous honorerons tous ceux qui ont pa^'é de leur vie la gloire nouvelle que notre pays vient d'acquérir au Dahomey. Ils sont morts pour la patrie ; ils sont morts pour la civilisation chrétienne que la France représente sous ce lointain climat.
Messieurs, la plus belle faculté de l'homme, c'est la liberté, parce que c'est la liberté qui, éclairée par l'intelligence et éclairée par l'amour, le rend capable de mérite. Accomplir le bien qui coûte, dompter la passion qui gronde, s'arracher aux joies légitimes de la vie et inarcher sur son cœur pour aller où le devoir commande, s immoler soi-même pour quelque grande tâche de dévouement et de charité : voilà la grandeur de l'homme, voilà sa noblesse. « Dieu le veut ! » disaient les croisés, et ils partaient, en chantant des cantiques, pour conquérir la terre sainte et délivrer le tombeau du Seigneur.
Or, Messieurs, chacun ici-bas, sousune forme ou l'autre, a sa croisade à accomplir, sa terre sainte à conquérir et son tombeau sacré à délivrer. Le mérite de la croisade est proportionné au sacrifice qu'elle impose ; et comme le bien par excellence, celui qui renferme tous les autres, celui auquel nous tenons le plus et dont la perte nous cause une horreur instinctive, c'est la vie, le mérite suprême c'est le sacrifice de la vie, parce que c'est le sacrifice qui exige la plus grande force morale et témoigne du plus grand amour : « Majorem caritatem nemo habet ut animam suam ponat quis pro amicis nuis : personne ne peut aimer plus que de donner sa vie pour ce qu'il affectionne. »
Celui qui a inspiré ces paroles les a justifiées en montant au Calvaire pour nous, en s'étendant sur une croix, en épuisant tous les supplices, en savourant volon-
taireinent toutes les horreurs de l'agonie, dans un sacrifice qui a été le chef-d'œuvre d'un amour infini poussé jusqu'à la plus cruelle des morts endurée volontairement pour notre salut.
C'est d'après ce principe, Messieurs, qu'il faut estimer votre état. La disposition au sacrifice, la possibilité et l'acceptation de la mort sanglante, voilà. Messieurs, ce qui donne à la profession militaire toute sa dignité, voilà ce qui l'élève au-des.sus de toutes les professions civiles jusqu'à une hauteur voisine de celle où plane le martyre dans sa gloire incomparable ! Voilà pourquoi l'humanité tresse ses couronnes et pousse ses grandes acclamations en Fhonneur de ceux qui, dans tous les temps, sous tous les climats, ont été moissonnés en pleine jeunesse sur les champs de bataille où ils avaient couru pour obéir à la patrie. Voilà pourquoi, Messieurs, nous sommes ici recueillis, émus, priant pour ce brave Angevin qui a succombé aux blessures reçues dans la guerre du Dahomey, et répétant à sa louange le mot célèbre que l'antiquité a transmis aux temps modernes et qui exprimera l'opinion du genre humain tant qu'il y aura des hommes pour admirer le courage et l'honneur : « Dulce et décorum pro patria mori : il est doux, il est beau de mourir pour la patrie ! »
Ce qui augmente le prix de cette mort, c'est qu'elle a été causée par une de ces guerres véritablement françaises dont notre pays a la spécialité et qu'il déclare presque périodiquement à la barbarie, à l'oppression, à la méchanceté consommée, au nom de la civilisation chrétienne. Il j a des peuples. Messieurs, qui ne se piquent pas de chevalerie, qui se battent pour gagner de l'argent, en ouvrant des débouchés à leurs négociants: dans l'histoire de nos voisins d'Outre-Manche, il y a une guerre qu'on appelle la guerre de l'opium : autant dire guerre de l'épicerie. 11 y a des peuples dont la gloire est faite du sang et des larmes de leurs voisins, des souffrances de ceux qu'ils exilent, de la plainte de ceux qu'ils tiennent opprimés sous le talon de leurs bottes et la pointe de leurs sabres. Et il y a des peuples chevaleresques qui pratiquent la loi de la charité en se dévouant pour les autres. Il y a des peuples comme toi, ô mon cher pays, qui as tant de fois tiré l'épée pour les victimes, tant de fois sonné la charge contre les tyrans, et tant de fois aussi été payé par l'ingratitude . La guerre du Dahomey, Messieurs, est une de ces expéditions qui, pour rappeler une expression connue, ajoutent une page aux Gestes de Dieu accomplis par les Francs. Je n'ai rien à vous apprendre sur les horreurs qui se commettaient à ciel ouvert, dans ce pays, avant l'apparition de nos armes. Qu'était-ce que le Dahomey ? — Un repaire. Qu'étaient-ce que les souverains du Dahomey?
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— Néron, Galigula et Djmitien revivant sous une physionomie encore pire, dans des cruautés encore plus révoltantes! Ce sont eux. Messieurs, qui, il n"v a pas très longtemps, se baiii^naient littéralement dans de grandes cuvettes remplies de sang humain pour se donner de la vigueur. Ce sont eux qui faisaient couper les mains k de pauvres gens pour les condamner ensuite à battre du tambour avec leurs bras mutilés. Ce sont eux que des négociants, sans doute pleins d'admiration et de sollicitude pour cet état social, ont pourvu d'armes perfectionnées pour se défendre contre nous et nous tuei* plus de monde.
Mais Dieu était avec la France et elle a vaincu dans cette guerre très difficile, qui exigeait des qualités de patience, de stoïcisme, de solidité et de courage obscur et continu qu'on n'accorde pas toujours à notre race et dont elle a donné, sur ce terrain, des preuves éclatantes. Puissent les missionnaires achever l'œuvre des guerriers en ouvrant le ciel aux victimes que nous avons délivrées sur la terre.
Il y a des gens qui blâment ces guerres civilisatrices et qui voudraient diminuer le cœur de la France en la réduisant à la condition de ces nations bourgeoises qui s'enferment dans le bien-être et ne sortent jamais de chez elles. N insultons point notre histoire, Messieurs, ne rougissons point d'avoir été les chevaliers de Dieu dans le monde ! Est-ce que la richesse est tout pour un peuple ? Est-ce que la guerre pour une idée ne vaut pas
la guerre pour une balle de coton ou un morceau d'opium? D'ailleurs ces gens à courte vue et à sagesse positive ont-ils toujours raison même en ce monde ? Est-il vrai que Dieu, qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau donné en son nom, ne fasse jamais rien pour les peuples c[ui donnent leur sang par pur dévouement ? Estil vrai qu on fasse toujours et nécessairement des ingrats ? Je ne le crois pas, Messieurs, et je vois d'ici quelqu'un qui est de mon avis.
De l'autre côté des Alpes, une nation que nous avons créée (ce n'est pas l'œuvre dont nous ayons le droit d'être le plus fiers) semblait oublier absolument ce qu'elle nous doit. La reconnaissance persistait pourtant dans les couches profondes de la nation. Il a sulïi d'une circonstance, d'un anniversaire, de la présence d un homme, d'un officier français, pour la réveiller et toute l'Italie du nord s'est levée pour présenter les armes au général qui rappelait si brillamment Magenta et Solférino.
Des incidents pareils, le succès de la guerre du Dahomey, le patronage qu'en dépit de sa politique intérieure la France ne cesse d'accorder, au dehors, aux œuvres catholiques qui augmentent son influence, vos travaux, Messieurs, vos efforts recueillis, patients et heureux, pour élever notre armée à la hauteur de toutes les espérances, les sympatliies puissantes qui nous sont venues du dehors, ce sont là autant de symptômes heureux qui nous consolent des tristesses qui ne nous manquent pas,
ORAISONS FUNÈIÎRES 181)
et nous rassurent contre les passions féroces et excentriques dont le triomphe serait la ruine de l'édifice social... Non, la France n'est plus cette nation humiliée que toute l'Europe regardait avec dédain ! Elle n'est plus cette lépreuse dont les pharisiens du pays de Luther montraient les plaies avec un geste de dégoût hypocrite. Regardez et écoutez ! Nous ne sommes plus seuls. Que disaient les journaux d'hier à propos des affaires de Siam ? Que se passait-il il y a deux ans dans un port de la Baltique ? Quelles sont ces voix qui se répondent fraternellement des bords de la Seine à ceux de la Neva en passant par-dessus la tête de nos ennemis qu'elles inquiètent dans leurs forteresses et dérangent dans leurs complots ? Ce sont deux grands peuples qui s'appellent, prêts à se donner la main au jour du péril et qui chantent les mêmes hymnes et dont les cœurs battent à l'unisson !
Et là-bas, ô France, dans l'Orient lointain, nous saluons l'aurore des jours meilleurs qui se lèvent pour toi ! Et c est pourquoi, ô mère chérie, nos yeux se mouillent et un grand souille d'espérance passe sur nos âmes meurtries de tes douleurs ! C'est pourquoi les ossements des héros de Mars-la-Tour et de Gravelotte tressaillent au fond de leurs tombeaux en attendant le jour peut-être prochain des miséricordes de Dieu sur toi.
0 drapeau de la France ! drapeau qui as fait le tour du monde et que les mains de nos pères ont promené de capitale en capitale jusqu'à Moscou, drapeau qui flottais sur les cathédrales de Metz et de Strasbourg, drapeau qui gardes l'Algérie, la Cochinchine, le Dahomey, et qui,
en ce moment, épouvantes le royaume de Siam : c'est vraiment toute notre histoire que tu symbolises. Ce sont nos gloires, ce sont tous nos souvenirs les plus chers, ce sont nos espérances, c'est toute notre âme, c'est toute l'àme de la France que tu portes dans tes plis tour à tour triomphants et humiliés. Ah 1 puisses-tu bientôt te retrouver à l'honneur après avoir été à la peine I Puisse cette cathédrale se tapisser de trophées et se joncher de fleurs et entendre bientôt retentir le Te Deum dléna ! Messieurs, c'est à vous qu'est confié cet honneur du drapeau. 11 est entre bonnes mains. Préparez-vous à l'aA'enir par l'austérité de la vie, par les vertus chrétiennes et par l'habitude du sacrifice. Je souhaite du fond du cœur que vous moissonniez la gloire sans trouver la mort . Je souhaite qu'aucune des mères, aucune des épouses qui m'entendent n'aient à pleurer sur un cercueil.
Et maintenant, à tous ceux qui sont morts pour la patrie, que Dieu donne le repos éternel ! que Dieu donne la paix et la victoire aux vivants! que Dieu protège la France!
Oraison funèbre du Général Miirquis cfAndigné.
Mes très ciiers Frères,
Quand Turenne tomba, tué par un boulet allemand, tout près de notre Alsace, le grand général, qui se battait contre lui pour la maison d'Autriche, lui fît dans une seule phrase la plus magnifique des oraisons funèbres. En apprenant la nouvelle, Montecuculli se recueillit un instant et dit : « Cet homme-là faisait honneur à Ihomme. »
Malgré la différence des temps et des situations, je n hésite pas à m'emparer de cette parole et à vous dire devant ce cercueil qui réunit, dans une si touchante unanimité de regrets, tous ceux qui ont connu le nolîle défunt que nous pleurons : (( Nous venons de perdre un homme qui, par ses rares qualités d'esprit et de cœur, faisait vraiment honneur à la nature humaine, à sa famille dont il continuait les traditions illustres, au pays de Segré et au département de Maine-et-Loire, quil représentait si dignement dans les conseils publics; à toute la France pour laquelle il avait versé son sang, à la religion qu'il professait avec une foi sincère et à laquelle il devait certainement l'élévation de ses senti-
ŒUVRES Di: CARDINAL MATHIEU
ments et la dignité de sa vie. » Tel était, en efîet, M. le marquis Henri-Léon d'Andigné, général de brigade, sénateur et conseiller général de Maine-et-Loire, ancien pair de France.
Il me témoignait tant de confiance affectueuse et j'éprouvais pour lui tant de sympathie et de respect, que c'est avec un vrai déchirement de cœur que je monte dans cette chaire pour aous rappeler, en peu de mots, ce qu'il valait, le recommander à vos prières et témoigner aux parents que cette mort accable, la part que nous prenons à leur deuil, qu'à parler humainement rien ne saurait consoler.
Pardonnez-moi, mes Frères, de le louer si mal au moment même où vous le louez si magnifiquement par les funérailles que vous lui faites. Oui. la plus éloquente oraison funèbre du défunt, c est vou.s-mêmes, c'est votre afïïuence, ce sont vos regrets, ce sont les larmes des pauvres. C'est le concert d'éloges qui retentit sur cette tombe et auxquels tous les partis ont voulu prendre part ; c'est, passez-moi l'expression, la plainte universelle de l'Anjou, qui se sent atteint par cette perte...
Vous savez mieux que moi de quelle grande et forte race il sortait. Dès qu'il y a une histoire d'Anjou, les d'Andigné y apparaissent nombreux, vaillants, durs aux combats, doux après la victoire : « Il suffit, disait le proverbe, de battre un buisson d'Anjou pour qu'il en sorte un d'Andigné. » Dans ces buissons, ils étaient à
l'airût des grandes causes à soutenir et des beaux coups d'épée à donner. Ils en sortaient pour courir à la conquête de la Terre Sainte avec Philippe- Auguste et saint Louis, et mériter que leur nom figure à la salle des Croisades, au château de Versailles ; pour prendre part à la guerre des deux Jeanne de Bretagne, où l'un deux, par son esprit chevaleresque et son dédain des petits profits, obtint de Charles de Blois l'éloge qui est devenu la fîère devise de la maison : Aqiiila non capit muscas\ ou enfin pour donner à l'Eglise des prélats comme ceux qui figurent dans les fastes épiscopaux de Nantes et de Châlons.
Le père de notre général était ce d'Andigné, héros parmi les héros, dont le nom, encore entouré d'une auréole légendaire, évoque le souvenir d'une sorte de paladin de Charlemagne, égaré dans la prose de notre siècle, indomptable dans sa force, son courage, sa fidélité à son Dieu et à ses princes... : d'Andigné qui se battait comme Roland et qui, plus heureux que lui, échappant sain et sauf aux rencontres les plus meurtrières, s'évadait des donjons les mieux gardés, courait des aventures plus extraordinaires que celles des romans ; d'Andigné qui osa tenir tête à Bonaparte et regarder, sans être ébloui, ce soleil, si éclatant dès son lever !
Vous connaissez le dialogue à la Corneille, qui s'échangea entre ces deux hommes extraordinaires :
— Si vous ne faites pas la paix, je marcherai ^nr vous avec cent mille hommes !
— Nous tâcherons de vous prouver que nous sommes dignes de vous combattre.
C*' Mathieu. — H 13
— J'incendierai VOS villes...
— Nous vivrons dans les chaumières.
— Je brûlerai vos chaumières.
— Nous nous retirerons dans les bois. Du reste, vous brûlerez la cabane du cultivateur paisible, vous ruinerez les propriétaires qui ne prennent aucune part à la guerre... mais vous ne nous trouverez que lorsque nous le voudrons bien, et, avec le temps, nous détruirons toutes vos colonnes en détail.
Ils sont rares. Messieurs, les hommes qui ont fait peur à Bonaparte ; d'Andigné expia ce privilège au fort de Joux.
Sous la Restauration, le géant au repos commença sa carrière d'époux et de père à l'âge où dautres la terminent.
A cinquante-trois ans il épousa une jeune fille admirablement douée, née en Amérique, d'une famille d'émigrés comparable à celle d'Andigné par l'ancienneté de l'illustration, M"" de Blacons, qui le récompensa de ses fatigues héroïques par le bonheur domestique le plus profond et le plus pur.
Tels furent les parents dont Henri-Léon d'Andigné naquit à Orléans, en 1821. Il avait gardé pour eux un véritable culte ; en septembre dernier, me montrant le château des Condillac tout plein des souvenirs de sa mère, il me parlait d'elle avec la piété filiale la plus touchante. Enfant aimable et vif, jeune homme très brillant, Léon d'Andigné aurait pu, comme tant d'autres.
perdre son temps et sa vie au milieu des plaisirs qui s'offraient à lui. Il repoussa les tentations de l'oisiveté et voulut ajouter au patrimoine d'honneur des siens, estimant avec raison que le prestige du passé le plus illustre a besoin d'être défendu par le mérite personnel, et qu'à notre époque un (ils de famille ne peut rester quek[ue chose qu'à condition de devenir quelqu'un.
Il se prépara k Saint-Cyr, y entra dans un rang ordinaire, mais en sortit dans les premiers et fut placé dans l'état-major, où il fut remarqué, dès ses débuts, comme un excellent oiïicier. En 18i7, il releva le titre héréditaire de pair de France, qui avait été conféré à son père par la Restauration. Il se réjouissait, en 18o4, de partir pour la guerre d'Orient, quand en mettant le pied sur la passerelle du bâtiment qui allait l'emporter, il fit un faux pas et se cassa la jambe. Ainsi privé de la campagne de Crimée, il se dédommagea plus tard par celle d'Italie qu'il fit très bravement, et vers 1860 il fut envoyé à Londres comme attaché militaire près l'ambassade de France, poste envié dont le titulaire, chargé de représenter notre armée auprès de l'étranger et de nous renseigner sur l'armée de l'étranger, a besoin pour réussir de toutes les qualités de l'homme du monde et de tous les talents de l'homme du métier. M. d'Andigné y excella, et l'aristocratie la plus jalouse et la plus fermée du monde accueillit comme l'un des siens le brillant commandant d'état-major.
Il venait alors d'épouser M"'' de Barbentane.
Je ne dirai point, Messieurs, le bonheur qu'il dut à cette union, ni toutes les qualités que la jeune femme
tenait de sa mère. Toutes les deux gémissent en ce moment, frappées du même coup, et je craindrais de manquer de respect à leur douleur, en y mêlant l'éloge le plus légitime.
Je me bornerai à rappeler que les jeunes époux connurent alors ce que Bossuet appelle « le plus vif de la félicité humaine », et que Dieu les bénit en leur accordant une des plus grandes joies de ce monde : celle de se voir revivre dans trois enfants excellents qui leur ressemblent. Deux naquirent k Londres et furent baptisés par le cardinal Wiseman, qui tint à donner cette marque d'amitié aux parents dont il appréciait la foi et le mérite.
Cependant Torage grondait sur ce bonheur domestique, l'orage dans lequel devaient sombrer la fortune et la gloire de la France.
Ah! Messieurs, je sais que je ne puis me dérober à ces souvenirs ; mais qu'il est dur, pour un fils de la Lorraine mutilée, de les évoquer une fois encore, de se rappeler ces troupes qui partaient en chantant, cet enthousiasme presque universel, ces grandes espérances qui remplissaient les cœurs, qui mouillaient les yeux, qui poussaient à l'avance des cris de victoire, et les horribles déceptions qui ont suivi !
Le marquis d'Andigné était alors colonel, attaché à l'état-major du i'' corps d'armée, sous les ordres du général de Lartigue. Il s'en alla plein d'illusions comme nous, emportant une carte d'Allemagne et emmenant
un interprète. Peu de semaines après, il n'avait plusbesoin d'interprète et se trouvait heureux de décrocher dans une salle d'école une médiocre carte du département des Ardennes.
Il passa d'abord plusieurs jours à Strasbourg-, où il ne manqua pas d'aller prier à la cathédrale; puis il remonta vers le nord avec le maréchal de Mac-Mahon, il fut le témoin désolé de nos premiers revers et se vit condamné, dès le commencement du mois d'août 1870, à suivre étape par étape cette voie douloureuse qui aboutit au calvaire de Sedan !
La division Lartigue porta tout le poids de la bataille de Reichshoffen, où elle fut très maltraitée.
Pendant toute la journée, M. d'Andigné ne cessa de transmettre des ordres ou de diriger des mouvements sous le feu le plus ardent. Un lancier fut tué tout près de lui, et, pendant qu'il échangeait des observations avec son général, il arriva plus d'une fois que les branches de l'arbre sous lequel ils causaient, brisées par les balles, venaient leur fouetter la fig^ure.
A la fin, quand Mac-Mahon, accablé par le nombre, dut se résigner à la retraite, ce fut au colonel détatmajor de la i'^ division qu'il confia l'ordre prescrivant à la brigade de cuirassiers du général Michel de charger avec eux, et il prit sa part de cet épisode sublime qui jeta un si grand reflet de gloire sur nos premiers malheurs.
Vers le soir, avec ce qui restait de sa division, il prenait la route de Sarrebourg, repassant triste, harassé et découragé par ces chemins qui l'avaient vu si joyeux ;
et il ne parvint à se refaire un peu le corps et l'àme que quatre ou cinq jours après, en voyant les braves populations de l'Est s'empresser autour de nos soldats épuisés et en recevant l'hospitalité d'une Lorraine, admirable de charité et de patriotisme, M"^'' la baronne de TEspée. dont le mari était assassiné lâchement quelques mois plus tard, en défendant l'ordre, comme préfet de Saint- Etienne.
M. d'Andigné, suivant les destinées de toute l'armée de Mac-Mahon, fut entraîné avec elle dans le goufPre de Sedan ; mais sa division honora notre défense en luttant avec une extrême énergie contre le 12*' corps saxon qui la repoussa sur le village de Daigny. C'est tout près de là que dans la matinée du i" septembre, après avoir, pendant toute la campagne, montré le courage le plus intrépide et le plus calme, le colonel eut deux chevaux tués sous lui et finit par être grièvement blessé de trois coups de feu ; un lui traversa la jambe gauche de part en part, l'autre l'atteignit profondément à la cuisse, et le troisième lui fracassa le bras droit. 11 tomba dans un champ de betteraves, se traîna comme il put dans un pli de terrain pour se protéger un peu contre la grêle de projectiles qui balayait le sol, et attendit la mort de neuf heures du matin à quatre heures et demie du soir.
Heures terribles et inoubliables qui marquent le point culminant de la carrière de M. d'Andigné et lui donnèrent cette consécration que le malheur ajoute au mérite le plus éclatant :
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Cette matinée-là, Messieurs, rien ne manquait à la coupe damertume 1 Torturé par ses blessures, par langoisse patriotique quil éprouvait en constatant les progrès de l'ennemi, par le souvenir des siens qu'il n'espérait plus revoir, le pauvre colonel chercha du secours auprès du Père qui n'oublie jamais ses enfants et qui entend les cris des blessés sur les champs de bataille.
De son âme, tout naturellement chrétienne, monta vers le Seigneur une prière ardente, qu il croyait bien être la prière suprême !
(( Je recommandai mon âme à Dieu et lui parlai des miens », écrivait-il un peu plus tard.
Il racontait sur ces terribles moments deux détails que je ne veux point taire, dussent-ils vous paraître trop familiers : Deux animaux immondes, disait-il, insultèrent à son agonie : un pourceau attiré par le sang qui avait coulé de ses plaies ; il le chassa en le frappant d'un morceau d'obus encore tout chaud qui se trouva à portée de sa main libre ; le second était un maraudeur saxon qui lui vola sa montre et voulut prendre son épée. Contre cette insulte le blessé se défendit avec tout ce qui lui restait de force et tout ce qu'il savait d'allemand. Il reprocha son procédé au maraudeur, en menaçant de le faire fusiller, si bien que le misérable, quelque peu effrayé, lâcha prise, s'en alla et revint quelque temps après, en rapportant, non point la montre, mais un morceau de sucre, comme pour obtenir le pardon de son vol.
Cependant les chevaliers de Saint-Jean, qui servaient d'ambulanciers dans l'armée allemande, arrivèrent à leur
tour auprès du blessé, le soulevèrent avec des précautions infinies et l'emportèrent à l'ambulance de Daig-ny, où il reçut les soins les plus dévoués.
Longtemps sa vie fut en danger et inspira les plus vives inquiétudes aux chirurgiens ; huit jours après la bataille, arrivent auprès de M, d'Andigné deux médecnis dont l'influence fut souveraine : sa femme et sa mère, qui s'étaient mises en route au premier bruit de son malheur, bravant les fatigues et les périls d'un pareil voyage. Elles obtinrent que leur cher malade, jugé trop faible pour devenir dangereux avant la fin de la campagne, fût transporté à Namur, chez M. le marquis de Croix, dont son frère Amédée avait eu le bonhenr d'épouser la fille... Namur, c'était la famille : M. d'Andigné était sauvé ! Mais sa convalescence fut longue et laborieuse, ses blessures se rouvrirent souvent, et sa santé reçut alors une atteinte dont elle ne se remit jamais complètement.
M. d'Andigné reprit du service dès qu'il le put dans l'armée active, et y fut attaché à l'état-major de la place de Paris ; il attendit jusqu'en 1875 les étoiles de général de brigade. Vous penserez comme moi, Messieurs, que la récompense n'était point prématurée, qu'elle avait été bien gagnée, et qu'en rentrant en Anjou, au mois de février 1871, le noble convalescent pouvait se rendre le témoignage d'avoir rajeuni la gloire de son blason.
Ainsi pensèrent les Angevins, qui l'accueillirent par
ORAlSOiNS FUNÈBRES 201
des marques éclatantes de sympathie et qui, l'ayant déjà nommé conseiller g'énéral en 1861, immédiatement après l'élurent au Sénat en 1876.
Jusqu'à sa mort M. d'Andigné occupa sans interruption ces deux fonctions, dont la confiance de ses électeurs fit pour lui une sorte de fief inamovible.
Comment il la justifia, comment il remplit son mandat au conseil départemental et au Sénat? Ce n'est pas à moi à vous l'apprendre : tout le pays de Segré, tout le département le sait et il le pleure en ce moment comme un bienfaiteur public. Il s'occupait des intérêts de son canton et de son arrondissement avec une suite, une intelligence et un dévouement qui furent récompensés par les plus heureux résultats et par la popularité la plus légitime. Le chemin de fer d'Angers à Laval fut longtemps sa préoccupation principale et, à la fin, son éclatant succès.
J'empiéterais sur la tâche de ses collègues et sur l'hommage qu'ils vont lui rendre en insistant sur ce point. Ce que j'ai connu personnellement, c'est sa bonté parfaite ; accueillant et affable pour tous, particulièrement pour les pauvres, il donnait, il donnait toujours, et sa charité coulait sur ce pays, comme une fontaine inépuisable. Toutes les œuvres l'appelaient à leur secours, et il entrait dans toutes les œuvres, toujours prêt à payer de sa personne, de sa parole et de sa bourse. Il m'adressa un jour un reproche amical qu'un évêque n'entend pas souvent : celui de n'avoir pas sollicité son concours pour une de nos institutions qu'il avait déjà soutenue très généreusement : « Pourquoi donc, disait-il, ne m'avezvous pas demandé mon billet de mille francs ? >,
Ce qui excitait surtout sa sollicitude, c'étaient les œuvres d'éducation et d'enseig'aement destinées à préserver le peuple des influences multiples qui travaillent à le corrompre.
Ce g-entilhomme, qui était la bonne grâce et l'amabilité mêmes, avait, à l'occasion, le don des indignations éloquentes, quand ses convictions religieuses et morales étaient en jeu, et son apostrophe k « un malheureux jeune homme » est restée célèbre.
Dieu était une de ses fidélités, et depuis longtemps il remplissait avec une exactitude parfaite les devoirs essentiels du chrétien : « Je ne suis peut-être pas assez dévot, me disait-il un jour ; dans mon jeune temps on ne nous instruisait pas sur la religion aussi bien qu'aujourd'hui ; mais soyez tranquille, le fond est bon, et je sais ce qu'il faut faire. »
Ce fond excellent se manifesta de plus en plus avec les progrès de l'âge et le déclin de sa santé. Depuis longtemps déjà ses forces diminuaient, sa vue baissait, et de graves symptômes alarmèrent plus d'une fois la tendresse des siens.
Devenu infirme et presque aveugle, le général ne manquait pourtant à aucune de ses obligations, et il réussissait à les remplir, grâce à la collaboration admirablement dévouée de cette fille qui a été pendant plusieurs années son œil, sa plume et son bras, et qui, pratiquant la piété filiale avec une abnégation dont elle seule ignore le mérite, a sacrifié généreusement à son père toutes les espérances qui fleurissaient autour d'elle. C'est ainsi que tout à l'heure, dans le parc de Monet, je voyais une
ffuirlande verte s'enrouler autour d'un tronc desséché et dissimuler sous cette riante parure les blessures infligées au vieux chêne par les années et les tempêtes. Que Dieu comble M"® d'Andigné de toutes les jouissances qu il a promises à ceux qui honorent et assistent leurs pères et leurs mères ! Elle a donné un exemple trop rare à une époque où les enfants ont trop souvent le bonheur égoïste et laissent avec insouciance leurs parents vieillir dans la solitude et les infirmités.
Cette tendresse attentive épiait avec inquiétude les progrès du mal. Il y a deux mois, dans son salon, le général fut frappé d'une attaque subite, et le médecin qui le soignait avec le dévouement d'un ami jugea immédiatement la situation très grave et le danger imminent. J'accourus en toute hâte, et avec l'aide de M. le curé de Beaufort j'administrai les derniers sacrements au malade. Il me l'econnut parfaitement, répondit à toutes mes exhortations et baisa très pieusement et à plusieurs reprises la croix indulgenciée que je lui avais donnée ; puis il bénit tous les siens qui pleuraient agenouillés devant son lit : c'était, je vous l'assure, une scène pleine de grandeur et d'émotion que n'oublieront jamais ceux qui l'ont vue.
Contrairement à toutes les prévisions, un mieux sensible se produisit et prouva une fois de plus qu'on ne meurt pas de l'Extrême-Onction. Le général reprit quelque force, put encore se lever, se promener, jouir pendant quelques semaines de son domaine de Monet, de l'affection des siens et de toutes les espérances que caressent si volontiers les convalescents.
Il parlait d'un voyage à Angers : « Puisque notre évêque est venu m'assister, disait-il, j irai le remercier et me confesser à lui pour mes Pâques. »
Hélas! il n'en eut pas le temps et fut emporté brusquement dans la nuit du samedi au dimanche des Rameaux, tenant en main la croix indulgenciée qu'il aimait et voulait toujours avoir à sa portée.
Heureux ceux qui comme lui meurent dans le Seigneur et ont été précédés devant son tribunal par un long cortège d'aumônes, de bonnes œuvres et de démarches de toute sorte inspirées parle sentiment chrétien !
Voilà, mes Frères, ce qui doit nous rassurer pour son âme, maintenant que la mort lui a tout pris et l'a dépouillé de tous les biens qui faisaient de lui un des privilégiés de ce monde. Que lui reste-t-il ? le mérite des devoirs qu'il a fidèlement accomplis et la prière des pauvres qu'il a si généreusement secourus. Demandons à Dieu d'abréger pour lui, s'il en est besoin, le temps de l'expiation, d'accomplir la promesse évangélique et de faire miséricorde à ce miséricordieux.
Et maintenant adressons un dernier hommage à cet homme d'élite que nous ne pouvons assez regretter et que nous allons conduire au caveau où l'attend son illustre père. Il me semble que tout à l'heure les ossements du vieux héros vont tressaillir, et que, se soulevant à demi dans sa tombe, il va dire à son fils : '( Couche-toi à côté de moi, mon enfant, tu es digne de partager mon sépulcre, tu n'as pas fait mentir le sang d'Andigné ! » Oui, cher et vénérable ami, vous vous êtes montré digne de votre race et de votre père : aucun éloge ne l'emporte sur celui-là I
Adieu, au nom de tous ceux qui vous pleurent! au nom de cette compagne qui a partagé vos bons et vos mauvais jours, vos mérites, vos vertus et votre charité ! au nom de ces enfants qui suivront vos exemples et feront bénir votre mémoire en continuant vos bienfaits ! au nom de toutes les personnes et de toutes les œuvres auxquelles vous allez manquer, au nom des pauvres, au nom de la religion, au nom de la France tout entière, ([ue vous avez servie avec un dévouement qui ne s est jamais démenti !
Puissent les hommes qui vous ressemblent se multiplier pour l'honneur et le salut de notre pays, exposé à tant de redoutables éventualités !
Seigneur, accordez le repos éternel au défunt <jul croyait en vous. Ainsi sait-il.
Discours prononcé aux funérailles de M. le baron de Lassus.
Et erit laïKiiutin lignum (jiiod plantalum est seciis decurxus aquariiin... Et foliiim ejus non defliict:el omnia quxcumque faclet prosperabnntur.
Il sera comme un arbre planté le longf des eaux. Son feuillage ne passera point et tout ce qu'il fera réussira (Psal., I, 3 et 4i.
Il V a des morts qui s'en vont sans laisser de regrets parce que leur disparition est plutôt un soulagement qu'un malheur. Il y en a qui sont pleures par un tout petit cercle de parents et d'amis ; et il y a des morts qui inspiraient tant d'affection, qui rendaient tant de services, qui tenaient une telle place dans la considération publique , que tout un pays porte leur deuil et se sent frappé par le coup qui les enlève à leur famille. Tel était le défunt éminent et excellent auquel nous rendons les derniers devoirs et qui s'en va prématurément, après avoir servi Dieu avec une fidélité qui ne s'est jamais démentie et obligé son prochain avec une inépuisable charité. Quelle oraison funèbre éloquente, mes très chers Frères, que cette explosion de douleur qui a éclaté dans toute la région, au ])ruil de la mort de M. le baron de Lassus ! Ne semble-t-il pas que chacun de ceux qui l'ont connu le pleure comme un de ses proches, tant la sympathie qu'il
inspirait était profonde et universelle? ^"otre empressement à vous rendre à ses funérailles, les larmes que je vois couler, cette foule immense dans laquelle se confondent tous les partis et toutes les conditions, cet hommage solennel et touchant que toute la région cleMontréjeau rend aujourd'hui à sa mémoire, le louent beaucoup mieux ([ue ne pourra le faire ma faible parole. Je me reprocherais pourtant de me taire devant le cercueil de ce grand chrétien, de ce grand homme de bien, et je vais essayer de vous dire très brièvement, pour vous édilier, tout ce que valait M. le baron Marc de Lassus, ancien Maire de Montréjeau, ancien Conseiller Général de la Haute-Garonne, ancien membre de la Chambre des Députés.
« Heureux, dit la Sainte Ecriture, celui (jui nest point (( allé dans les assemblées des impies et qui n"a point « suivi la route des pécheurs ! Il ressemblera à un arbre « planté le long des eaux. Son feuillage ne passera point « et tout ce qu il fera réussira. » Comparaison charmante, qui s'applique avec une justesse parfaite à l'homme de foi, au père de famille, à l'homme public que fut M. de Lassus.
11 était né dune famille ancienne et connue dans l'histoire du Midi, dont les différentes branches ont occupé de temps immémorial les hautes vallées du bassin de la Garonne. « Dieu de Lassus, loge-nous La-Sus ! «Aucune maison ne possède une plus belle devise et ne s'y est montrée plus fidèle. C'est donc en vieille terre chrétienne que l'arbre fut planté. Les eaux de la grâce arrosèrent ses racines et ses fleurs s'épanouirent au souffle de Dieu.
Le jeune Marie-Marc de Lassus, formé par les enseignements et les exemples d'un foyer chrétien, enfant très pieux, très intelligent, très aimable, fît concevoir dès ses premières années des espérances qu'il réalisa pleinement. Au collège ecclésiastique de Vaugirard oîi il fut • placé, il remportait tous les prix, y compris celui de sagesse, sans en concevoir l'ombre de fierté. <.< Voyez Marc de Lassus et faites comme lui. » Ces paroles étaient, pour ainsi dire, passées en proverbe dans rétablissement, tant les maîtres les répétaient souvent pour stimuler les élèves et répondre à leurs objections. 11 poussa le désir de s'instruire jusqu'à solliciter, à la iîn de ses classes, les modestes fonctions de professeur de sixième, en vue de jDréparer sa licence et de suivre les cours des professeurs de la Sorbonne. Paris le charma par ses chefs-d'œuvre et les ressources qu'il offre à l'étude, mais sans le corrompre. Il garda intactes sa foi et ses mœurs au milieu des séductions de la richesse et jusqu'au sein de ces tempêtes que la jeunesse soulève dans les cœurs de vingt ans. 11 se maria, à trente-six ans, à une jeune fille accomplie, M"'' Pillet-Will, qui traversa sa vie comme un éclair de bonheur, car elle mourut très peu de mois après la naissance d'un fils qu'elle ne fit qu'entrevoir : pauvre enfant, qui ne connut point les sourires de sa mère et qui fut pendant quelques années tout l'espoir et tout le charme d'un foyer si prématurément dévasté. Ce fils m'entend ; je ne vous dirai donc rien des grandes qualités qui en font la vivante image de son père et lui promettent un successeur ; ne troublons point sa douleur par des éloges intempestifs !
Marc deLassus, après un assez long- veuvag^e, retrouva le bonheur domestique le plus vif et le plus profond, en s'unissant en secondes noces à une de ces épouses dont la sainte Ecriture a peint à l'avance le portrait en nous décrivant la femme forte, celle qui vaut mieux que tous les trésors du monde, qui unit la grâce à la fermeté, et dans laquelle le cœur de son mari se repose en toute confiance comme dans un asile inviolable et sacré. Dieu combla cette union de toutes ses bénédictions temporelles et s})irituelles, et M. de Lassus eut la joie réservée à l'homme qui craint le Seigneur, celle de voir de nombreux et charmants enfants s'asseoir à sa table et la décorer comme une guirlande d'olivier. 11 legarda son bonheur comme une dette contractée à l'égard de la Providence, aux vues de laquelle il s'efforça de répondre en pratiquant mieux que jamais les devoirs généraux du chrétien et les obligations particulières imposées aux privilégiés de ce monde. Il partageait son temps entre Paris et Montréjeau. Mais au milieu des distractions de la capitale, tout comme dans la paix des champs, il restait le modèle du paroissien exact, consciencieux, généreux, qui fait la joie de son curé et l'édilication des fidèles. Différent de plus d'un homme de sa "-énération et de son monde, il ne considérait point la religion comme un de ces vêtements commodes qu'on met à la campagne et qu'on ôte à la ville pour se mettre plus à l'aise. Il pratiquait parce qu'il croyait et comme il croyait, sérieusement et simplement, sans crainte comme sans ostentation ; il s'applitiuait à mettre d'accord ses convictions, ses paroles, son attitude et toute sa conduite. Il était de ceux qui ne fuient pas les
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grandmesses et qui n'expédient pas leurs dévotions en toute hâte. On le voyait fréquemment aux vêpres de la paroisse Saint- Augustin, où il suivait volontiers les processions un cierg-e à la main. Il ne se contentait pas de satisfaire à la rigueur du précepte ecclésiastique en ce qui concerne les sacrements. Il s'approchait de la sainte Table aux principales fêtes de l'année et ne manquait pas de conduire tous les ans sa famille à Lourdes. C'est à lui que l'insigne basilique doit la belle chapelle de Saint- Bertrand : c'est lui qui a donné à l'église où je vous parle ses vitraux et ses plus riches ornements, car il aimait la beauté de la Maison du Seigneur. Que de fois n'est-il pas venu prier ici, soit au retour de sa promenade du matin, soit le soir, à l'heure où il semble que Dieu se rende visible à travers l'obscurité et le silence du sanctuaire 1
Très curieux des souvenirs du passé, il les étudiait avec passion et les racontait avec un charme qu'ont éprouvé tous les lecteurs des nombreux ouvrages qu'il a consacrés au paysdeComminges. Mais il interrogeait avec prédilection les vieux monuments qui témoignent de la foi de nos ancêtres. La cathédrale de Saint- Bertrand, située dans l'horizon familier à son enfance, l'attirait particulièrement. Il a écrit l'histoire de Monseigneur Donadieu, celui des successeurs du saint qui s'est le plus rapproché de son modèle. Hors de France, bien loin d'ici, il est allé respirer les parfums d'Assise, et ses impressions de pèlerinage lui ont inspiré des pages émues qu'il a dédiées à M""' de Lassus en termes d'une délicatesse exquise.
ORAISONS FUNÈHRKS 211
La religion véritable est toujours accompa<^née de l'amour du prochain, car elle ne sépare pas ce que Dieu u uni, et si Dieu veut que nous l'aimions, il nous ordonne par le même précepte d'aimer nos frères comme nousmêmes par rapport à lui. Ainsi l'entendait M. de Lassus, et sa bonté native l'inclinait tout naturellement à pratiquer cette grande loi de la charité, qui oblige tout particulièrement les riches et qui fait d'eux les ministres volontaires de la Providence à l'égard des pauvres. 11 donnait, il donnait toujours et sa générosité coulait sur le pays comme une fontaine intarissable. Jamais l'indigence ne frappa inutilement à sa porte, jamais il ne se montra sourd à un appel fait à sa bourse et à son cn'ur, et ses largesses ne seront connues complètement qu'au jour des manifestations dernières, où seront divulgués
tous les secrets du bien comme ceux du mal
« Quelle perte pour les pauvres et pour les œuvres 1 » Tel a été le cri public à la nouvelle de sa mort. Comprenant ([ue la misère morale appelle des secours encore plus urgents que la misère corporelle et que l'àme de l'enfant est une petite indigente qu'il faut à tout prix nourrir de l'Evangile et de l'éducation chrétienne, il portait un intérêt profond aux écoles libres. Plusieurs ont uniquement vécu de ses libéralités et il en soutenait un très grand nombre par des souscriptions annuelles. La charité de M. de Lassus ne lui inspirait pas seulement l'aumône : elle le rendait indulgent, aimable, conciliant à l'égard de tous. Il n'était pas de ces chrétiens, dont la main donne avec générosité et dont la langue blesse cruellement : contradiction choquante qui leur enlève
le mérite du bien qu'ils font au prochain par le mal qu ils en disent. M. de Lassus, qui avait beaucoup d'esprit, ne s'en servait que pour plaire et sa conversation charmante était émaillée de fleurs sans épines. Aussi était-il aimé de tous et il connut pendant long-temps les douceurs de la popularité véritable, celle qui ne doit rien, ni à l'intrigue ni au mensonge, et qui est uniquement fondée sur l'estime et la reconnaissance pour les services rendus.
Le sufTi'age de ses concitoyens lappela aux plus hautes fonctions qu'il puisse conférer. Ce qu'il fut comme Maire de Montréjeau, comme membre du Conseil Général, comme Député à la Chambre élue en 1871, d'autres le diront beaucoup mieux que moi. Je sais que, dans toutes les assemblées dont il fît partie, il se montra très dévoué au bien public, très compétent en affaires et très courtois pour ses collègues, même pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. Rencontra-t-il toujours, chez ses électeurs, la justice et la reconnaissance auxquelles il avait droit? Il paraît que non et qu'un jour il fut récompensé par l'ingratitude, qui est le signe du mérite supérieur et qui le consacre. On dit aussi, et je le crois sans peine, que les ingrats ne tardèrent point à se repentir et que les successeurs de M. de Lassus ne tardèrent point à le faire regretter. Quoi qu'il en soit, il supporta noblement sa disgrâce, ne récrimina point contre ses adversaires et se consola facilement par l'étude, par la charité, et par le bonheur sans mélange qu'il goûtait au sein de sa belle famille.
Il semblait qu'il dût en jouir longtemps et que sa constitution, si robusle en apparence, le prédestinait à une
vieillesse avancée. Il neii fut rien, hélas 1 et sa santé tut gravement atteinte dès les premiers mois de cette année. L'horrible catastrophe du Bazar de la Charité, où périt une de ses soeurs, agj.,n'ava son mal de tout le poids d'une immense douleur. Bientôt ses forces déclinèrent, sa main devint paresseuse, sa langue se paralysa et les signes dune fin prochaine se multiplièrent. Il désirait revenir à Montréjeau et tous les siens attendaient une amélioration sensible de son retour à la campagne. On l'y transporta à grand'peine.
Je le vis k son passage en gare de Toulouse : il me reconnut, me nomma et me tendit alTectueusement la seule main qu il pût encore remuer. Très lié avec mon vénérable prédécesseur, il avait bien voulu me témoigner quelque chose des sentiments qu'il éprouvait pour lui. 11 professait le plus grand respect pour l'autorité ecclésiastique et on ne surprit jamais sur ses lèvres le moindre murmure contre elle. Son archevêque et son curé pouvaient compter sur lui en toute sécurité. Très ému de sa situation, je vins le voir plusieurs fois. Il semblait que toute la vie qui lui restait fût réfugiée dans son regard qui demeurait très intelligent, très bon et quelquefois se voilait de larmes. Toutes les tendresses passionnées qui le soignaient ne purent conjurer le dénouement fatal et il rendit le dernier soupir au moment même où j'accourais pour lui donner encore l'absolution, au milieu de l'avant-dernière nuit. II avait reçu les sacrements plusieurs jours auparavant et, la veille, devant tous les siens agenouillés et accablés de douleur, j'avais récité sur lui les prières de la recommandation de 1 àme.
La mort ne lavait pas surpris. 11 y songeait en pleine vie et en plein bonheur. Un jour qu'un de ses amis de Paris lui demandait s'il n'était pas importuné, habitant tout près de l'église Saint-Augustin, du voisinage des convois funèbres et du glas qu'il entendait souvent, il répondit ♦ « Nullement; c'est pour moi un avertissement très salutaire. » Il en avait profité et il était prêt.
La nouvelle de sa maladie avait causé dans toute la région une émotion unanime. Je me souviens d'avoir été abordé à Luchon, il y a quelques jours, par des guides, par de lîraves gens du peuple qui me disaient, les larmes aux yeux : « Est-il vrai que M. de Lassus soit si mal? Des hommes comme celui-là ne devraient jamais mourir! » Eloge touchant et naïf qui vaut mieux qu'un long discours ! La vie de pareils chrétiens est un enseignement éloquent et il sort de leur tombe des promesses de bonheur éternel. Prions pour lui cependant, puisque les plus justes ont besoin de miséricorde et que personne ne peut se flatter d'être trouvé sans reproche aux yeux du Souverain Juge.
Oui, cher Monsieur de Lassus, nous invoquerons pour vous, avec une ferveur pleine d'espoir, le Seigneur que vous n'avezjamais cessé de confesser de bouche, de cœur et de volonté ! Adieu, au nom de cette famille ([ui vous aimait tant, qui était si justement tièrj de vois et qui vous pleure avec une paine profonde à laquelle nous compatissons tous I Nous nous consolons en pen.sant que vous revivrez tout entier dans les vôtres et que l'arbre tombé reverdira et refleurira dans ses rejetons. Adieu, au nom des pauvres, qui formaient votre seconde famille
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et que votre perte afflige 1 Adieu, au nom de vos nombreux amis, de vos anciens collègues, de toute cette population que vous avez obligée et si noblement représentée 1 Adieu, au nom de tous ceux que votre mort met en deuil 1 Puissions-nous vous retrouverun jour dans le ciel auquel vous aspiriez avec tous ceux de votre race! Dieu dr Lassus, LOGE-NOUS La-Sus ! Ainsi soit-il.
Eloçfe de la Compar/nie Je Saint-Sulpice h l'occasion de la consécration de la chapelle du grand séminaire d'Angers [14 mai 1895).
Fecerunl Jilii Israël, sacerdolen el leril,v, el reliqui /iliorum Iransmigratiunix (ledicatiunern doDuis Dei in gaudio.
(I. Esdras, vi, 16.)
Monseigneur *,
Mon Révérend Père-.
Ces paroles rappellent la fête que célébrèrent les enfants d'Israël quand, revenus de captivité, ils firent la dédicace du temple rebâti. Avec le culte de leur Dieu, c'était leur nationalité qui ressuscitait, c'étaient tous leurs souvenirs de gloire et de deuil, toute l'histoire des