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LA SOIREE D'AUTEUIL

COMÉDIE EN tfN ACTE, EN VERS;

Représentée pour la première fois au théâtre Français ,

le 5 juillet i8o4.

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C'EST nn problème historique qui ne sera jamais décidé, de savoir si le fameux Souper d'Auteuil est un événement réel , ou un conte fait à plaisir.

Grimaretz , dans la P^ie de Molière , Monchesnai, dans son Bolceana, rapportent cette anecdote comme très-certaine. Voltaire la rejette parmi ces historiettes qui ne méritent aucune créance. Racine le fils , qui dans son enfance et dans sa jeunesse avait beaucoup vu et connu, Boileau , dit positivement dans ses Mémoires sur la vie de son illustre père : « Ce » fameux souper, quoique peu croyable, est

» très-véritable Mon père heureusement

» n^en était point Boileau a raconté plus

3» d^une fois cette folie de sa jeunesse. »

Ce témoignage de Racine le fils doit paraître de quelque poids. On peut croire , et il est probable , quoiqu^il ne le déclare pas expressé-

ment, qu^il avait lui-même entendu de la bouche de Boileau le récit de cette extravagance.

Il n^y avait point alors de cafés ; les bourgeois honnêtes , et même les jeunes gens des plus nobles familles , allaient au cabaret ; on y con- • tractait l'habitude de boire avec profiision ; s^enivrer n^était point une honte; au contraire, on en faisait gloire : c^était la mode.

Il n'est donc pas impossible que des hommes^ même du premier ordre , aient donné une fois dans ce travers commun de leur tems ; et , une fois ivres , qui peut dire jusqu'où l'absence de la raison a pu les entraîner?

M,ais on peut prendre sur la vérité de l'aventure le parti qu'on voudra. Il suffisait que l'histoire ou le conte fût venu jusqu'à nous par tradition , pour qu'il fût permis de s'en emparer et de mettre cette folie sur la scène.

Le public s'est prêté à la supposition , si c'en est une. Il faut donc que la représentation n'ait rien offert de trop invraisemblable. Ce sujet présentait de grandes difficultés par le contraste entre le burlesque de l'aventure et la dignité des principaux personnages; mais il me semble , et je crois pouvoir le dire d'après 1q

succès qu^a obtenu ce petit ouvrage , il ine semble que j^en suis venu à bout assez heureusement.^

Un critique , qui ne se piquait pas de polirtesse, imprima qu'en voyant ma comédie, û avait cru voir ime orgie faite aux Percherons par des crocheteurs et des cochers de placd Je demande comment le public aurait supporté un pareil travestissement des hommes qu'il est accoutumé à révérer et à admirer le plus P de Molière , de La Fontaine , de Boileau ! Y aurait-il eu assez de sifflets pour punir l'auteur qui se serait permis une semblable profanation P

La plupart des autres journalistes remarquèrent au contraire que le mérite de la pièce consistait dans la vérité : « Ce n'est plus une » comédie , disait l'un d'eux : C'est l'action » elle-même dont on croit être témoin. »

Je me suis en effet appliqué sur-tout à produire , si je le pouvais , cette illusion ; j'ai voulu montrer aux spectateurs quelques-uns de nos plus grands hommes , tels que je me les suis souvent représentés : Molière , grave , sérieux, contemplateur, homme d'une raison profonde , d'une ame élevée j La Fontaine , fiimple et bon , tendre et reconnaissant, nourri

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de la lecture de Platon , et aussi philosophe que son ami le premier des poètes comiques; Boileau , sévère , quelquefois cruel aux mauvais auteurs ; mais franc et loyal y poli dans la conversation , et imitant de bonne grâce les manières de la cour, où il était bien accueilli par le roi lui-même. Un de ses intimes amis avait mis cette inscription au bas de son portrait : Morum lerdtate et çersuum dicacitaie œquè insignis.

J'ai voulu peindre dans Chapelle Paimable épicurien, Thomme amoureux de son indépendance , et ne songeant qu'à se divertir ; d'ailleurs sincèrement attaché à Molière, qu'il admirait. Il y a une lettre de Chapelle dans lar quelle il écrit à son ami : Grand homme!

titre que ceux qui le méritent le mieux reçoivent rarement pendant leur vie. Dans cette même lettre , en lui parlant de la peine qu'avait Molière à maintenir la bonne intelligence entre trois femmes qui vivaient chez lui , il le compare à Jupiter tourmenté par les querelles des déesses.

Quant à Lulli , il est le comique de la pièce. Sa gaîté bruyante est poussée jusqu'à la charge; il était , en effet ^ le bouffon de cette illustre

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société ; c'était lui à qyi Molière disait : Al- Ions, fais-nous rire; et l'on sait que, tout secrétaire du Roi qu'il était , il joua et chanta , dans les intermèdes du Bourgeois Gentilhomme, le rôle du muphti , et se fit inscrire , parmi les acteurs et chanteurs , sous le nom factice de il signor Chiacchierone ( le hâbleur, le diseur de balii^emes).

J'ai rapproché l'un de l'autre différens événemens qui , dans la réalité , ont été séparés par un intervalle de plusieurs années. Ainsi la disgrâce de Fouquet est plus ancienne de dix ans que la composition du Bourgeois Gentilhomme , etc Mais on sait que ces légers

anachronismes sont permis au théâtre.

J'ai fait usage , pour écrire cette comédie , des vers libres ou de toute mesure ; et voici . le motif qui m'a déterminé.

J'avais à faire parler des poètes, et de grands poètes. Si j'avais employé les vers alexandrins, on aurait pu croire que j'avais eu la prétention • de les faire parler comme ils ont écrit ; et en m'accusant de présomption , on n'eut pas manqué d'ajouter qu'on ne retrouvait point du tout leur style dans mes vers. D'un autre . côté , quelle apparence qu'on puisse mettre

en scène de pareils hommes , et les faire dialoguer en simple prose ! La folie même du su jet, Texaltation des têtes pendant le souper , et les détails convenables à la situation , semblaient appeler la poésie. Dans cette alternative , quoi* que le maître de philosophie dise fort bien à M. Jourdain qu'il n'y a, pour s'exprimer, que les vers ou la prose , j'ai pris un parti moyen; j'ai choisi un rhythme qui n'est ni le grand vers (j'y trouvais trop de danger), ni l'humble prose, qui ne me semblait pas assez relevée pour de tels personnages.

En m'occupant de ces grands hommes qu^on aime presque autant qu'on les admire , en es* sayant de les peindre, pour ainsi dire, en déshabillé , je croyais les voir ; je me croyais moi-même sous leurs yeux; j'éprouvais un sentiment de respect , et je cherchais si je pourrais mériter qu'ils daignassent sourire à ces faibles esquisses de leurs figures vénérables.

J'ai cru faire une chose utile et honorable aux lettres , en montrant par de si grands' exemples qu'il n'est pas vrai , quoi qu'on en dise , que la jalousie et la haine divisent toujours les hommes qui courent ensemble cette voble carrière : les génies supérieurs aiment à

se rendre justice réciproquement ; ils s'honorent l'un l'autre , parce qu'ils s'apprécient ; et ils sont au-dessus de l'envie, ce vice trop ordinaire de l'humanité , parce qu'ils sont audessus du commun des hommes.

Cette comédie nï'^ valu des éloges auxquels j'ai été très - sensible. Plusieurs jeunes gens m'ont dit qu'ils en avaient été vivement émus; qu'elle leur avait fait une impression assez forte pour qu'ils crussent voir en effet , vivans et agissans , les poètes fameux qui y sont représentés.

Un de nos meilleurs littérateurs , écrivain et orateur distingué y homme qui a montré , dans les fonctions publiques , un caractère respectable de sagesse , de modération et de désintéressement qui ne s'est jamais démenti , a mis pour moi le comble au succès de ce petit ouvrage, en disant, dans les notes historiques qu'il a placées en tête de son édition de Boileau , la meilleure qu'on ait donnée jusqu'à présent des Œuvres de ce classique : « Ce Souper d' Auyy teuil a été mis sur la scène française par un » héritier du bon goût et du bon esprit de ces p. convives. »

PERSONNAGES

MOLIÈRE

LA FONTAINE

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