‹ ŒuvresChapitre 27 sur 41 · S. Eminence le Cardinal SeraQno Vannutelli · texte numérisé non relu

S. Eminence le Cardinal SeraQno Vannutelli

qui l'unissait ù Tévêque Foulque de Toulouse, du bonheur que nous avons de posséder le corps de saint Thomas d'Aquin et des relations séculaires de votre ordre avec notre métropole. Combien j'étais heureux de continuer ces traditions 1 C'est qu'en effet, j'ai appris à connaitre et à aimer les enfants de saint Dominique, pendant les années heureuses que j'ai passées auprès d'eux en Lorraine. Aujourd'hui, en ce moment solennel, je tiens à envoyer un salut affectueux à la chère maison de Nancy qui a vu les débuts de mon ministère et aux pères de Nancy, d'Angers, de Toulouse et de Paris parmi lesquels je compte des amitiés si précieuses.

J'ai parlé de la Lorraine et de Nancy ; je ne puis échapper à la tendre obsession de ces noms sacrés pour moi et aux visions qu'ils évoquent devant mon esprit. De mon village natal, du cimetière où dorment mes parents, de la cellule où ma sœur prie pour moi, des séminaires où j'ai été élevé, de ma paroisse de Saint- Martin, de tant de presbytères amis, de tant de familles excellentes qui m'ont comblé d'affection m'arrivent en ce moment des souvenirs qui m'étreignent au cœur et me tirent les larmes des yeux ! 0 cher pays lorrain, dont j'ai vu les douleurs et dont je partage les invincibles espérances, petite patrie qui aides à mieux aimer la grande, terre de fidélité, de patriotisme et de foi où j'ai été nourri d'enseignements si chrétiens et de si beaux exemples, reçois l'hommage d'un de tes fils que les dignités n'aveuglent point sur lui-même et qui te rapporte le mérite de tout ce qui lui est arrivé d'heureux et d'honorable ! Chers diocèses d'Angers et de Toulouse,

mon âme vous reste attachée pour toujours et Dieu sait combien de noms ma prière silencieuse murmure chaque jour en pensant à vous !

Pardonnez-moi, Messieurs, ces effusions qui vous laissent peut-être bien insensibles ; mais il y a des moments où il faut soulager son cœur et des choses qu'il faut dire une fois !

Cependant, à l'heure qu'il est, il s'agit beaucoup moins de s'attendrir que d'agir. Or pour agir, il faut espérer et attendre quelque chose de son action. Eh! bien. Messieurs, n'est-ce pas d'espérance que nous parlent et la tombe des martyrs ensevelis dans cette crypte et ces vieilles murailles consacrées par la prière de saints qui comme saint Dominique et saint Pie V ont sauvé l'Eglise de périls aussi redoutables que ceux qui nous menacent ?

Il y a près de soixante ans vivait ici le plus grand orateur chrétien du siècle, dont les contemporains n'ont guère connu que l'éloquence mais dont la sainteté et les austérités effrayantes ont été révélées après sa mort par les amis qui les avaient connues : Lacordaire. Au printemps de l'année où il fit profession, l'oranger planté tout près d'ici par la main de saint Dominique, poussa un rejet vigoureux qui apparut ensuite comme le gracieux symbole de la renaissance dominicaine accomplie dans notre pays.

Elargissons le symbole, Messieurs. Ne vous semble-

t-il pas, en effet, que l'oranger de saint Dominique figure l'Eglise tout entière dans sa perpétuité et dans ses bienfaits ?

A ses côtés, la tempête a bouleversé toute la forêt et brisé les chênes séculaires. Le frêle arbuste tient toujours, livrant chaque année à la brise sa moisson de parfums, et au passant altéré ses fruits rafraîchissants !

Messieurs, cultivons tous de notre mieux la plante sacrée en arrosant la terre tout autour de nos sueurs fécondes. Amenons à son ombre tous les hommes sur lesquels peut s'exercer notre action pour qu'ils jouissent de ses parfums délicieux et de ses fruits d'or. Sortons de cette cérémonie plus résolus que jamais à nous dévouer pour les deux causes qui seules donnent du prix à la vie et permettent de sourire à la mort : la cause de l'Eglise et la cause de la France, fille aînée de l'Eglise, Un empereur qui habitait tout près d'ici a prononcé en mourant une grande parole. Souvenons-nousen pour en faire notre devise en la traduisant chrétiennement : laboremus !

Rome, Procure de Saint-Sulpice, 14 juin 1899. En la fête de Saint Jean-Baptiste.

Allocution prononcée en présentant le pèlerinage de France et de Belgique à S. S. Léon XIII {1901).

Très Saint Père,

Suivant le désir de Votre Sainteté, j'ai l'honneur de lui présenter deux groupes de pèlerins A-enus de France et de Belgique pour célébrer votre année jubilaire.

C'est au diocèse d'x\miens qu'appartiennent presque tous les Français. Leur éminent évêque, retenu par d'impérieux devoirs, n'a pu les suivre que de cœur, et il a délégué à sa place son vicaire général ; je remplace bien mal Mgr Dizien, mais je suis sûr d'interpréter ses sentiments, et je ne crains pas de me tromper en affirmant que ses excellents diocésains professent la plus tendre vénération pour votre personne sacrée et l'obéissance la plus tendre à tous ses enseignements.

La Picardie est toute voisine de cette Belgique où Votre Sainteté a débuté dans une carrière que Dieu a remplie de tant d'épreuves et tant de gloire.

Le peuple belge, petit parle territoire, mais si grand par la foi, par l'intelligence et par le courage. Vous inspire une prédilection naturelle qu'il sait reconnaître en Vous prodiguant les marques de son dévouement. Après les évêques qui sont tous venus au début de ces solen-

uités juljilaires, Vous amenant une élite de chacun de leurs diocèses, c'est aujourd'hui la presse catholique qui vient Vous apporter de magnifiques étrennes, donnant ainsi l'exemple peu commun de journalistes très orthodoxes, très respectueux et très généreux à l'égard du Saint-Siège.

Belges et Français nous sommes tous unis aujourd'hui pour remercier Dieu qui renouvelant votre jeunesse comme celle de l'aigle, a prolongé votre pontificat jusqu'à des limites qui, depuis saint Pierre, n'ont été dépassées qu'une seule fois dans toute l'histoire de l'Eglise.

Depuis vingt-cinq ans, Très Saint-Père, Vous êtes la lumière placée sur la montagne, et le phare qui brille dans la nuit. Vous venez de couronner vos magnifiques enseignements par cette Encyclique qui en est le résumé et que Votre Sainteté appelle son testament. Nous l'acceptons à ce titre, parce que nous comptons que la Providence Vous permettra d'y ajouter beaucoup de codicilles que Votre Sainteté rédigera comme le testament lui-même sous la dictée de l'Esprit-Saint, dont l'assistance est promise au successeur de Pierre.

Continuez, Très Saint-Père, à donner un éclatant démenti aux nouvellistes qui rédigent si souvent votre bulletin funèbre et à montrer à vos fils que leur Père est toujours vivant, toujours aimant, toujours jeune d'esprit, de mémoire et de cœur.

Combien nous, Français, nous sommes touchés de votre affection profonde, persistante et parfois si mal récompensée, de vos efforts incessants pour nous unir et de votre appel récent à la concorde et à la collaboration

de tous, prêtres et laïques, magistrats, représentants du peuple, pères de famille, écrivains et journalistes !

Vous avez le droit, Très Saint-Père, d'adresser à la France ces paroles du Christ : Quoties volui cong regare fdios /wos / Croyez-le bien. Très Saint-Père, la France ne commettra pas le crime de Jérusalem infidèle et votre Fille aînée consolera tôt ou tard le cœur de son Père. Vivez pour vos fîls, incomparable Père ; vivez pour voir la fin de vos tristesses et le triomphe de vos grandes espérances.

La barque de Pierre vogue sur des flots bien agités. Vicaire de Celui qui d'un mot calmait les tempêtes, de l'Orphée divin que les premiers chrétiens ont représenté sur les voûtes des catacombes charmant de sa lyre inspirée les tigres et les lions, parlez longtemps encore au monde qui Vous écoute, avec les accents qui pacifient les âmes en les élevant et qui les affranchissent en leur prêchant la liberté des enfants de Dieu.

Et nous, chers compatriotes, chers amis de Belgique, mettons tous nos cœurs dans une acclamation que nos frères de France et de Belgique entendront à travers les espaces et où ils reconnaîtront le cri de leur propre amour: Gloire et longue vie à Sa Sainteté Léon XIII !

Allocution prononcée par son Émincnce le Cardinal Mathieu, en donnant levoUe à M^^"" ÉlisahethdeGrunne, au noviciat des Franciscaines missionnaires de Marie, à Borne, le '"25 mars 190*2.

(( Meliorem elef»'isti partem ».

Vous souvenez-vous, ma chère enfant, du jour, de l'heure et du lieu où cette parole vous fut adressée il n'y a pas longtemps? C'était au Vatican. Celui qui vous parle avait l'honneurde présenterau Saint Père les filles de deux très grands serviteurs de l'Eglise au xix*" siècle : Lamoricière et Montalembert. Sa Sainteté s'émut à ces noms illustres et à celui de Mérode que je lui signalais comme lié au vôtre. Il se rappela qu'il avait vu vos grands-parents dans cette Belgique qu'il aime tant et dont il parle toujours avec une joie marquée, comme on parle des souvenirs heureux de sa jeunesse, et ramenant ensuite son attention sur celles qui étaient agenouillées à ses pieds, il s'informa de toute votre famille qu il bénit avec une effusion attendrie.

Très Saint-Père, lui dis-je, voici une jeune fille qui vient à Rome pour se faire religieuse chez les Franciscaines missionnaires. Vous regardant alors avec ses grands yeux tout rayonnants d'intelligence et de bonté.

et posant la main sur votre tête, il vous dit : « Meliorem elegisti partem. » C'est vous qui avez choisi la meilleure part.

Qui oserait, mes très chers frères, contredire cet oracle du vicaire de J.-G. ? Personne de ceux qui mécontent assurément. Tous, chère enfant, nous sommes venus pour le ratifier, pour applaudir à vos fiançailles et louer Dieu qui, dans les jours sombres que nous traversons, renouvelle la jeunesse de son Eglise en suscitant des œuvres comme celles des Franciscaines missionnaires et des vocations comme la vôtre. Car cette assemblée n'est pas composée de ces mondains frivoles et étrangers à toute notion surnaturelle qui, à la vue d'un sacrifice comme celui que vous allez faire, éclatent en étonnements imbéciles et en récriminations toutes païennes. « Eh quoi ! elle est entrée au couvent, elle qui était si bien douée, elle à qui tout souriait dans le monde, et qui pouvait aspirer à un si brillant mariage ! » comme si c'était manquer sa vie que de la donner à Dieu; comme si J.-C. n'était pas le plus beau, le plus riche, le plus désirable des fiancés. Ah ! votre père et votre mère à vous ne se sont pas cru le droit de le refuser pour gendre ! La foi couronnant chez eux les dons les plus brillants de l'esprit et les plus rares qualités de l'âme les a éclairés sur la nature de la vocation religieuse. Ils se résignent ; ils font plus que se résigner : ils vous donnent librement et généreusement, acceptant comme une grâce du ciel la gloire douloureuse et le bonheur mêlé de larmes que leur apporte votre sacrifice. Pouvait-il en être autrement dans les deux familles aux-

quelles vous appartenez : Grunne et Montalembert qui gardent si fidèlement les plus anciennes traditions d'honneur, de religion et de charité ? Aussi les vôtres n'ontils pas hésité à s'imposer un long voyage pour devenir les témoins de vos premiers engagements et prendre leur part de cette fête. 11 manque toujours quelqu'un, hélas ! aux réunions de famille, surtout quand elles se célèbrent à l'étranger, et tous ceux que vous désiriez ne sont point venus. Qu'il me soit permis d'envoyer d'ici nos regrets à tous les absents, à vos grands-parents, à vos tantes, dont l'une vous a donné l'exemple du renoncement religieux et dont l'autre accomplit son office d'ange gardien auprès de celle que nous aurions tant voulu voir ici à la première place : votre aïeule maternelle, la sœur de Mgr de Mérode,la veuve de Montalembert, la chrétienne illustre qui porte si vaillamment le poids des années et celui de la gloire, et que je me permets de saluer de loin de toute notre admiration, de toute notre vénération attendrie.

J'ai prononcé les noms de Mgr de Mérode et du comte de Montalembert. Gomment ne pas être frappé de l'harmonie providentielle qui amène aujourd'hui leur famille dans la ville où règne cette papauté que tous les deux ont servie avec un dévouement si éclatant. Que de fois n"ai-je pas entendu parler ici de l'inépuisable charité de Mgr de Mérode, des institutions qu'il a fondées et de son attachement passionné pour Pie IX. Ah! si cet homme eût été légion et si beaucoup de ceux qui le critiquent lui avaient ressemblé, le Saint-Siège n'aurait pas eu tant de ruines à déplorer.

Que de fois aussi, en assistant aux inoubliables cérémonies de Saint-Pierre, en voyant le Pape s'avancer lentement sur la sedia ^estatoria au milieu d'une foule venue de tous les points du monde et soulevée comme un océan par une tempête d'enthousiasme filial, n'ai-je pas songé aux grands hommes qui ont restauré en France la notion de la papauté ! Comparez le jubilé de 1825 avec le dernier! D'une pari un seul évêque venu de France et qui, en rentrant, nose pas dire dans son mandement d'où il vient; des pèlerins en petit nombre et aucune émotion dans notre pays ; et d'autre part cinquante évêques et des milliers et des milliers de pèlerins de France qui tous ont voulu manifester en faveur du Pape. Que s'est-il passé dans l'intervalle? De Maistre, Lamennais (nommons-le malgré sa chute), Lacordaire, Montalembert ont passé par là. Qu'il soit permis à un cardinal français de revendiquer cette gloire de la France et de s'en montrer fier dans un moment où le présent obscurcit presque le passé, où la mémoire est parfois ingrate et où l'on ne nous rend pas toujours justice.

Votre incomparable aïeul a le droit d'être rappelé ici à un autre titre. Il a été tout à la fois l'historien et le poète de la vie religieuse. Qui mieux que lui a célébré les vierges chrétiennes, chanté les joies de leur sacrifice et aperçu la cause vivante, toute-puissante et mystérieuse qui produit tant d'immolations inexplicables et les récompense? Je ne crois pas que la littérature française compte une plus belle page que celle qui termine le cinquième volume des Moines d'Occident : <( Quel est donc « cet amant invisible, mort sur un gibet il y a dix-huit

« siècles, qui attire ainsi à lui la jeunesse, la beauté et « lamour ; qui apparaît aux âmes avec un éclat et un « attrait auxquels elles ne peuvent résister, qui fond « tout à coup sur elles et en fait sa proie, qui prend (( toute vivante la chair de notre chair et s'abreuve du « plus pur de notre sang-? Est-ce un homme? Non, « c'est un Dieu. » Ah ! il me semble qu'en ce moment ses ossements tressaillent au fond de sa tombe de Picpus et que, du haut du ciel, son âme se penche avec amour vers sa petite-fille pour la féliciter et lui dire : « Courage, mon enfant ! Je te reconnais, tu es bien de ma race, tu m'as compris. »

C'est la seconde fois que le ravisseur sacré descend dans votre maison. x\pplaudissez-vous d'être ainsi devenue sa proie bénie et chérie.

Puisqu'il est Dieu, puisqu'il veut vous prendre, puisque vous ne pouvez douter ni de sa bonté, ni de sa puissance, estimez-vous souverainement heureuse de lui appartenir. Notre pauvre vie en effet ne vaut que dans la mesure où nous en faisons à son égard un acte de soumission libre et d'amour obéissant. Sauvés par un sacrifice sanglant, nous sommes obligés de porter notre croix avec lui et de le suivre jusqu'au calvaire pour nous y crucifier nous-mêmes en immolant nos passions à nos devoirs et en imposant le joug de ses commandements à toutes nos fantaisies déréglées. Malheur à ceux qui ne veulent faire de leur vie qu'une partie de plaisirs ou une recherche d'ambition ! Malheur à ceux qui, suivant la grande parole de saint Augustin, s'attachent aveuglément à ces biens qui

mentent, qui meurent et f[ui conduisent tout droit k la mort. c"est-à-dire à la malédiction réservée à ceux qui se sont passés de Dieu î Heureux au contraire ceux qui craignent le Seigneur et s'efforcent de l'aimer! Heureux les justes, les simples, les chrétiens de vieille roche qui ont conservé intégralement la vieille foi et les vieilles mœurs, qui ne croient pas que les splendeurs de la civilisation matérielle aient changé quoi que ce soit aux conditions de la destinée humaine, et que la vallée de larmes soit devenue le vrai paradis. Ils forment la grande famille de ceux qui marchent dans la voie des commandements, connaissent la paix de la conscience et goûtent les vrais biens, parce que Dieu les éclaire sur leur route, les soutient dans leurs peines et les attend à la dernière heure pour les récompenser au centuple de tout ce qu'ils ont fait et enduré pour lui.

A côté de cette armée de fidèles, qui s'avancent dans la voie commune des commandements, il y a un corps d'élite qui pratique les conseils, il y a les privilégiés du renoncement, de la souffrance et des dévouements extraordinaires ; il y a ceux qui embrassent toutes les folies sublimes, qui sont en définitive la sagesse suprême, la parure de l'Eglise, là preuve de la présence invisible de Jésus-Christ en ce monde et le moyen qu'il a toujours choisi pour y avancer son règne. Les femmes chrétiennes ont, dès l'origine, revendiqué leurs places dans ces bataillons sacrés. Qui ne sait que, dès la fin des persécutions et pendant tout le Moyen Age, leurs prières et leurs cantiques sont montés nuit et jour vers Dieu des solitudes bénies que peuplaient les filles de

saint Basile, de saint Benoît, de saint Bernard, de saint François, de saint Dominique. Elles ont conquis toutes les gloires de la vie contemplative ; mais c'est vers la charité active et pratique que leurs aptitudes spéciales et leur bonté les inclinent. Elles l'ont toujours pratiquée dans l'intérieur des villes, dans les bourgades fortifiées, dans les châteaux-forts, dans les hôpitaux fermés, suivant que le permettait la condition des temps. Je me souviens d'une visite à 1 hôpital de votre ville de Bruges, où je voulais voir les peintures merveilleuses de Memling. Avisant une religieuse au costume étrange, je lui dis : « Ma sœur, est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes dans cet hôpital ? » Elle me répondit d'une voix très douce : « Monsieur l'abbé, il y a neuf cents ans. »

Les Sœurs de charité ne pouvaient alors se hasarder sur les routes qui n'étaient pas sûres ; elles ne sont point allées aux croisades, et ce sont les religieux militaires, ce sont les hospitaliers de Saint-Jean qui soignaient alors les blessés de la main rude qui maniait l'épée.

Cependant les progrès de la charité féminine suivaient ceux de la sécurité publique, et, quand l'autorité royale eut triomphé des dernières résistances féodales, quand les grandes routes furent purgées des brigands, alors parut une merveille dont les siècles précédents n'avaient pas eu l'idée, et qui étonne encore dans certains pays : la religieuse sortit de son couvent, allant et venant, montrant sa cornette blanche dans les rues des villes et dans les campagnes, protégée non plus par des portes de fer et de triples grilles, non pas même par un voile,

mais par sa pureté parfaite et par le respect qu'elle inspire. Gloire à notre Vincent de Paul qui a été ce grand révolutionnaire de la charité ! Je ne rencontre jamais la cornette blanche d'une de ses filles sans me sentir ému d'une profonde admiration pour lui et d'une fierté légitime pour mon pays.

La merveille a fait le tour du monde et je salue dans votre œuvre le développement providentiel de la sienne et une de ces initiatives qui plaideront toujours la cause de la France au tribunal de Dieu. Je la louerais davantage, si la religieuse émérite qui la fondée ne m'écoutait pas. Ce que je veux seulement constater, c'est que la vénérable Mère a été visiblement inspirée par le bon Dieu et vraiment approuvée par l'Eglise dans sa très pieuse ambition, l'ambition d'associer les filles de Saint- François à tous les travaux, à toutes les peines, à tous les mérites périlleux, à toutes les gloires de l'apostolat, si bien qu'en les voyant partir, la louange sacrée donnée aux Apôtres nous vient aux lèvres en même temps que les larmes nous montent aux yeux : « Quam spe- « ciosi pedes evangelisantium pacem, evangelisantium « bona. » Qu'ils sont beaux les pieds de ces messagères célestes qui s'en vont annoncer la paix et porter les bienfaits de l'Évangile aux peuples encore assis à l'ombre de la mort. Comme le missionnaire, elles s'arrachent au foyer domestique et aux doux rivages de la patrie ; comme lui elles passent les mers, comme lui elles courent les aventures héroïques, elles s'établissent en pleine barbarie, et le nègre, le paria, le malade abandonné, toutes les victimes de la civilisation païenne les

voient souriantes et douces se pencher sur leurs lits de douleur comme des apparitions du ciel, et leur révéler que, dans cette Europe, qui exporte chez eux tant de vices, il y a autre chose que des fonctionnaires besogneux, des marchands cupides et des débauchés.

Fille de sainte Elisabeth qui couchait un lépreux dans son lit et baisait ses plaies, quelle afRnité mystérieuse, quelle sorte d'atavisme surnaturel vous a donc attirée vers une congrégation qui a recueilli et qui soigne des centaines de lépreux ? Fille d'un brillant officier, descendante d'une longue lignée de soldats, vous avez donc senti frémir leur courage dans votre âme de vingt ans, vous avez eu vos rêves de guerre, et la mort du champ de bataille vous est apparue dans toute sa véritable beauté, comme la manière la plus désirable d'en finir avec la vie et la plus précieuse couronne qu'une épouse de Jésus-Christ puisse recevoir d'un époux qui a été crucifié volontairement. Et quel champ de bataille ? Celui sur lequel sont tombées sept de vos sœurs auxquelles je suis heureux d'offrir le premier hommage public qu'elles reçoivent dans la ville où elles ont appris l'héroïsme ! « Salvete flores martyrum. » Je vous salue, ô victimes très pures, sœurs des Cécile, des Agnès, de toutes les vierges héroïques qui dorment dans les cryptes sacrées et qui ont confessé Dieu dans les amphithéâtres, fleurs admirables du printemps de cette congrégation, que la pourpre de votre sacrifice décore comme une immortelle parure. Agréez, au sein de la gloire, nos humbles félicitations et nos ardentes prières. Vous avez contresigné de votre sang le bref approbatif de ce jeune G»' Mathieu. — II 19

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institut. Que ce sang devienne une semence de chrétiens dans le pays où il a coulé et une semence d'héroïnes qui vous ressembleront dans les pays d'où vous êtes parties à la conquête de vos palmes triomphantes !

]SIa chère enfant, je ne vous souhaite pas cette destinée : je parle devant votre mère. Tout ce que je sais, c'est que vous ne reculerez devant aucun sacrifice, et que a'ous ne refuserez rien au fiancé pour lequel vous êtes éprise d'une sainte passion et auquel vous pouvez répéter en ce moment l'incomparable cantique de sainte Agnès : « J'aime le Christ dont la mère est vierge et dont « l'amour donne la pureté ; je suis fiancée à Celui que « servent les anges et dont le soleil et la lune admirent « la beauté. Il a ceint mon cou et mes mains de pierres (( précieuses, il a orné mes oreilles de perles brillantes, (( il a mis un signe sur ma face pour que je n'aime que <( lui, il m'a revêtue d'une robe tissée d'or et son sang « colore mes joues. C'est pour lui seul que je garde ma « fidélité, c'est à lui seul que j'offre mon dévouement « absolu. Ipsi soli servo fidem ; ipsi me tota devotione « commit to. »

Combien ces peintures brillantes semblent jurer avec la réalité ; car, pour lui plaire, vous allez couper vos cheveux, vous dépouiller de toute parure et entrer vivante dans la tombe mj'stique où vont s'ensevelir toutes les espérances mondaines qui fleurissent autour de vous.

Parents qui m'écoutez, frères, sœurs, nous compatissons à la peine que vous éprouvez en perdant celle qui ornait votre foyer et qui régnait sur vos cœurs par sa

piété, sa grâce affectueuse et toutes les qualités qui en faisaient le modèle de la jeune fille chrétienne. Laissezmoi pourtant, puisqu'il s'agit d'une sépulture apparente, vous répéter le mot que saint Paul adressait aux premiers chrétiens : « Nolite contristari de dormientihiis (( sicut et ceteri qui spem non hahent . Ne vous attristez pas au sujet de celle qui semble mourir comme si vous n'aviez point d espoir. » Ce qui meurt aujourd'hui en elle : c'est la nature ; ce qui triomphe : c'est la grâce. De cette tombe vivante, qui sera la maison nuptiale de celle que vous aimez, monteront incessamment pour vous des prières efficaces qui seront exaucées par le Dieu qui ne se laisse jamais vaincre en générosité et qui ne refuse rien à ses épouses.

Permettez-moi une confidence : j'ai connu, pour mon compte, une journée comme celle-ci. Comme vous j'ai pleuré à une vêture d'autant plus que je m'attendrissais sur une sœur unique et j'ai trouvé mon sacrifice bien dur en voyant la porte de fer se refermer sur elle et en ne lui parlant plus qu'à travers une double grille. Plus de quarante ans ont passé sur cette journée. Elle est toujours derrière sa grille, et chaque fois que je la vois, elle me répète qu'elle n'a jamais éprouvé un moment de regret et qu'elle a rencontré dans sa vocation tout le bonheur qu'on peut goiiter sur cette terre.

Ces quarante ans m'ont démontré à moi que la vie religieuse dilate le cœur au lieu de le rétrécir comme le prétendent tant d'ignorants, que ma sœur m'a aimé plus et mieux que si elle était restée dans le monde, qu'elle m'a protégé et pour ainsi dire enveloppé d'une tendresse

plus délicate, et j'ai senti que sa prière était devenue la sauvegarde de ma vie. Croyez bien qu'il en sera de même pour vous et que Dieu devenant votre obligé, puisque vous lui donnez une fiancée, saura bien vous payer en bienfaits sa dette de reconnaissance.

Pardonnez-moi, chère enfant, d'avoir ainsi retardé par ma parole infirme le moment de prendre vos premiers engagements ; je termine par un vœu : que sainte Elisabeth et la sainte Vierge remplacent voire mère auprès de vous. Vous prenez le saint habit au jour de 1 Annonciation. C'est par un message du ciel qu'à vous aussi fut offerte à votre acceptation libre votre vocation sublime, et comme Marie, vous avez répondu : « Ecce ancilla Domini, fmt mihi secundum verhum tuum. » Vous serez associée en quelque sorte à sa maternité divine. La virginité chrétienne a reçu le privilège d'une fécondité spirituelle pareille à celle de la sainte Vierge et c est elle qui partage avec le sacerdoce le droit de donner Jésus-Christ au monde. Vous porterez Jésus-Christ aux pauvres âmes qui vous attendent, dans les pays inconnus où la Providence vous enverra. Que votre ministère y soit très long, très fructueux, très heureux ; que les douleurs s'y changent en joie ; que les roses y fleurissent au milieu des épines de votre vie austère, et qu'un jour les fiançailles que nous célébrons aujourd'hui aboutissent à vos noces éternelles avec Dieu dans le séjour que l'amour divin remplit de son cantique ineffable et de son ivresse infinie. Ainsi soit-il.

Discours prononce' à la réception par le Saint Prre Pie X des i4 nouveaux Evoques Français, de ])lusieurs autres, dont Af^'"" Germain, et des Français présents à Rome, le lundi '^6 février 1906.

Très Saint Père,

J'ai l'honneur de présenter à Votre Sainteté les prélats qu'elle a préconisés et sacrés, et un grand nombre de Français venus récemment à Rome ou y résidant habituellement, qui ont désiré déposer à vos pieds l'hommage de leur piété filiale. Mais comment l'émotion qui étreint nos cœurs en votre présence pourrait-elle rester muette? Comment des Français pourraient-ils ne pas remercier Votre Sainteté des grandes choses qu'elle vient de faire pour la France ? Très Saint Père, nous avons le sentiment que nous sommes à un moment solennel de l'histoire et que vous venez d'écrire pour ses annales une page qui sera la gloire de votre pontificat !

La nation à laquelle nous appartenons et que votre prédécesseur d'heureuse et illustre mémoire appelait « très noble » — nohilissima Gallorum gens — souffre d'une crise religieuse et sociale qui s'est manifestée par un attentat légal contre la liberté de l'Eglise et les droits qu'elle tient de son divin Fondateur. Cet attentat, vous

l'avez jugé doctrinalement, condamné et flétri avec une liberté apostolique qui rappelle les Ambroise et les Grégoire, et une élévation de langage qui a forcé l'admiration de nos adversaires eux-mêmes. Puis le Docteur suprême ayant rendu son oracle, le Père s'est ému et son autorité est venue au secours de sa bonté. Vous avez entendu le gémissement des troupeaux sans pasteurs, et vous leur en avez donné de nouveaux, en les choisissant sur la seule recommandation de la sainteté, de la sagesse et des talents qui les distinguent et qui ont été attestés par leurs frères.

Ce n'était point assez. Votre tendresse pour la France vous a inspiré une de ces pensées qui ne peuvent venir qu'au cœur des grands Pontifes, une merveille de charité, de délicatesse, de condescendance, dont nous sommes encore ravis, ce sacre des Quatorze, — unique dans l'histoire, — qui s'est déroulé hier sous les voûtes étonnées de la basilique de Saint-Pierre, et qui restera un incomparable souvenir pour ceux qui l'ont contemplé, une incomparable source de grâces pour les élus qui ont reçu l'onction sainte de vos mains augustes ! Avec quelle émotion ne les avons-nous pas vus se prosterner sur le pavé du sanctuaire pour s'immoler en victimes sous la consécration du Pontife suprême ! Ils se sont relevés portant au front une auréole qui les transfigure et les désigne pour toujours à la vénération et à l'obéissance de leurs fidèles ! Avec ce prestige, ils s'en iront, non point comme Augustin et Boniface vers des barbares, mais vers un peuple dans les veines duquel coule un sang chrétien depuis quinze siècles et qui montre bien en

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ce moment qu'il entend garder sa foi, mais un peuple digne d'autant de pitié que d'admiration, qui, marchant le premier dans les voies de la science et des progrès matériels, est menacé pourtant de périls redoutables par ses divisions et par les efforts trop heureux des sectes impies, un peuple qui a besoin du christianisme pour supporter sa civilisation et qui perdrait tout en perdant Jésus-Christ ! C'est Jésus-Christ et la paix de Jésus- Christ que vos élus lui prêcheront avec l'éloquence que Votre Sainteté a daigné leur recommander, — simples comme des colombes, prudents comme des serpents, doux comme des agneaux, — ces agneaux invicibles qui triomphent tôt au tard des loups! La grâce de la consécration que Votre Sainteté leur a conférée sur la chaire de Saint-Pierre et sur sa tombe, assure le succès de leur ministère, car nous le croyons inviciblement, la Fille aînée de l'Eglise qui, pendant tant de siècles, a si bien défendu et honoré sa mère, — la fille de tant de larmes, de prières, de sacrifices, la fille de votre prédilection, — l'Eglise de France ne périra point : et voilà ses sauveurs ! . . .

Grâce à Votre Sainteté, qui relève nos courages, une grande espérance se mêle à nos angoisses, et une lueur d'arc-en-ciel brille sur notre horizon noir.

Merci donc. Très Saint Père, au nom de la France qui vous regarde et dont le cœur palpite en ce moment avec le vôtre ! Merci au nom de la France qui est suspendue à vos lèvres et qui attend de votre autorité qu'après avoir illuminé les hautes cimes, elle daigne nous indiquer l'humble sentier où les catholiques marcheront comme un seul homme sous votre direction.

En implorant de nouveau votre bénédiction, Très Saint Père, nous vous adressons le vœu que vous avez entendu hier de la bouche de vos consacrés : ad multos annos ! Et tous, pleins d'amour et de reconnaissance, nous répétons le vieux cri de nos pères: Vivat Chrisfus qui dilirjit Francos! en y ajoutant : Mvat Pins qui diligit Franciam\ — Vive le Christ qui aime les Francs! Vive Pie X qui aime la France 1

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