‹ ŒuvresChapitre 26 sur 41 · M. Hamille, directeur des cultes sous Napoléon · texte numérisé non relu

M. Hamille, directeur des cultes sous Napoléon

Chez vous, Messieurs, comme chez le peuple de Dieu, cette cérémonie éveille les plus grands souvenirs, ù cause de l'anniversaire auquel elle se rattache : souvenirs dune grande fondation religieuse, essayée dabord par des prêtres séculiers, il y a 240 ans, confiée ensuite par rÉvèque d'Angers, il y a 200 ans, à la Congrégation de Saint-Sulpice et encore debout aujourd'hui; que dis-je, debout? plus florissante qu'à ses plus beaux moments passés ; — souvenirs des grands serviteurs de l'Eglise qui l'ont voulue, des prières et des sacrifices qui l'ont préparée, des succès qui l'ont suivie, des épreuves qu'elle a traversées, de sa mort, de sa résurrection, de ses progrès constants depuis son rétablissement, de toute l'histoire religieuse de l'Anjou à laquelle celle du Séminaire a été intimement mêlée pendant ces deux siècles si agités ; — souvenirs de toutes les générations sacerdotales qui ont passé successivement dans cette maison et qui on' appris de Saint-Sulpice à vivre pieusement et à mourir courageusement. Ah ! quelle admirable assemblée que celle-là. Messieurs ! 11 me semble que je la vois planer sur la nôtre, chantant avec nous son Te Deuin et s'unissant à nous pour remercier ses maîtres et les vôtres ! Evêques qui avez illustré l'Eglise de France par vos vertus et votre science, martyrs qui l'avez décorée de la pourpre de votre sang, saints prêtres qui avez gardé la foi et les mœurs de l'Anjou et déployé les mérites admirables dans les presbytères, les maisons d'éducation, les aumôneries et tant

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de postes obscurs où Dieu seul vous voyait, nous vous honorons tous ensemble, dans cette fête de la famille, dont vous êtes la gloire, et nous vous convions à louer avec nous le Seigneur, qui a montré sa pr»''dilection pour l'Église d'Angers en lui envoyant de tels instituteurs pour son clergé, en suscitant tous les dévouements qui ont fondé cette maison et qui lentretiennenl. t'n la sauvant du naufrage (|ui a englouti presque toutes les autres institutions religieuses de l'Anjoj, en la protégeant si visiblement à toutes les périodes de son histoii-e. Te f/loriosus npontoloriiin chorus, te rnartijrum candidatas laud al exercitus. Te Deu m laudaryiiis I Roi immovtel et invisible des siècles, nous vous remercions d'en avoir accordé deux à ce Séminaire 1 Te Dominiun confitemiir !

Après l'action de grâces à Dieu, Messieurs, nous avons un autre grand devoir à remplir.

^lonsieur le Supérieur général de Saint-Sulpice, Monsieur le Supérieur et Messieurs les Directeurs de ce Séminaire : il y a deux cents ans que vous êtes à la peine ici, que votre humilité se résigne aujourd'hui à l'honneur!

Recevez, en ce moment, dans cette chapelle, devant cette assemblée de vos fils, le solennel hommage de la reconnaissance de l'évéque, du clergé et des fidèles du diocèse d'Angers, avec lequel je suis heureux de célébrer, en la scellant de nouveau, votre union séculaire. Cet hommage, je vous l'adresse au nom des morts et au

nom des vivants, au nom de mes prédécesseurs, qui dorment dans les caveaux de notre cathédrale, depuis Mgr Le Peletier jusqu'à Mgr Freppel ; au nom de vos anciens élèves, curés, vicaires, chapelains, bénéficiers de toute sorte qui reposent dans les sépultures ig-norées de nos campag-nes angevines ; au nom des prêtres qui, pour s'être montrés fidèles à vos leçons, ont été fusillés dans nos champs des martyrs, guillotinés sur la place du Ralliement, noyés dans la Loire, déportés sur les pontons, exilés en Espagne ou en Angleterre ; au nom de vos anciens élèves du Logis Barrault, au nom de vos élèves de l'abbaye de Saint-Serge ; au nom du clerg'é de l'ancien régime et du clergé contemporain que vous avez ég^alement édifiés ; au nom de cette couronne de prélats et d'ecclésiastiques de tout rang, telle qu'aucun diocèse ne peut en offrir une plus belle ; au nom des présents et au nom des absents qui sont avec nous par le cœur. Vous êtes, Monseig-neur, l'un des précieux joyaux de cette couronne, et je ne saurais assez vous remercier de l'honneur et du plaisir que nous cause votre présence. A notre reconnaissance pour Votre Grandeur, qu'il me soit permis de joindre im cordial hommage pour les autres évêques que nous voudrions voir à vos côtés ' et pour l'Abbé qui pratique à Bellefontaine la règle et les vertus de saint Bernard.

Fils de Saint-Sulpice qui m'écoutez, vous tous que cette sainte Congrégation a enfantés à l'Eglise par l'esprit, les travaux et les prières de saint Paul, filii quos

1. Mgr Gasnier, évêque de Malacca, et Mgr Dénéchau, évêque de Tulle.

Ucriim parfiirio, je vous félicite de vous être levés de tous les points du diocèse, pour venir, comme les fils de la femme forte, saluer votre mère et la proclamer bienheureuse. Pour traduire dig'nement votre reconnaissance, il faudrait l'incomparable parole de mon prédécesseur, et c'est dans une circonstance comme celle-ci que vous sentez, mieux que jamais, sa perte irréparable... Du moins, je vous apporte une bonne volonté et une sincérité parfaites, et je viens, entre deux fatigues, vous dire, comme je pourrai, quels services la Congrégation de Saint-Sulpice a rendus à l'Eglise de France en général, et à l'Eglise d'Angers en particulier. Daigne Marie, la Reine de Saint-Sulpice, prêter à ma faiblesse le secours de son assistance efficace. Ave Maria !

Dans toutes les œuvres accomplies par le sacerdoce pour le salut des hommes. Dieu est le premier et le principal agent. C'est son esprit qui travaille tout à la fois à la sanctification personnelle du prêtre et à la sanctification des autres par le prêtre. Car, dit saint Paul, s'il y a diversité de grâces, il n y a qu un même esprit; s'il y a diversité d'opérations, il n'y a qu'un même Dieu (|ui opère tout en tous. Nous ne sommes qvie des causes secondes. Notre mouvement doit donc nous venir de la première cause. Et, de même que l'instrument reste sous la direction absolue de la main qui s'en sert, de même que la bêche obéit au paysan qui creuse la terre, de même que la lyre ne frémit que sous les doigts du

musicien, ainsi nous, prêtres, ouvriers de Dieu, nous devons demeurer dans sa main, en union intime avec lui, soumis à sa direction, attentifs à sa volonté, travaillant dans son esprit et non point dans le nôtre. Il faut que toute notre action extérieure procède d'une vie intérievire. puissante et toujours renouvelée, qui prenne sa source au Cœur de Jésus-Christ, nous transforme en lui, fasse de nous ses images ressemblantes et parlantes et nous rende capables de prolong-er son influence à travers les siècles. 11 n'y a pas de vraie vocation sacerdotale sans une immolation delà nature se perdant en Dieu pour renaitre en lui. A tout jeune homme qui aspire à monter à lautel, Jésus-Christ apparaît avec sa croix et dit: Tu veux sauver le monde avec moi? Couche-toi d'abord à côté de moi sur l'instrument de mon supplice: puis descends avec moi dans la tombe : ensevelis dans mon .sépulcre tes passions, tes vices, ton égoïsme, et ressuscite ensuite, transfiguré et tout puissant, comme moi. pour établir sur la terre le royaume de mon Père. Mon iils bien-aimé, pose-moi comme un sceau sur ton coeur pour le fermer à toute créature et me consacrer toute ta vie intérieure ! Pose-moi comme un sceau sur ton bras pour me dévouer toute ta vie extérieure, toute ton activité, tes paroles, tes démarches, de manière que les hommes soient entraînés sur la route du ciel par la persuasion de tes discours, letTicacité de tes exemples, et la grâce qui niyonnera de toute ta personne transfigurée. C'est ici, Messieurs. c|ue cette apparition du Seigneur a passé devant vos yeux : c'est sur les dalles de ce sanctuaire que, prosternés pendant des instants dont

DlSC.OlIiS DI-; ClUCOSIANCES

vous n'oublierez jamais la sainte ivresse, vous avez trouvé tout à la fois votre calvaire, votre sépulcre et votre résurrection mystiques.

Or, vous avez été conduits vers ces hauteurs du sacrifice par un g^uide prudent et alfectueux cpii vous a initiés à l'intellig-ence du sacerdoce, et qui, étudiant votre vocation, dissipant vos doutes, fortifiant votre courage, vous a pris par la main pour vous aider à gravir tous les degrés du sanctuaire, s'cil'orçant de tirerun bon prêtre du jeune homme imparfait, mais plein de bonne volonté, (jui lui arrivait de quelque bourgade angevine. Ce bienfaiteur insigne, que chacun de vous a rencontré, c'est M. Olier revivant dans celui de ses disciples que vous avez choisi comme directeur. Et il n'y a pas un prêtre en France qui ne doive en dire autant, puisqu il n'y en a pas un qui n'ait passé par un Séminaire, ou bien dirigé par Messieurs de Saint-Sulpice, ou bien établi suivant leur esprit et avec une règle imitée de la leur. M. Olier a été évidemment prédestiné de Dieu pour présider à cette éclosion des vocations sacerdotales, et renouveler la théorie et la pratique de l'éducation du clergé, en réalisant la plus importante des réformes décrétées par le Concile de Trente.

Saint-Sulpice, Messieurs, que l'on accuse volontiers de routine, a commencé par être une grande innovation,

rendue nécessaire par rabaissement moral dans lequel le clerg-é était tombé à la fin du wf et au commencement du XVII® siècle. Menacée par l'hérésie, qu'une aristocratie avide d'indépendance, de plaisirs et de biens d'Eglise, voulait lui imposer parla force, la France avait couru aux armes ! Elle s'était rangée comme un seul homme autour de mes illustres compatriotes, les Guises, admirables de courage, de foi, de beauté et de force, princes auprès desquels, suivant le mot d'un contemporain, tous les autres paraissaient peuple, particulièrement les misérables Valois, qu'ils faillirent détrôner. Gloire à la Ligue qui a sauvé le catholicisme en France ! Les pauvres Guises furent assassinés, mais la foi qu'ils avaient si vaillamment défendue leur survécut. A quel prix cependant ! Ah! Messieurs, c'est une terrible chose que la guerre, et il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée : demandez-le plutôt aux vétérans de 1870 ! Mais la guerre civile a toujours été signalée par des horreurs particulières. La plus légitime, la plus sainte, cause à la religion des malheurs humainement irréparables. Ce qu'elle tue tout d'abord, c'est la vie intérieure, ce sont les habitudes sacerdotales, c'est le recueillement, l'étude, ce sont toutes les vertus douces et modestes qui ont besoin de la paix pour fleurir. Ce qu'elle produit ou favorise tout naturellement, c'est le relâchement des mœurs, l'indiscipline, l'ignorance et le fanatisme, ce sont les Jacques Clément ou les Ravaillac, bien plus que les saint Thomas et les saint Bonaventure.

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Enfin, Henri IV vint tout pacifier, et ce fut à quelques lieues d'Angers qu'il reçut la soumission du duc de Mayenne. Malheureusement son règne ne fut qu'un éclair de bonheur entre deux orages, les troubles ayant recommencé sous la minorité de Louis XIII jusqu'à ce que Richelieu, en prenant La Rochelle et en décapitant quelques révoltés illustres, eût assuré la tranquillité publique. Ce fut alors que, la réforme fausse et menteuse ayant été vaincue, la véritable réforme éclata dans notre pays comme l'éclosion d'une sorte de printemps sacré. Ce fut alors qu'une admirable moisson de personnes et d'œuvres saintes se leva sur le sol de France : Bérulle, Bourdoise, Vincent de Paul, Pierre Fourier, Condren, Eudes, Olier c'est-à-dire l'Oratoire, le Carmel, les missions, l'éducation de la jeunesse, les Filles de la Charité, l'éducation du clergé, du clergé qui s'instruisait encore grâce aux Universités, mais qui ne recevait plus nulle part une formation morale méthodique, régulière et obligatoire. Les évèques ordonnaient au hasard sous la pression des patrons et des candidats aux bénéfices. La réforme commença par l'établissement de conférences et de retraites périodiques et volontaires, destinées aux ordinands, puis elle continua par la réunion en communautés de prêtres qui desservaient certaines paroisses, pour être enfin couronnée par les Séminaires proprement dits qui, à Saint-Nicolas et à Saint-Sulpice, furent enfantés par la Cure.

G»' Mathieu. — II 15

Au XV*' siècle, le mérite de Christophe Colomb ne consista pas à penser qu'il y avait une Amérique : tout le monde le soupçonnait. Ce fut à y aller. De même au xvii'' siècle, le mérite de M. Olier ne fut pas d'avoir découvert qu'il fallait des séminaires : tout le monde le disait. Ce fut d'en fonder un. Ce fut de réaliser le modèle que les saints avaient dans l'esprit et dont il avait vu lui-même plusieurs ébauches. Ce fut, passez-moi l'expression, d'avoir établi en France une grande école professionnelle de vertu sacerdotale. En donnant au clergé français des modèles et des instituteurs, en ajoutant au fonds commun d'éducation cléricale qui a existé dans tous les temps. M. Olier, et c'est sa gloire immortelle, a réussi à créer un type de prêtre pieux, instruit, grave, bien élevé, prêt à tous les devoirs, qui a bien mérité de l'Eglise et qui s'est imposé au respect du monde.

Comment s'y est-il pris, Messieurs? Il a trouvé des associés libres, il a su les retenir par l'attrait de son œuvre, et il a fondé une congrégation séculière. Et de quel esprit a-t-il animé ce corps ? Si je ne me trompe, la raison d'être, l'àme, le grand ressort de Saint-Sulpice, c'est l'admiration et lamour passionné du sacerdoce, du sacerdoce dont M. Olier s'est fait le théologien, l'apôtre, le poète inspiré. Le temps et la compétence me manquent également pour vous exposer les magnifiques théories

du Traité des saints Ordres. Je ne crois pas qu'il soit possible de monter plus haut dans rintelligence du mystère de rincarnation et de mieux développer les grandes idées que BéruUe et Condren avaient semées soit dans leurs écrits, soit dans leurs entretiens. Ce livre est un hymne d'enthousiasme à la gloire du prêtre. Pour M. Olier, le sacerdoce est le supplément de Jésus-Christ sur la terre, la plus haute participation de la sainteté de Dieu et de sa souveraineté sur les créatures, de la sainteté qui exècre le mal, de la souveraineté qui le détruit, qui l'abîme avec une puissance souveraine et qui le consume dans le feu de l'amour.

La merveille de notre vocation, le miracle de notre état, c'est que nous sommes coopérateurs avec le Père éternel de la génération divine et glorieuse de Jésus- Christ ressuscité. Si la sainteté de Marie est si grande à cause qu'elle a engendré Jésus dans son infirmité, que sera-ce de celle du prêtre qui coopère à la génération divine et glorieuse ? Le prêtre, qui produit le Verbe avec le Père, envoie, comme le Père, le Saint-Esprit sur la terre. Lui, qui est chair et impureté, il dispose du Saint-Esprit ! Il engendre Jésus-Christ dans le cœur des peuples.

Les prêtres sont des Jésus-Christ ressuscites, vivant dans la chair, offrant à Dieu le sacrifice et priant pour l'Eglise comme Jésus-Christ. Le prêtre devient en Jésus-Christ un homme universel, qui est le ressort remuant le ciel et la terre. C'est faire le métier d'Atlas que d'être prêtre, car c'est porter le monde sur ses épaules ; c'est soutenir par sa prière le monde qui

s'écroule. Les paroles du prêtre sont des étincelles de feu qui embrasent les cœurs, ses regards des flèches ardentes qui pénètrent jusque dans le plus intime de l'âme. Il est le principe de tout le bien qui s'opère : 0/nnia per ipsuni facta siint, sine ipso nihil factum est!

Ainsi rempli de la grandeur du sacerdoce et de sa beauté, AI. Olier ne peut concevoir de vocation plus haute que de former de saints prêtres, et voilà la tâche qu'il assigne à ses collaborateurs. Pour la bien remplir, ils mourront à eux-mêmes, ils anéantiront la nature, ils installeront Jésus-Christ sur les ruines de tous les sentiments terrestres. Pour attirer leurs élèves à Jésus- Christ, ils commenceront par pratiquer tout ce qu'ils demandent d'eux. Ils s'enfermeront pendant toute leur vie dans le cénacle où ils verront se renouveler plusieurs générations de jeunes clercs, leur prodiguant à toutes le même dévouement, leur montrant à toutes la même sagesse souriante, restant les hommes d'une seule tâche, d'une seule idée, gardant quelquefois jusque sous les cheveux blancs la candeur touchante de l'enfance, de lenfance que Notre-Seigneur proposait pour modèle à l'âge mûr et à la vieillesse de son temps. En 1844, M. Hugon, un des vétérans, racontait qu'il avait assisté au sacre de Tallejrand, qu il avait remarqué la mauvaise attitude de l'ordinand, et que, le samedi suivant, il avait dit à son confesseur : « Mon Père, je m'accuse d'avoir manqué de respect intérieurement à un saint

évêque. » Naïf, M. Hugon ! On souriait de lui ; on sourit quelquefois des Sulpiciens, mais toujours avec le plus tendre respect, avec la plus religieuse admiration. On leur reproche quelquefois leur obstination dans leurs traditions. Mgr de Ségur, je crois, a dit : « Les <( pyramides d'Egypte et les coutumes de Saint-Sulpice « sont également immuables. » Tant mieux pour les coutumes de Saint-Sulpice et pour les Sulpiciens ! Ils ne font qu'accomplir une recommandation de saint Paul : Fratres niei dilecti, stabiles estote et immobiles. Leur immobilité prétendue, c'est la preuve de leur inébranlable fermeté dans la piété, dans les exercices consacrés qui l'alimentent, la protègent et créent ce qui est l'essence même de la véritable vertu: l'habitude. Vienne une épreuve sérieuse, un grand péril, une mort violente, ces hommes doux, pacifiques et casaniers, deviendront sans efforts, sans changer d'allure, des héros, et s'en iront à la prison ou à l'échafaud, du même pas tranquille qu'au réfectoire ou à l'examen particulier. M. Emery est emmené à la Conciergerie: tout de suite il arrange sa vie comme au Séminaire, n'omettant pas un seul de ses exercices habituels et causant gaiement en récréation, tout comme si la mort ne pouvait pas entrera chaque heure. Il déroge cependant à la règle: il confesse des séculiers; mais c'est que l'échafaud les réclame et que la charité sait se plier aux circonstances. Mme (jg Villette obtient enfin sa grâce et vient tout empressée pour lui apprendre la nouvelle. Elle le trouve récitant son bréviaire et veut l'interrompre; mais il n'entend point que même pour une question de vie

OU de mort, il doive mal dire son bréviaire. Il achève paisiblement son office et ne l'écoute qu'après avoir récité à genoux son Sacrosanctse.

Une quinzaine d'années après, ce n'est plus la mort qu'il s'agit d'alFronter, c'est le tyran qui veut supprimer le Pape, qui épouvante les évêques. Plusieurs fléchissent : M. Emery trouve le moyen de lui tenir tête sans l'irriter. Ce gallican défend, avec le même calme que dans une dominicale, la primauté de saint Pierre contre son interlocuteur couronné et tout puissant, qui l'admire et le loue d'abord, jusqu'à ce que, remplaçant la raison par la colère, il violente, il supprime Saint-Sulpice et tue du même coup le pauvre M. Emery qui ne peut survivre à sa Congrégation. Elle s'en releva pourtant, puisque c'est elle qui a formé l'élite du clergé français depuis 200 ans.

La marque de Saint-Sulpice est sur nous, Messieurs, pour notre bonheur et pour notre honneur. Si jamais les scandales n'ont été plus rares que dans le clergé français du XTX'' siècle, s'il n'y a pas eu un seul évêque depuis la Révolution auquel on puisse imputer avec certitude d'avoir déshonoré sa dignité par de mauvaises mœurs, si l'on n'a pas vu dans le sanctuaire de ces désordres publics, affichés, durables, qui nous affligent tant, quand nous parcourons l'histoire de certaines époques, c'est que Saint-Sulpice a élevé le niveau moral du clergé, lui a formé la conscience, indiqué les moyens de persévérer

et préparé les moyens de se relever; c'est que ce clergé, à son tour inspirant le respect, a rendu l'opinion difficile et exigeante sur son compte, et qu'il s'observe mieux, se sentant surveillé et ne pouvant plus se passer d'être estimé. J'ai eu un jour la vision très nette de cette influence de Saint-Sulpice et de la force des habitudes qu'il crée. C'était à Rome, il y a deux ans et demi, chez vous, Monsieur le Supérieur, que, depuis, le suffrage de vos frères a nommé à la place de M. Emery et de M. Icard. Vous y avez été porté par une sorte d'acclamation unanime répondant au vœu du Souverain Pontife, à celui de tous les évêques, de tous les prêtres et de tous les Français qui avaient pu vous apprécier à la Procure que vous avez fondée et où vous avez laissé d'ineffaçables souvenirs.

Jetais votre hôte, parfois bien triste et Inen etTrayé, vous le savez, des responsabilités qui m'attendaient. Je partageais les exercices de votre pieuse et charmante Communauté. Un matin, pendant la méditation, je vois quelqu'un traverser la chapelle lentement, les mains jointes, et aller s'agenouiller devant vous dans un coin, en succédant à un séminariste. Ce n'était point un jeune homme, c'était un vieillard courbé par l'âge; ce n'était point un simple prêtre, c'était un dignitaire de l'Eglise, le chef du diocèse le plus important du monde, le cardinal Richard, archevêque de Paris, qui, fidèle à ses pratiques de Saint-Sulpice, se confessait ainsi devant tout le monde, avec la piété et la modestie d'un tonsuré. Je fus ému jusqu'aux larmes, et je compris quelle profonde empreinte l'éducation de M. Olier laisse sur l'âme qui

en a profité. Je compris aussi pourquoi toutes les espérances de réforme cléricale dans les pays qui en ont besoin, comme le Portugal et le Brésil, se rattachent à la création des Séminaires, et comment, par contraste, c'est le Séminaire de Montréal qui a fait du Canada le pays le plus véritablement chrétien du monde. Chacun de vous, Messieurs, a certainement pensé la même chose, et nous ratifierons tous le témoignage que la force de la vérité arrachait au malheureux qui n'a quitté le Séminaire que pour devenir l'apostat le plus célèbre de notre temps :

« J'ai vu à Saint-Sulpice les miracles que nos races « peuvent jx"oduire en fait de bonté, de modestie, d'abné- (c gation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint- « Sulpice suffirait pour gouverner un monde. »

Angers, Messieurs, grâce à Saint-Sulpice, posséda, dès l'année 1693, un Séminaire qui devint rapidement florissant et qui passa, pendant tout le xv!!!*" siècle, pour le mieux tenu et le plus nombreux de tous ceux de province : il compta, paraît-il, jusqu'à 300 élèves, dont beaucoup appartenaient aux diocèses voisins.

Cependant les Angevins n'avaient pas attendu 4693 pour reconnaître la nécessité de cette fondation ; un de mes prédécesseurs du xvi*^ siècle, constate en gémissant, dans un de ses statuts, que les ordinands ne savent rien, qu'ils se présentent sans préparation sérieuse et que, le jour même de leur ordination, ils se répandent dans les

cabarets voisins de TÉvêché, où il n"est pas rare qu'ils s'enivrent. Dès l'année I608, trois bons ecclésiastiques, MM. Bourv, Lecerf et Arthaud se réunirent en communauté, et fondèrent le premier Séminaire ang^evin. Je tiens à les nommer ici, avec M. Grandet, car ce sont vos ancêtres, Messieurs; et ce sont eux qui, passez-moi l'expression, ont fait les log^ements pour Saint-Sulpice qu'ils appelaient de tous leurs vœux. Leur œuvre, qui consistait surtout à préparer aux ordres, languit pendant la seconde moitié du xvii*" siècle, à cause de l'hostilité d'un de mes prédécesseurs les plus connus, cet Arnauld sur la tombe duquel je passe en entrant dans la cathédrale. Quoiqu'il appartienne à l'histoire, puisqu'il est mort depuis 200 ans. j'hésite à le juger, et sa figure, chaque fois que je la regarde dans ma salle synodale, m'apparaît comme une énigme. Comment en dire du mal? Il était si austère, si admiré, et se montra si indépendant vis-à-vis du Roi! Comment en dire du bien? Il était si janséniste, si atrabilaire et si dur pour tout ce qui n'admettait pas les cinq propositions ! Quoi qu'il en soit, il n'aurait jamais voulu de Saint-Sulpice. et il était réservé à son successeur Mgr Le Peletier de signer, le 19 avril 169o, l'acte qui plaçait le Séminaire d'Angers sous la direction des fils de M. Olier. Depuis ce temps-là. Messieurs, une vingtaine de Supérieurs et bien des centaines d'élèves ont passé dans le Séminaire. On était installé d'abord au Logis Barrault avec la Maison-Rouge pour campagne ; après la Révolution, en 1806, on est venu ici et, vers 1830, on a reçu le don de la Claverie. Mais Claverie ou Maison-Rouge, Logis Barrault ou Saint-

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Serge, c'est toujours la même règle qui a régné et gouverné, toujours le même esprit qui a tout dirigé, toujours la vie intérieure de Notre-Seigneur qui a été l'idéal que maîtres et clercs ont poursuivi. C'est toujours la Sainte Vierge, saint Joseph et saint Jean, qui ont été honorés comme modèles et patrons principaux. Il y a deux cents ans que la cloche sonne les mêmes exercices aux mêmes heures ! Cependant les conditions du séjour ont varié. Au xvm'^ siècle, la tonsure et les ordres mineurs ne se conféraient point aux seuls séminaristes, vous savez pourquoi : la tonsure, donnant droit aux bénéfices simples, était recherchée quelquefois dès Tàge de 7 ans, et ce fut une innovation de ne plus la donner qu'à 14 ans. Les évêques d'Angers exigèrent un séjour de trois mois avant la réception de chaque ordre sacré, soit, en tout, neuf mois d'internat, les seuls qui fussent obligatoires. Les ordinands formaient donc une première catégorie d'élèves que les directeurs préparaient aux ordres et instruisaient sur les choses essentielles qu'ils devaient savoir avant d'entrer dans le ministère.

Les pensionnaires, eux, tout pareils aux élèves d'aujourd'hui, restaient cinq ans, dont deux en philosophie. Ils ne recevaient pas tout l'enseignement à la maison, car ils suivaient pour la théologie les cours de l'Université ; mais les directeurs leur donnaient des conférences ou répétitions sur les matières qu'ils apprenaient en dehors.

Saint-Sulpice, au xviii'^ siècle, a rendu au clergé d'Anjou deux services essentiels : il l'a préservé du Jansénisme, il a maintenu la pureté des mœurs.

Le Jansénisme, Messieurs, après une sorte de période héroïque où il avait enrôlé à son service le génie de Pascal et la science profonde des Arnauld et des Nicole, après des discussions qui laissaient place à une certaine bonne foi, après une attitude qui prétendait se concilier avec le respect dû à l'Eglise, rompit, après la bulle Unigenitas. avec le Souverain-Pontife et devint une hérésie formelle. Rien de plus sombre que ses dogmes : c'est le terrorisme de la grâce et la cruauté érigée en attribut divin. Rien de plus retors que ses procédés : c'est la chicane subtile et la mauvaise foi perpétuelle. Rien de plus dangereux que ses conséquences; car partout où le Jansénisme dominait, on peut dire qu'il gelait dans l'église : toutes les fleurs de la piété périssaient sur place, et les âmes rebutées fuyaient les sacrements ou abandonnaient totalement une religion qui ne leur apparaissait que comme une haie d'épines. Les maîtres et les élèves du Séminaire d'Angers méritèrent, comme leurs frères de Paris, ce bel éloge que Fénelon leur adressait dans une lettre à Clément XI : Soli sunt San-Sulpitiani seniinaristse quitus cordi sil Iianc laheni a se depellcre.

Quant à la pureté des mœurs, à la piété, au bon esprit de la Maison, les témoignages affluent, et je ne veux citer que celui dun des plus saints évêques qui aient honoré l'Eglise de France à la fin du siècle précédent, Mgr d'Aviau, qui, attiré par la bonne réputation de notre Séminaire, vint y recevoir toute son éducation cléricale, quoiqu'il fût Poitevin. En 1753, il écrivait : « Je nage dans la joie: tous mes condisciples, en grande partie originaires de la contrée, sont pieux comme des anges. » Rien d'étonnant, ^lessieurs, quand on songe que MM. Emery et Duclaux. avant de diriger toute la congrégation, passèrent par le Séminaire d'Angers. Cependant la grande tempête approchait sans être prévue, et on prenait les signes précurseurs de l'orage pour une œuvre pleine d'espérance. Un souffle généreux de réforme et de liberté courait sur le pays. Le clergé angevin en fut atteint ; il s'agita, discuta passionnément les questions qui occupaient les esprits, publia des brochures, et les élections de 89 amenèrent dans les réunions du premier ordre le triomphe des avancés, de ceux qu'on appellerait aujourd'hui les libéraux, et dont le chef , M. Chatizel, était curé de Soulaines, où j'ai constaté, il y a quelques jours, que son souvenir vivait encore. Ces pauvres curés, ces pauvres gens avancés de 89, sont souvent jugés bien sévèrement, à la lumière d'événements qu'ils ne prévoyaient pas, qu'ils ne voulaient pas, qu'ils n'ont pas pu empêcher. Ce n'est pas

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l'heure de disserter sur la ^J^rande Révolution. Voici ce que je veux dire : je viens de lire les cahiers du clergé ang-evin; je vous assure que rien n'est plus modéré, et que si on avait écouté de pareils révolutionnaires, la France était sauvée. Quel mal faisaient-ils en se plaignant de la commande, de la pluralité des bénéfices, de la chétive condition d'un grand nombre de curés et de vicaires, de la pauvreté des églises de campagne et de tant d'abus condamnés par le droit canonique aussi bien que par la justice ? A leur place, n'auriez-vous pas agi et parlé comme eux ? Croyez-vous qu'avec un autre roi que Louis XVI, avec un autre ministre que Necker, les choses n'auraient pas pu tourner autrement? Le malheur, c'est que la Constituante tomba dès le mois de Juillet 89 sous l'influence de Paris, la ville qui s'applique assidûment à perdre la France, et que Paris tomba bientôt sous l'influence de la multitude, la vile multitude, comme disait Thiers, ou mieux, pour employer le mot de Bossuet, la canaille. Messieurs, ne reprochons point à nos pères dans le sacerdoce ces illusions généreuses que beaucoup ont payé de leur vie. Des quatre députés libéraux du clergé angevin, un seul, Rangeard, prêta le serment schismàtique, et le plus hardi de tous, Chatizel, fut jeté par la fenêtre hors de son presbytère de Soulaines pour lavoir refusé.

Bientôt arrivèrent les jours de la grande tribulation : la Constitution civile, le soulèvement de la Vendée, les

massacres, la guillotine, les noyades, et toute cette histoire lugubre et admirable qui a bercé votre enfance et que vous connaissez mieux que moi. Gloire immortelle aux martyrs et aux confesseurs de la foi d'Anjou, et reconnaissance éternelle aux maîtres qui leur ont appris l'héroïsme ! Sur 1.340 prêtres du diocèse, les trois quarts tout juste restèrent fidèles, et38o seulement acceptèrent le schisme. Aucun Sulpicien, naturellement, ne se trouva parmi les traîtres. Le Séminaire se dispersa le 19 mars 1791. Régulière jusqu'au bout, la Communauté se réunit encore la veille au soir pour entendre le sujet d'oraison d'un directeur qui parla sur ce texte : les péchés du peuple attirent les mauvais pasteurs. 11 y eut un simulacre de séminaire constitutionnel, dont les élèves ignorants et débauchés battaient le Supérieur ; puis tout ce vilain monde disparut, l'évêque légitime alla se cacher près de Paris, les bons prêtres partirent pourlexil ou pour la mort, et le recrutement du clergé fut interrompu pendant treize ans. 11 n'y avait plus de Séminaire à Angers, mais il restait un supérieur : AI. Meilloc, originaire d'Auvergne, supérieur du Séminaire depuis 1787, vicaire général du diocèse, que Mgr de Lorry laissait muni des pouvoirs les plus étendus. Retenez ce nom : vous ne le connaissiez peut-être pas plus que moi il y a quelques jours. C'est celui d'un saint, d'un prêtre éminent par la science, la piété, la prudence et le zèle, que la Providence tenait en réserve pour servir d'ange gardien à l'Eglise d'Angers pendant la tourmente révolutionnaire. M. Meilloc ne quitta point l'Anjou. 11 trouva un sur asile dans une maison qui ser-

vait de dispensaire aux Sœurs de Saint-Charles et qui, après leur sécularisation, continua à être dirigée par une ancienne novice vêtue d'habits séculiers qu'on appelait la citoyenne Manette. De là M. Meilloc gouverna le diocèse, séparé par une mince cloison des forcenés qui le cherchaient, entendant leurs clameurs et témoin invisible du drame qui ensanglantait le diocèse. Là venaient le chercher les nouvelles, les consultations, les affaires incessantes et quotidiennes, et de là partaient les lettres, les directions sûres, les encouragements, les solutions sages, qui lui valaient quelquefois des attaques de ses meilleurs amis. Dès ce temps, Messieurs, il y avait la querelle qui divise aujourd'hui les catholiques, et la question des ralliés se posait déjà en d'autres termes. Etait-il permis de prêter, en 1793, le serment de soumission aux lois? le serment de liberté et d'égalité? M. Meilloc disait oui avec M. de Juigné et M. Emery. Ils disaient oui, pour permettre aux prêtres vendéens d'accepter les conditions de Hoche et de redire la messe dans les ruines fumantes de leurs églises. Et de fait, de 1793 à 1797, il y eut dans le diocèse une trêve qui amena le rétablissement à peu près public du culte. Du fond de l'Espagne, M. Forest, excellent prêtre, disait non. Mais M. Forest en parlait plus à son aise que les prêtres cachés dans les champs de genêt ou dans les greniers, et la sagesse parlait par la bouche de M. Émery, puisque cette solution amenait un bien considérable sans inquiéter vraiment la conscience qui permet, qui ordonne même de se soumettre au gouvernement de fait. Il y avait bien d'autres cas de conscience épineux à propos des

mariages, des ventes de biens, des chang-ements de toute sorte amenés par la Révolution. M. Meilloc suffit à tout de son mieux et, quand, le 6 juin 1802, le premier évêque nommé après le Concordat fît son entrée dans la cathédrale, il trouva un clergé pieux, éclairé, assez nombreux pour suffire aux besoins les plus urgents des fidèles, une tradition de gouvernement qui n'avait jamais été interrompue, et un homme tout prêt à relier le présent au passé et à rappeler les élèves autour du sanctuaire qu'ils avaient dû quitter.

Mgr Montault disait : « Il n y a rien de tel que Saint- Sulpice pour former des prêtres. » Aussi M. Meilloc se trouva tout naturellement désigné pour rétablir le Séminaire. C'est dans les greniers de mon évêché, Messieurs, que Mgr Montault l'installa de 1803 à 180(i. Il compta d'abord quatre élèves, pieux comme des anges, qui reçurent la tonsure le 17 mars 1804. La seconde année, ils étaient quinze, parmi lesquels se distingua bientôt le jeune Bouvier, futur évêque du Mans, et Mgr Montault leur souhaitait la bienvenue en leur disant : crescite et multiplicamini. La troisième année ils étaient vingt, et la quatrième année la maison se transporta dans l'abbaye de Saint-Serge, mise à la disposition de l'évêque par le gouvernement. Le vœu de Mgr Montault se réalisa, la maison se remplit peu à peu, et le second siècle du Séminaire vint et dépassa toutes les promesses du premier. Cinq évêques dont deux

DISCOURS De circonstances 241

missionnaires, en étaient sortis avant la Révolution. Depuis il en a donné dix, dont plusieurs, comme celui qui m'écoute, sont inscrits dans le livre d'or de Tépiscopat français.

Quant au g-ouvernement intérieur de la maison, aux progrès de toutes sortes qu'elle a réalisés, soit dans l'ordre matériel, soit dans celui de l'enseig'nement, quant à la valeur morale du clergé qu'elle a formé et dont j'admire chaque jour le mérite, je me tais. Messieurs, ne voulant point inflig-èr trop d'épreuves à votre modestie. D'ailleurs, vous lirez bientôt cette histoire écrite par le savant éditeur de Grandet, par le digne successeur des Emery, des Duclaux, des Meilloc et des Houbart, qui nous donne aujourd'hui l'hospitalité. Non seulement il l'écrit, mais il la continue en y ajoutant une page qui ne sera ni la moins intéressante, ni la moins glorieuse, puisqu'elle retracera la prospérité du Séminaire sous sa sage direction, sa distinction d'esprit, sa bonté délicate et généreuse, et ses efforts heureux pour atténuer les effets de la loi détestable qui condamne les clercs à la caserne.

Messieurs, ceux qui ont bâti cette maison ont réussi, parce que Dieu bâtissait avec eux. Puisqu'il en a été l'architecte, le gardien, le restaurateur, comment ne compteriez-vous pas sur lui dans l'avenir ? Gomment désespérer d un diocèse qui compte tant de protecteurs au ciel et qui fournit si fidèlement chaque année sa moisson de jeunes apôtres? Gomment désespérer de la France qui, dans ce siècle si décrié, a produit plus de missionnaires et plus de sœurs de charité que pendant les quatre C" Mathieu. — II 16

2i2 ŒLVRi;S DU CARDINAL MATIIIKU

siècles précédents réunis? Tous les appuis humains de FEglise sont tombés : est-ce qu'elle est ébranlée ? N'entrevoyez-vous pas la magnifique apologie que Dieu prépare au fracas des trônes qui s'écroulent et à la lueur des incendies qui s'allument dans tout le Aieux monde? Est-il téméraire de penser que le troisième centenaire du Séminaire verra le triomphe de Jésus-Christ, dans une société nouvelle, qui l'invoquera comme l'unique sauveur qui lui reste? Mieux vaut, en tout cas, s'enchanter de cette espérance, que de se coucher sur la route en disant : il n'y a plus rien à faire. Ah 1 il y a longtemps que cette complainte retentit 1 Dicitis: molesta tempora, rjravia te/Jipora, misera tempora sunt! C est du temps de saint Augustin qu'on parlait ainsi ! Et que répondait-il ? Xos sumus tempora j quales siimus, talia sunt tem,pora. Vivile heneetbona sunt tempora. Messieurs, qui. comme moi, êtes si souvent tentés de découragement, je vous adresse, en finissant, l'exhortation courte et éloquente que j'ai retenue d'un discours de Tacite: et majores et posteros cogitate. Songeons à nos pères et à leurs épreuves dans la foi ; regardons nos fils, regardons ce printemps sacré si plein de promesses, et relevons la tète avec confiance I Et vous, mes jeunes amis, puisque c'est vous qui ferez le xx'^ siècle, faites-le grand, croyant et courageux, H votre image ! Préparez à cette maison un troisième centenaire glorieux ; et alors. Messieurs, en entendant du fond de la tombe les acclamations de nos successeurs chantant les victoires de l'Eglise, nos ossements humiliés tressailliront d'allégresse et de reconnaissance pour le Seigneur! Exultahunt Domino ossa humiliata ! »

Allocution prononcée dans la chapelle de V Externat Saint- Maurille, à la première Communion du duc de Monlpensier, le Si mai 1896^.

Il en est un parmi vous, mes chers enfants, que vous entourez d'une affection particulière et qui a un droit tout spécial à votre sympathie et à vos prières... Il appartient à la plus illustre famille du monde. Mais, moins heureux que vous, dès son enfance, les dures épreuves ne l'ont pas épargné...

Plusieurs de ses proches manquent à son bonheur... Il est séparé par l'exil de l'aîné de sa race; il pleure son père, d'une âme si vraiment royale, qui a forcé l'admiration de ses adversaires mêmes par la dignité incomparable de sa vie, par son courage dans l'adversité, par la beauté sublime de sa mort...

Personne ici qui ne soit heureux et fier pour cet établissement, d'y voir un tel élève... Personne non plus qui ne salue avec un profond respect la princesse, sa

1. D'après le Journal de Maine-et-Loire, l'='"et 2 juin 1896. On sait que cet éloge de la Maison de France fit un beau tapage à la Chambie des députés. Mgr Mathieu s'est bien gardé de livrer son texte à la presse et il a désavoué celui qui parut dans ce ./owrnaZ rfe Maine-et-Loire, bien que de l'avis des auditeurs ce texte rendît fidèlement l'écho du discours. Tel quel, ce passage méritait d'être conservé.

mère, qui eût tant mérité de porter la couronne royale, s'il suffisait pour cela, dans cette France qui tue ses prophètes et oul)lie ses traditions, de la triple couronne de la bonté, de la grâce et de la piété...

Qui, dans cet auditoire, resterait insensible aux souvenirs de gloire et de sainteté qui planent sur cette jeune tête?... Souvenirs accumulés par cette longue lignée de rois ; souvenirs de vaillance laissés j)ar les forts de la race depuis Bouvines jusqu'à Valmy, jusqu'à la prise de la Smala, jusqu'à Constantine, jusqu'en Amérique... souvenirs de héros comme cet autre Robert le Fort, qui accouru au premier bruit des malheurs de la France, ne trahit son incognito que par sa valeur, et ajouta à nos Annales une page vraie comme l'histoire et poétique comme la plus merveilleuse des légendes...

Jeune lys de la Maison de France, dernière fleur de la tige royale, que le ciel de France vous soit clément et vous permette de vous épanouir dans toute votre grâce et votre beauté !

Fasse Dieu que vous enrichissiez encore cet héritage incomparable de vertus que vous ont légué vos ancêtres ! . . . Saint Louis, saint Ferdinand, reine Louise de Belgique, reine Marie-Amélie, veillez du ciel sur cet enfant et faites qu^il vous ressemble !

Distribution des Prix à l'Externat Saint-Maiirille, d'Angers. Allocution sur la politesse.

Nous venons d'entendre l'éloge de la politesse, et vous ne me démentirez pas si j'afiîrme que celui qui nous en a si bien parlé est tout plein de son sujet et qu'il excelle à la pratiquer aussi bien qu'à en donner la théorie. Je n'ai que bien peu de choses à ajouter à ce qu'il a dit, car je me souviens, les années dernières, d'avoir abusé de la parole, et j'ai pris la résolution de mieux observer la recommandation qu'aujourd'hui chacun adresse nientalement aux orateurs : esto hrevis.

Vous avez bien raison, Monsieur le Supérieur : c'est une chose charmante que la politesse. C'est la plus belle conquête que la civilisation ait faite sur le fond grossier et barbare de la nature humaine ; c'est le fruit de longs efforts, d'une culture intellectuelle et morale prolongée, et comme la fleur des sentiments les plus nobles et les plus délicats auxquels nous puissions atteindre, je veux dire le respect, la bonté, le dévouement pour autrui. Un philosophe anglais a énoncé cette sentence affligeante

que la réalité, hélas 1 ne confirme que trop souvent : Homo homini lupus! L"homme traite l'homme en loup ! La politesse apprivoise le loup, lui enlève sa peau, lui enseigne à ne pas montrer ses dents, à adoucir sa voix, et métamorphose absolument la vilaine bête. Il n'interpelle plus l'agneau grossièrement, il lui sourit, lui demande des nouvelles de sa santé, lui insinue doucement son reproche sur la médisance de 1 an passé et sur l'eau trouble, paraît accepter ses justifications, et se rapproche comme pour le caresser, et, je l'avoue, il le mange tout de même, mais après y avoir mis des formes. Deux Espagnols de haute taille se rencontrèrent un jour dans un défilé de la Sierra Morena : l'un s'élança brusquement au-devant de l'autre en criant : bourse ou la vie 1 L'autre arrêta son agresseur de la main gauche, tira son chapeau de la main droite et s'inclinant profondément répondit : Seigneur, c'est précisément ce que j'allais avoir 1 honneur de vous demander! — Tous les deux détroussaient les passants, un seul était poli.

La politesse a des ennemis qui l'attaquent avec des arguments plausibles. Qu'importe, dit-on. que le loup se déguise puisqu'il finit toujours par manger l'agneau, et que le brigand ôte son chapeau puisqu'il demande bourse ou la vie aussi bien que l'autre? Belles manières, paroles aimables, procédés obligeants en apparence, courbettes, compliments, tout cela : mensonges, conventions abominables qu'il faut supprimer pour parler le langage de la

nature. Oronte a commis un mauvais sonnet : il faut lui dire tout crûment que son sonnet ne vaut rien ! C'est la grande querelle que Molière a immortalisée sous les traits d'Alceste et de Philiute, dans cette pièce du Misanthrope, si profonde, si mélancolique dans sa g-aieté, qui, à propos de politesse, fait son procès à la nature humaine tout entière.

Alceste et son avocat en prose le farouche Jean- Jacques ont-ils raison ? Faut-il immoler la politesse sur l'autel de la vérité, et, pour se donner le mérite de la franchise, supprimer toutes ces formules, tous ces procédés aimables, toutes ces bonnes paroles, tout ce miel du discours et des relations qui est si doux à savourer? Non, non, mes chers enfants, la politesse se concilie parfaitement avec la dignité du caractère et elle ne suppose pas nécessairement le mensonge et la duplicité. Ne dites jamais le contraire de la vérité, mais qui est-ce qui vous oblige à dire toute la vérité? — J'appelle un chat un chat, et RoUet vm fripon. — Très bien ! gardez votre jugement sur RoUet, et fuyez-le, si vous le pouvez, mais si vous ne parvenez pas à lui échapper, si vous le rencontrez tous les jours, je vous excuserai non pas de vanter sa probité, vous ne le devez pas, mais de ne pas lui jeter ses friponneries à la figure et de répondre, quoique malgré vous, à son coup de chapeau. Car enfin, si l'on disait tout ce qu'on pense de lui et tout ce qu'on sait, un salon deviendrait un champ de bataille où, chacun

vidant son carquois, les flèches voleraient de part et d'autre, blessant, tuant et rendant la vie abolument intolérable.

Oronte a fait un mauvais sonnet : d'abord est-il si mauvais, et ne pouvez-vous y trouver quelque chose à louer? Les critiques de nos jours s'accordent à trouver Alceste bien sévère. Mais, fût-il détestable, quelle nécessité y a-t-il de le crier sur les toits et de déclarer qu'un homme est pendable pour l'avoir fait ? C est causer inutilement une grande peine et une grande humiliation à ce pauvre Oronte, et puisque sa manie est inoffensive, puisqu'elle ne met en péril ni l'Eglise, ni l'Etat, est-il défendu de le payer d'un de ces compliments anodins qui ne trompent que ceux qui tiennent à être trompés et leur causent un vif plaisir sans nuire à personne ?

La politesse, heureusement, ne s'exerce point seulement dans ces circonstances critiques. Elle intervient à chaque instant dans les relations pour les rendre agréables, pour éviter les frottements, abattre les angles, pour inspirer le désir honnête de plaire, pour forcer chacun à faire, passez-moi l'expression, la toilette de son caractère, de ses manières, de ses discours, de manière à ne blesser personne et à obliger tout le monde. Elle ajoute du prix aux bienfaits par la grâce dont elle les accompagne, elle

DTSCOUPS DE CIRCONSTANCES 2'l0

dore les pilules les plus amères et atténue les vérités les plus fâcheuses par le tour quelle sait leur donner. M. de Narbonne était aide de camp de Napoléon P' ; il avait une sainte mère très attachée à la famille royale, qui ne se gênait pas pour traiter le g-rand homme dusurpateur. Le grand homme l'apprit, et un jour interpellant brusquement son aide de camp : « Narbonne, lui dit-il. il ne faut pas voir souvent votre mère, je sais quelle me déteste. » Sur quoi, Narbonne répondit en souriant et en sinclinant : « Il est vrai. Sire, à votre égard elle en est restée à l'admiration . »

Voilà, mes amis, un de ces mots de l'Ancien Régime qui nous rappellent l'époque où la France enseignait la politesse au monde entier, et où la jeunesse y accourait de tous les points de l'Europe pour s'y former aux belles manières, soit à la cour, soit à la ville. Que les temps sont changés ! La cour a disparu, et tous les matins la ville nous envoie, sous forme de papiers noircis, des professeurs de grossièreté, de cynisme et d'impiété. On comptait sur la liberté politique pour entretenir dans le pays la tolérance de toutes les opinions honnêtes et la courtoisie dans les discussions, et on disait autrefois dune expression impolie : cela n'est pas parlementaire I Hélas ! ce qui est parlementaire aujourd'hui, c'est l'injure à jet continu, c'est l'outrage à nos croyances les plus chères, c'est l'intolérance sectaire, c'est la malhonnêteté des propos quand ce n'est pas celle des actions.

Où la politesse trouvera-t-elle son dernier refuge ? où sera-t-elle enseignée dans toute sa pureté? Ici, Messieurs. II y a une politesse purement mondaine qui vit surtout de fictions, et qui n'exclut pas la méchanceté foncière. De celle-là on a dit avec raison : c'est la contrefaçon de la charité. C'est celle qui indignait tant ce brave Alceste quand il reprochait au cercle brillant dont il venait d'entendre les médisances, le mensonge de ses protestations amicales et de ses embrassades frivoles. Mais grâce à Dieu, il y a une politesse chrétienne qui est non plus la contrefaçon, mais la manifestation gracieuse de la charité jointe à la culture de l'esprit et à la distinction des manières, la politesse fille du respect, de la modestie et du sacrifice. C'est celle qu'on vous enseigne dans vos familles et dans cette maison. Écoutez les leçons de vos parents et celles de vos maîtres, et vous prouverez, en en profitant, que la i*eligion sur laquelle repose, comme sur le granit, la sécurité sociale, fournit encore le terrain où prospère cette fleur charmante de la politesse française et chrétienne, qui ne cessera point de s'épanouir à l'Externat de Saint-Maurille et dans tout le noble pays d'Anjou.

Allocution aux Facultés catholiques d'An(/ers, pour la fête de r Immaculée Conception.

Messieurs,

C'est une très heureuse pensée de mon illustre prédécesseur d'avoir placé les Facultés catholiques de l'Ouest sous la protection particulière de la très Sainte Vierge, et c'est avec beaucoup de joie que je viens mêler ma prière k la vôtre au jour de son Immaculée Conception et honorer la femme, la mère, lépouse incomparable que Dieu avait promise aux inconsolables regrets d'Adam, que les patriarches avaient entrevue dans les solitudes de l'avenir, que les prophètes avaient saluée de leurs chants inspirés, et qui a pris à la rédemption du ^enre humain une part personnelle et libre, semblable à celle que la première fenmie a prise à notre perte. Celle qui a donné Jésus au monde est restée l'intermédiaire et le canal de ses onràces. Tout ce qui intéresse la gloire de son Fils lui tient à cœur, et croyez bien, Messieui*s, qu'une œuvre comme la vôtre qui a été fondée pour défendre la vérité relig-ieuse, pour chasser l'impiété des domaines où elle se croit maîtresse et préparer à l'Eglise des généra-

2o2 ŒUVRES DU CARDINAL MATHIEU

lions de chrétiens éclairés, fermes et influents, inspire à la Mère du Sauveur une sollicitude qui l'incline à écouter vos prières et à protéger efficacement vos travaux.

De votre coté, Messieurs, en reconnaissant la Sainte Vierge pour votre patronne, vous affirmez votre parfaite orthodoxie, et vous faites œuvre de maîtres et d'étudiants vraiment catholiques. En effet, la louange particulière que l'Eglise adresse à Marie, c'est d'avoir seule tué toutes les hérésies dans le monde entier : cunctas haercses sala interemisti in universo mundo.

D'où lui vient cette force contre Terreur? Et d'où vient à l'erreur cette haine particulière contre la Sainte Vierge? Si je ne me trompe, c'est que le culte de Marie implique un acte de foi complète et une adhésion sans réserve aux dogmes qui humilient notre orgueil et imposent à notre esprit une soumission qui lui coûte. Qu'est-ce en effet que croire à la Sainte ^ ierge et à sa maternité divine ? C'est s'incliner tout d'abord devant le mystère qui fait l'essence même du christianisme, celui qui ravit le cœur et devient la source vive du salut, mais en confondant la raison et en lui demandant de s'avouer impuissante à la comprendre : l'Incarnation du Verbe, cet événement unique autour duquel tournent tous les autres et dont l'Eglise attend, en ce moment, l'anniversaire en répétant les soupirs des siècles qui l'ont attendu.

Croire à la Sainte Vierge et à l'Immaculée Conception, c'est croire à la chute oriorinelle et à la souillure dont

DISCOURS DE ClUr.ONSTANCES 283

Marie a été préservée. C'est donc abjurer toutes les théories contemporaines qui nient l'acte créateur, pour lui substituer je ne sais quelle force aveugle agissant lentement sur les êtres et les transformant par un progrès continu dont Ihomme est le dernier mot jusqu'à présent. Croire à Marie, c'est admettre la grandeur surnaturelle de l'homme à son origine, le drame douloureux qui a bouleversé nos destinées, l'héritage de péchés et de souffrances qui nous a été légué par nos pères, la promesse qui les a consolés, le dialogue de Gabriel avec la Vierge de Nazareth, répondant à travers les siècles à celui du serpent avec Eve, et toute l'histoire de l'Ancien monde aboutissant providentiellement à la nuit de Noël, c està-dire aux prophéties réalisées, au Fils de Dieu naissant dans une crèche, à la terre s'entr'ouvrant pour germer son Sauveur.

Que faisons-nous encore quand nous rendons à Marie le culte qui lui est dû? Nous exaltons la grâce de Dieu qui l'a purifiée dès le premier instant de sa conception, de Dieu qui a dit à ce flot de la corruption originelle qui jusqu'à elle avait envahi toutes les générations humaines sans laisser une âme intacte : (( Tu viendras jusque là, mais tu n'iras pas plus loin. Tu respecteras celle qui doit être ma mère, et l'ombre même du mal ne l'effleurera pas ! »

Nous professons que Marie porte la couronne de la pureté parfaite, de la beauté idéale, de la royauté qui

2o4 HiLVRES DU CARDINAL MATHIEU

commande au ciel par une supplication toute-puissante, et à la terre par l'amour qu'elle inspire et par les bienfaits qu'elle verse à flots sur les multitudes rachetées par son Fils. En honorant Marie, nous honorons toutes les vertus méconnues qu'elle a pratiquées. Nous reconnaissons qu'il y a quelque chose de plus grand que le génie, de plus fort que les armes perfectionnées, de plus beau que les chefs-d'œuvre de l'art et les spectacles les plus variés de la nature ; et nous dégageant des préjugés vulgaires et des admirations païennes, nous nous élevons jus([u"au culte de la véritable grandeur, la grandeur morale, celle qui est faite d'innocence, de beauté et de sacrifice. Et allant jusqu'au bout de nos croyances nous déclarons que la première place dans la hiérarchie des êtres créés comme dans notre estime, au-dessus des conquérants, des poètes, des savants, des héros, des saints de tous les temps, appartient à une humble Vierge que personne ne regardait de son vivant, et qui régnera dans les siècles des siècles immédiatement au-dessous de Dieu.

Il est donc vrai de dire que Marie mérite l'hommage de chrétiens pieux et distingués tels que vous, de ceux qui entendent professer leur foi tout entière, et que son culte se lie indissolublement aux vérités fondamentales du symbole que vous allez réciter.

Serait-il téméraire d'affirmer devant vous. Messieurs, qui enseignez et qui étudiez le Code avec tant de succès,

DISCOUUS DK CIRCONSTANCES 255

que Marie doit être honorée de tous ceux (|ui s'intéressent au progrès du droit, à cause de l'influence très sensible qu'elle a exercée sur la condition des personnes et sur une part considérable de la législation civile. Pardonnez à un ignorant cette incursion timide sur votre domaine : je me rétracte à l'avance si je me trompe. Je crois savoir pourtant que la condition de la femme a varié beaucoup depuis les origines du droit français jusqu'à nos jours. Je la trouve chez les Germains en tutelle perpétuelle, frappée d'une incapacité civile absolue, sous une autorité fort dure, le niundiu/ii de son père, de son mari, ou de quelque parent mâle, même de son fils. Son époux l'achète ou l'enlève de force : sponsare par solidiini et dcnariuni : Weibkaufen, disait-on encore en Allemagne au xv*^^ siècle. Elle n'a point à dire oui ou non, et on ne lui demande pas son consentement qui est considéré comme chose négligeable. C'est à son père à disposer d'elle comme il l'entend. Peu à peu, cette situation avec le temps et le progrès des mœurs s'améliore. Le niiindium primitif se transforme et s'adoucit. Le droit coutumier des derniers siècles ne connaît plus la tutelle perpétuelle de la femme non mariée. Son consentement est exigé pour son mariage et on arrive à reconnaître que ce sacrement tire sa validité du consentement mutuel des époux, au point qu'il peut se passer du consentement des parents. Sous (juelle influence, Messieurs, ces progrès se sont-ils réalisés ? La réponse n'est pas douteuse : sous l'influence chrétienne ; et au xii]*^ siècle, le plus chrétien du Moyen Age, la femme, régie parla coutume d'Anjou, possédait des droits qu'elle n'exerce plus aujourd'hui, par exemple

â56 ŒUVRES DU CAKDLNAL MATHIEU

celui de se livrer au commerce et dintenter uue action judiciaire sans aucune autorisation de son mari. L'influence de Marie avait passé par là. Car enfin les peuples font leurs lois avec leurs idées et ils les faisaient autrefois avec leurs dogmes. Il n'est pas douteux que le culte de Marie, en se propageant, n'ait singulièrement relevé l'opinion que les siècles se faisaient de la femme :

Tombe aux pieds do ce sexe à qui tu dois ta mère,

disait un assez mauvais poète ;

Tombe aux pieds de ce sexe à qui lu dois ton Dieu ;

respecte la femme que Dieu a choisie pour sanctuaire et n'opprime pas sa Aolonté puisque le ciel lui-même lui demande son consentement libre au mariage mystique qu'elle a contracté avec l'Esprit Saint : fiai mihi secunduni ver bu m tuum.

Ce n'est rien, Messieurs, de professer le culte de Marie en principe. Il faut que ce culte devienne le stimulant de notre vie morale et le charme de toute notre existence. Que Marie, chers Messieurs, règne dans votre intérieur pour revêtir vos filles de sa pureté, pour rendre vos fils forts contre eux-mêmes, respectueux envers vous et saintement épris de justice, de charité et de grandeur morale, et pour donner à leurs mères, ces mères vraiment chrétiennes que je ne me lasse point d'admirer, le courage de porter sans fléchir leur lourd fardeau. Que Marie

VOUS apparaisse à vous-mêmes au milieu de vos austères travaux pour en tempérer l'aridité et pour embaumer votre âge mûr des parfums du printemps mystique qui fleurit sous ses pas. Chers jeunes gens qui m'écoutez, aimez votre mère du ciel avec la même tendresse que votre mère selon la nature ; ne rougissez jamais d'elle, restez fidèles à son souvenir malgré tout, et quelles que puissent être les faiblesses de votre vie, gardez dans votre cœur un petit coin sacré et réservé pour lautel de la sainte Vierge.

Daigne Marie, que les navigateurs invoquent avec tant de confiance comme l'étoile de la mer, protéger contre les écueils et les tempêtes la petite barque qui porte les destinées de cette Université d'Angers, les vœux, les espérances, l'avenir des catholiques de l'Anjou !

C"' Mathieu. — II 17

Pour l'installation d'un curé à Cholet.

Mes niEN chers Frères

11 me tardait, il me tardait beaucoup de vous voir, de A-ous dire lafFection profonde que vous inspirez à votre premier pasteur, et de mêler ma prière à la vôtre, dans votre église, dans cette excellente paroisse de Notre- Dame que j'ai contristée sans le vouloir en la rendant orpheline et à laquelle je ramène aujourd'hui un père.

Et comment ne serais-je pas heureux de me trouver ici ? Ah 1 c'est bien à votre ville que s'appliquent les paroles que le Prophète adressait à Jérusalem : « Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei : on m'a raconté ta gloire, ù cité de Dieu ! »

Cholet, ville pieuse et charitable entre toutes, ville des saints prêtres, ville des héros et des martyrs, parure de mon admirable diocèse, je te salue avec le respect que méritent ta foi, tes bonnes œuvres et ta fidélité aux meilleures traditions du passé !

On m'a dit plus d'une fois, mes Frères : « le cœur de l'Anjou, c'est la Vendée ! » — Eh bien, c'est vous qui êtes le cœur de la Vendée ! C'est pour cela que vous avez

DISCOURS DE CIRCONSTANCES 2o9

toujours inspiré une prédilection marquée à vos évêques, et obtenu les meilleurs de leurs prêtres pour vous diriger.

A une paroisse d'élite, en ellet, il faut un clergé délite. Vous l'avez toujours eu et vos pasteurs ont brillé au premier rang- de ceux que le diocèse considère comme ses gloires. L'avant-dernier des curés de Cholet occupe un siège épiscopal important, et quant au dernier, que vous êtes si heureux de revoir ici, si je vous l'ai enlevé, pardonnez-le-moi ! C'est qu'il m'a été désigné unanimement et impérieusement par l'opinion comme le plus digne d'être associé à l'administration diocésaine. L'explosion de regrets et de sympathies qu'a marqué son départ fait votre éloge en même temps que le sien, mais elle justifie un choix dont je m'applaudis tous les jours.

Le successeur que je lui donne et que vous allez entendre, M. l'abbé Dubillot, curé de Saint-Léonard d'Angers, sera digne de son prédécesseur et digne de vous.

Dans tous les postes qu'il a occupés, il a réussi à gagner les âmes par son zèle intelligent, et il est devenu populaire par sa bonté. Deux années de ministère lui ont suffi pour transformer la paroisse d'ouvriers qu'il dirigeait avec un succès toujours croissant et dont il avait vraiment conquis le cœur. C'est à votre service qu il va déployer désormais son ardeur pieuse, ses forces encore intactes et son talent de parole. Vous l'apprécierez bientôt à sa valeur, et au souvenir impérissable que

VOUS garderez de M. le vicaire général Grellier, se mêlera le bonheur d'avoir retrouvé un pasteur qui lui ressemble. C'est ainsi que, suivant le mot de la sainte Liturgie, la tristesse et la joie se succédèrent dans le cœur de Joseph, tout heureux de retrouver Jésus-Christ après l'avoir cherché et pleuré pendant trois jours.

C'est ainsi que le sacerdoce subsiste toujours, et que, si ceux qui l'exercent dans un temps et en un lieu marqué, s'en vont ou meurent, Jésus-Christ, lui, ne meurt pas, il reste pour leur donner des successeurs et agir par le ministère de tous.

En effet, mes Frères, ne l'oubliez pas : s'il y a quarante mille prêtres en France, s'il y en a trois cent mille dans le monde entier, il n'y a pourtant qu'un seul vrai prêtre, Jésus-Christ, le Pontife éternel, l'intermédiaire nécessaire entre Dieu et les hommes, la source unique de la vérité, de la grâce et du salut, Jésus que toute âme doit adorer, Jésus au nom duquel tous les fronts doivent s'incliner, tous les cœurs battre et tous les genoux fléchir. Or, écoutez ce que Notre Seigneur a dit à ses Apôtres au soir de la Pâque : << Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. » C'est donc une mission toute parallèle à la sienne qu'il leur confie en leur promettant de rester avec eux jusqu à la consommation des siècles.

Le prêtre, et particulièrement le curé, n'est donc point

une personne ordinaire : c'est une institution ! C'est un fonctionnaire sacré qui tenant ses attributions de Dieu lui-même et de l'Eglise qui représente Dieu sur la terre, a le droit de commander, de défendre, de gouverner dans un domaine supérieur où personne ne peut le supplanter. Ce qu il dit est bien dit ; ce qu'il fait est bien fait ; qui lui obéit, obéit à la voix du pasteur suprême par lequel il est accrédité ; qui se révolte contre lui, sort du bercail et court au précipice. Qui se moque de lui, qui l'attaque, commet le crime de Cham et encourt la malédiction du Père céleste. C'est lui qui, intervenant dans les actes les plus importants de la vie du chrétien depuis le baptême jusqu'à l'extrême onction en passant par la première communion et par le mariage, communique les plus grands dons de Dieu à ses paroissiens qu'il ne quitte qu'après leur dernier soupir, qu'après avoir jeté l'eau bénite et prié sur les tombes où on les descend sous ses yeux.

Quelle autorité que celle-là et quels bienfaits ! Ah ! je ne m'étonne pas que le curé tienne une si grande place dans les paroisses comme celle-ci. Après quelques semaines, il n'y a pas une famille à l'histoire de laquelle il n'ait été intimement mêlé, pas une dont il n'ait partagé les joies et consolé les douleurs, pas une où il n'ait passé en semant les bienfaits, pas une dont il n'ait été la lumière et le soutien !

Tels sont les services que va vous rendre votre nouveau curé. Telle est la mission qu'il va exercer au milieu de vous. C'est avec une parfaite confiance que je l'installe,

bien certain que vous reporterez sur lui les sentiments que A'ous inspirait notre cher vicaire général.

El vous, Monsieur le Curé, vous déploierez, sur le théâtre plus vaste qui s'ouvre devant vous, les qualités qui vous ont désigné à notre choix et, avec l'aide de Dieu, vous réussirez et je vous promets le même succès qu'à Saint-Léonard. Vous garderez fidèlement le magnifique dépôt que vous lèguent vos prédécesseurs, et vous laccroîtrez, s'il est possible. Aucune œuvre ne dépérira entre vos mains, aucune àme ne souffrira par votre faute, et, comme à Angers, vous saurez vous faire tout a tous pour les gagner tous à Jésus-Christ.

0 Notre-Dame de Cholet, patronne immaculée et chérie de cette église, saint Jean-Baptiste que nous fêtions hier, anges gardiens de ceux qui m'écoutent, saints et saintes inconnues que cette paroisse a donnés au ciel depuis des siècles, martyrs de la Vendée que j'invoquais hier au champ glorieux d'Avrillé, ah! protégez de vos prières le nouveau pasteur de cette paroisse, et qu'elles assurent, avec le succès de son ministère dans le temps, son bonheur et celui de ses brebis dans l'éternité. Ainsi soit-il.

Allocution pr^ononccc à Toulouse pour Vœuvre des vocations sacerdotales.

Mon Révérend Père,

Vous venez de nous recommander l'œuvre des vocations sacerdotales en termes excellents, avec la doctrine la plus solide et les accents les plus persuasifs. Je vous en remercie avec effusion, et je vous remercie tous, mes Frères, d'être venus en si grand nombre, entendre cette belle parole, et avec une reconnaissance toute particulière, pour beaucoup d'entre vous, Mesdames, qui êtes accourues de l'extrémité du diocèse, pour témoigner de votre dévouement à l'oeuvre qui a été si bien louée. Elle est vraiment digne de tous vos efforts. En effet, comme le prédicateur l'a dit si justement, sans prêtre, il n'y a plus de sacrements. Sans sacrements, il n'y a plus de vie chrétienne : sans vie chrétienne les grands desseins de Dieu sur le monde ne s'accomplissent point, le ciel est fermé, et nos deux patries nous manquent également, car sans religion, il n'y a plus de France !

Il faut des prêtres, puisqu'il a plu à Dieu de choisir des hommes mortels et infirmes pour en faire, auprès de leurs frères, les dispensateurs de ses trésors et les plénipotentiaires de sa bonté !

Il faut des prêtres, puisque les prêtres ont reçu mission de nous instruire, de nous consoler, de nous purifier, de nous assister pendant toute notre vie, et de nous suivre jusqu'au seuil de la mort, pour ouvrir à nos pauvres âmes tremblantes les portes du salut ! 11 faut des prêtres, pour le bien de la société qui meurt d'athéisme pratique et de sensualité dégradante ! 11 faut des prêtres, pour panser les plaies de Lazare et guérir la grande misère du peuple ! Vous connaissez le miracle évangélique que l'Eglise nous rappelait il y a quelques jours. 11 y avait un pauvre infirme qui, depuis trente ans, se traînait sur les bords de la piscine de Siloë dans l'espérance qu'une main amie le plongerait enfin dans les eaux dont la vertu divine rendait la santé au premier malade qu'elles touchaient. La main amie ne se présentait pas, et depuis trente ans le malheureux se voyait réduit à répéter la même plainte : « Je n'ai personne », Hominem non haheo ! Cet homme, c'est le pauvre peuple français, que tant d'ulcères, tant de misères morales et physiques tourmentent, et qui est là, couché sans force et sans remède à côté de la source de vie. Les égoïstes passent et ne le regardent pas ; les philanthropes passent et ne le soulagent pas efficacement ; les savants passent et lui appliquent des compresses de glace ; les politiciens passent et lui jettent des paroles qui l'irritent. Il reste là, à côté des eaux qui le guériraient, parce qu'il n'y a personne pour le plonger dans la piscine, parce que les prêtres manquent dans les villes et dans les campagnes, et que l'homme de Dieu, le représentant du Sauveur, ne peut arriver jusqu'à lui. Il peut,

lui aussi, comme le paralytique de l'Evangile, répéter mélancoliquement : Hominem non haheo! n Jen'ai personne ! »

Grâce à vous, mes Frères, grâce à vous. Mesdames, il y aura quelqu'un ! Pas un enfant ne naîtra dans ce diocèse sans être purifié dans les eaux du baptême ! Pas un adolescent n'ignorera les joies de la première communion ; pas un malade ne mourra sans les derniers sacrements, et, sans bruit, modestement, par votre dévouement obscur et méritoire, vous serez les bienfaiteurs insignes de ce peuple que tant d'autres trompent et exploitent bruyamment à leur profit.

Grâce à vous, il y aura toujours dans ce diocèse une phalange de prêtres pieux et instruits qui lui garderont sa place délite à la tête des diocèses de France, de façon que Toulouse continue à être appelée Toulouse la sainte. Cela vaut encore mieux que d être appelée Toulouse la savante. Mais grâce à Dieu, ces deux titres ne sont point inconciliables.

Daigne le Seigneur vous récompenser tous de votre générosité, et particulièrement vous, Mesdames, qu'on trouve toujours au premier rang, toujours actives et infatigables quand il s'agit de se dévouer povir la charité ! Mes Frères, je vais passer dans vos rangs pressés, pour recueillir vos offrandes en faveur de Tœuvre des vocations sacerdotales. Je m'adresse à vous en toute confiance. Vous savez que c'est pour Dieu et pour la France que je tends la main. Or, quand on parle de Dieu et de la France à des Toulousains, on est sûr que tous les gens répondent et que personne ne refuse son obole !

Discours de S.E. le Cardinal Mathieu prononcé à Rome le ^5 juin 1899 à V occasion de la prise de possession de son titre cardinalice de Sainte-Sabine.

Mon Révérendissdie Père',

Je vous remercie des sentiments si élevés, si délicats, si parfaitement aimables que vous m'exprimez, en m'accueillant dans cette illustre égalise de Sainte-Sabine, dont je viens occuper le titre cardinalice par la volonté de notre Saint-Père le pape Léon XIII glorieusement régnant.

Daigne Sa Sainteté entendre l'humble cri de reconnaissance qui monte vers Elle de mon cœur profondément touché de l'initiative à laquelle je dois l'honneur d'entrer dans ses conseils et d'être rapproché de sa personne sacrée. Ma confusion s'accroît en songeant que l'auguste Pontife voulant donner une marque d'estime et de confiance à lépiscopat français m'a choisi pour me conférer une dignité que beaucoup d'autres méritaient mieux que moi dans ce grand corps de pasteurs en qui brillent, k travers la variété des vertus et des talents, le même attachement au Saint-Siège, et le même

1. Le Révérendissime P. Friilnvirth, maître général de Tordre des Frères prêcheurs.

dévouement à des devoirs parfois bien difficiles. J'adresse aussi ma respectueuse gratitude à Monsieur le Président de la République Française, aux ministres qui ont agréé le choix du Saint-Père, et à Monsieur l'ambassadeur de France ', qui a mené à bonne fin cette négociation.

Excellence,

Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans cette église et de vous dire au nom de toute cette assemblée dont je suis sûr d'interpréter les sentiments, avec quelle joie nous avons vu confier notre ambassade auprès du Vatican au diplomate éminent qui porte un nom cher à la religion et aux lettres, et qui, installé depuis peu dans ce poste si important, y a déjà conquis toute l'autorité, toutes les sympathies que méritent la distinction et l'étendue de son esprit, l'élévation de son caractère et la dignité de sa vie. Je vous remercie tous, Messeigneurs- et Messieurs, ecclésiastiques et laïques, dont la présence donne à cette réunion le caractère d'une fête

1. S. E. Monsieur Ai-mand Nisard, ambassadeur de la République Française près le Saint-Sièg-e.

2. NX. SS. Stonor, arch. de Trébisonde ; Ilerrera, arch. de Bogota; Zardetti, arch. de Mocisse ; Granello, arch. de Séleucie; Adami, ai'cli. de Césarée ; Pifferi, év. de Porphyre; Le Roy, év. d'Alinda ; Tore, év. de Cordoua ; Pardo Vergara, év. de Medelin; Morice, év. de Las Cayes; Tarnassi, internonce à La Haye ; Mourey, auditeur de Rote et de nombreux prélats.

Son Eminence était assistée par Mgr Nardi, év. de Thèbes, et NN. SS. d'Armailhac, supérieur de Saint-Louis-des-Français, et Guthlin, consulteur canoniste de l'ambassade.

2fi8 ŒUVRES DU CARDINAL MATHIEU

de famille à la fois catholique et française. Toute ma vie, désormais, ne sera qu'un effort pour justifier la confiance redoutable qui m'est témoignée, en accomplissant les obligations qu'elle m'impose.

Je ne puis me flatter, hélas ! d'ajouter aux lumières et à la considération de l'illustre sénat dans lequel je vais prendre place. Le nouveau Cardinal français est obligé de se reconnaître très inférieur à sa dignité quand il se considère et plus encore quand il se compare à ces princes de l'Eglise que la sainteté, la science, l'expérience des grandes affaires ont élevés au sommet de la hiérarchie catholique. Dépourvu de leurs mérites, je compte, pour y suppléer, sur les prières de mes frères de France et sur l'assistance du Dieu de miséricorde dont la grâce ne manque jamais à la faiblesse qui l'implore.

Si je suis effravé, Messieurs, au moment d'entrer dans une voie si nouvelle et d'accomplir un pénible sacrifice, en quittant un diocèse que j'aime profondément, il v a cependant une pensée qui soutient mon courage : c'est qu'à Rome j'aurai l'honneur de représenter une force impérissable et un sentiment sacré : je veux dire la piété filiale de la France envers le Souverain Pontife, la vénération tendre, la reconnaissance, l'admiration émue qu'elle éprouve pour le Père très grand et très bon, qui, comme son immortel prédécesseur, lui est resté fidèle dans son infortune, qui depuis le commen-

cernent de son pontificat la poursuit de sa tendresse infatigable, lui prodiguant les conseils de salut, s'obstinant à espérer en son avenir malg-ré tous les prophètes de malheur et la considérant toujours comme le plus beau fleuron de sa couronne. Pontife incomparable par la profondeur de sa doctrine, la sûreté de ses directions, la divine opportunité avec laquelle il tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles, il excelle à traduire les paroles de la vie éternelle, pour les générations contemporaines, dans un langage qui force ladmiration de ceux même qui échappent à son autorité. Du fond de sa solitude, il apparaît à tous comme la force morale la plus efficace et la plus bienfaisante qui reste au monde. Le siècle dont il mène les funérailles transmettra son nom comme un des plus grands de l'histoire au siècle dont il bénira le berceau et, après une crise qui menaçait d être mortelle, le voilà debout au point d'intersection des deux âges, rajeuni, plus vivant et plus agissant que jamais, pareil à un de ces phares qui dressé sur quelque rocher, au-dessus d'un détroit agité par la tempête, éclairela passe dangereuse et protège les navigateurs en signalant les écueils ! 0 Saint Père, restez longtemps avec nous pour nous guider dans la nuit orageuse! Manc nobisciini, Domine, quoniani advesperascit !

Méritons-nous encore, Messieurs, cette faveur que le Père commun des fidèles n'a cessé de nous témoigner

et qu'il vient daflirnier de nouveau en créant un cardinal français de race, de cœur et de langue ? Il ne manque pas de critiques pour le contester et pour inviter le Saint-Père à nous retirer une affection dont nous ne serions plus dignes. Justifîons-nous, Messieurs, en justifiant le Saint-Père. La France vaut mieux que la réputation ([u'elle se fait à elle-même par les polémiques de ses journaux et par ses agitations quotidiennes. Ce nest pas là-dessus qu'il faut la juger, pas plus qu'on ne juge l'Océan sur l'écume impure de ses bords et sur les naufrages qu'il cause parfois dans sa colère. Et de même que l'Océan n'est agité qu'à sa surface, de même que ses profondeurs sereines cachent d'inépuisables trésors de vie, en même temps que sa grande voix ne cesse de parler d'infini et de chanter la gloire de son créateur, de même la France garde dans ses couches profondes des réserves extraordinaires de bon sens, de travail, de foi, de piété active et généreuse qui la mettent hors de pair parmi les nations chrétiennes, et font d'elle, passez-moi l'expression, la grande ressource de Dieu pour opérer son œuvre dans le monde. En eft'et. Messieurs, quand un peuple entretient une armée de plus de quarante mille prêtres consacrés au ministère des âmes dans les rangs du clergé séculier ou régulier ; quand il présente aux regards des Anges une parure de plus de cent mille religieuses qui sont leurs véritables sœurs et qui ont renoncé à tout pour se donner aux pauvres^ aux vieillards, aux malades, aux infortunes de toute sorte, quand lui seul il verse chaque année plusieurs millions pour la propagation de la foi, quand sur toutes les plages du

monde, depuis le continent noir jusqu'aux glaces du pôle, ses missionnaires s'en vont semer l'Evangile avec un dévouement qui est allé souvent jusqu'au martyre, quand depuis le commencement du siècle, ce peuple a donné, pour Jésus-Christ et pour tout ce qui représente Jésus-Christ, son or, ses travaux et son sang avec une générosité toujours grandissante ; quand, enfin, la Sainte Vierge a daigné lui parler en personne et lui demander des hommages éclatants comme ceux qu'elle reçoit chaque année à Lourdes, il me semble que ce peuple a le droit de se proclamer catholique et d'allirmer qu'il n'est pas abandonné de Dieu ! Et pour aller jusqu'au bout de ma pensée, je crois que ce peuple a le droit de répondre aux Pharisiens qui le signalent au mépris de l'Europe avec des airs scandalisés et des gestes pudiques : « Avant de m'accuser faites-en donc autant, et que celui d'entre vous qui n'a jamais péché contre l'Eglise me jette la première pierre ! »

Eh ! Messieurs, n'ai-je pas en ce moment sous les yeux l'éclatante réfutation de ces calomnies ? Que voisje devant moi sinon un échantillon et comme un bouquet magnifiquement assorti de cette floraison surnaturelle que la grâce de Dieu a fait éclore sous le soleil de France ? Religieux et religieuses de tout costume et de toute vocation, sœurs de Saint- Vincent de Paul, sœurs de Saint-Charles de Nancy, de la Présentation de Tours, du Bienheureux Grignon de Montfort, du Bon-Pasteur

272 ŒUVRES Dt CARDINAL MATHIEU

d'Angers, petites Sœurs des pauvres et tant d autres que j'oublie ou que je ne connais pas, fils de Rancé, d'Olier, d'Eudes, de Liberman, d'Alzon qui êtes venus chercher à Rome la protection de Pierre et un nouveau champ pour votre activité, admirables Frères des écoles chrétiennes, docte et pieuse communauté de Saint-Louis, jeunes clercs que je rencontre tous les matins allant puiser la vraie doctrine aux sources les plus profondes et les plus pures, membres de la prélature qui secondez ici l'influence de notre pays par votre science et votre habileté, oh 1 je salue en vous tous avec une légitime fierté la vivante apologie de la France catholique et la preuve que la fille aînée de l'Eglise est restée dans la Maison de sa mère l'ouvrière active, infatigable et bienfaisante par excellence !

Vous n'êtes pas seuls, chers confrères et chères sœurs en Jésus-Christ, à faire honneur à notre pays dans la Ville éternelle. Un Français ne peut se désintéresser daucune des gloires françaises . Je me reprocherais donc de ne pas témoigner toute ma sympathie à cette jeunesse brillante et pleine d'avenir que les beaux-arts, l'histoire et l'archéologie ont attirée dans nos deux grandes écoles de la villa Médicis et du palais Farnèse. Chers jeunes gens, que tous vos beaux rêves, que toutes les espérances qui chantent dans vos cœurs de vingt ans se réalisent pour votre bonheur et pour le plaisir de ceux qui vous admireront un jour! Qu'il vous soit donné à tous de marcher sur les traces des deux maîtres éminents qui vous dirigent : de cet artiste qui, excellant à manier la plume comme le pinceau, a mérité de siéger

à la fois à l'Académie des Beaux-Arts et à l'Académie française, et de ce prêtre si savant et si spirituel qui, pour avoir élevé dans son Liber Pontificalis un monument d'érudition qui est tout à la gloire de l'Eglise romaine, est entré, lui aussi, à l'Institut, dans une classe fermée au clergé depuis la grande Révolution. Français de Rome, appelé parle Souverain Pontife à devenir l'un des vôtres, je viens comme vous demander l'hospitalité à ce peuple si accueillant, si religieux, si bien doué que nous aimons comme un frère et à cette ville incomparable qui garde depuis tant de siècles l'empire du monde.

Laissez-moi vous prier avec une simplicité toute cordiale de compter sur le cardinal votre compatriote comme sur un ami, de ne point le laisser trop isolé dans sa dignité et de considérer sa demeure comme une petite enclave de France située en pays romain. Votre sympathie m'adoucira la peine des séparations qui me sont imposées en même temps que je viendrai chercher dans ce sanctuaire les souvenirs qui obligent et les grâces qui réconfortent.

Vous venez, mon Révérendissime Père, d'esquisser l'histoire de Sainte-Sabine avec une compétence et une autorité qui ne me laissent plus rien à dire et il faudrait, d'ailleurs, plusieurs longs discours pour la raconter complètement. Oh ! que ce passé est glorieux ! Que ces pierres sont vénérables ! Que de ferveur, que d'héroïsme,

G" Mathieu. — II 18

que de génie ces voûtes n'ont-elles pas abrité et quel spectacle nous contemplerions si. tout à coup, les saints et les grands hommes qui ont passé ici. martyrs, papes, cardinaux, fondateurs d'ordre, théologiens, ascètes et orateurs, sortant de leurs tombeaux ou descendant de leurs châsses, venaient dérouler sous nos yeux leur merveilleux cortège ? Croyez bien, mon Révérendissime Père, que je sens toute l'éloquence de ces grands souvenirs, et que, le dernier à tous égards dune illustre série, je m'efforcerai de suppléer à mon insuffisance par mon dévouement aux intérêts d une église qui, dès ce moment, me devient aussi chère qu'à vous.

Puissé-je ainsi marcher sur les traces des éminentissimes cardinaux tutélaires de Sainte-Sabine parmi lesquels je tiens à saluer d'un hommage attendri les prélats de ma nation, comme le prince de Croy. archevêque de Rouen, mon prédécesseur immédiat, le très regretté cardinal Bausa, qui était l'un des vôtres, et un autre cardinal encore vivant ' qui est considéré avec raison comme une des lumières du Sacré-Collège.

« Sainte-Sabine, écrivait Lacordaire, lieu plein des « plus beaux souvenirs de notre Ordre, dans une situa- « tion admirable de paix et de solitude. »

Vous m'avez bien touché, mon Révérendissime Père, en me parlant de votre glorieux fondateur, de l'amitié

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