‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 26 sur 259 · EN TROIS ACTES, EN VERS · texte numérisé non relu

EN TROIS ACTES, EN VERS

ReprësentiSe , pour la première fois , sur le théâtre Italien ,

le i4 décembre 1787 ;

Et reprise , au théâtre Français , en 179a.

y 01 CI le plus heureux , et probablement aussi le moins faible de mes ouvrages. Quand je le composai, j^avais vingt-huit ans, je me portais bien , j^étais satisfait de mon sort , je vivais d^un travail assidu et asfsez pénible , mais qui ne me déplaisait pas ; je voyais ma situation s'améliorer tous les jours , et je pouvais m'attendre à me faire un état honorable et indépendant ; toutefois je ne bâtissais aucun projet sérieux d'ambition ni de fortune ; je vivais au jour le jour, sans dettes , sans privations , sans chagrin ; j^avais de bons amis à peu près de mon âge, avec qui je passais honnêtement et gaîraent mes instans de loisir. L'idée de cette comédie me vînt, et je tn'y livrai, n^ayant d'autii'e objet que de m'en faire un amusement. Je n'y trouvais d'abord que la matière d'un petit acte. Ensuite , en y pensant , je vis mon sujet s'étendre. J'employai à peu près six mois à écrire cet ouvrage ; car je le commençai

Sa PRÉFACE.

vers le mois de mars 1787 , et je le finis dans le mois d'octobre suivant. Il est vrai que ce n'était pas ma seule, ni même 'ma principale occupation. Je faisais alors au barreau mon stage (c'est ainsi qu'on appelait et qu'on appelle encore un tems d'instruction et d'épreuve pour, les jeunes avocats) , elles mémoires et les écritures de palais allaientleur train; car il fallait vivre. Cependant, presque tous les jours, après raion;dîner, ^'allais me promener seul aux Tuile-ries et aux Champs-Elysées. J'y ramassais quelques vers , et je rentrais chez moi pour déposer sur le papier la récolte faite pendant ma promenade. •

Le premier succès de cette comédie a été de, me divertir beaucoup. Pendant que j'y tra-' vaill^is , je rate souviens qu'un de mes amis , au- • quel je survis aujourd'hui (et à combien d'autres ai- je le chagrin de survivre !), vint me voir un matin. J'allai moi-même lui ouvrir ma porte en riant bien fort. Comme il me trouvait seul chez moi, il ne put s'empêcher de me demander ce qui me rendait si joyeux. Je venais de finir les deux-premières scènes de lat pièce ; je les lui lus , et il partagea ma gaîté. 11 se plaisait depuis à rappeler cette

PRÉFACE. Si

circonstance et à dire quMl était peut-être le premier qui eût entendu des vers des Etourdis. Pendant tout le tems que je' travaillai à .cet ouvrage , je ne lisais , à mes heures de loisir, que les comédies de Regnard et les Mérmoires de Grammont. Ces lectures étaient excellentes pour me tenir en verve , et pour m'inspirer des mots piquans et des vers comiques.

La pièce, achevée en octobre 1787, reçue par les comédiens italiens au commencement de novembre , fut mise à l'étude presque aussitôt, et jouée à la fin de décembre.

J'eus encore des obligations à M. Granger dans cette circonstance. H se chargea du rôle de FoUeville, et le joua à merveille. Il me donna aussi quelques bons avis sur la pièce.

A la fin du second acte , après la reconnaissance entre le jeune Daiglemont et Julie , la scène continuait entre eux. Le jeune homme faisait à sa cousine Paveu du stratagème sur lequel Tintrigue est fondée. Elle le grondait un peu, et promettait ensuite de le servir.

M. Granger me fit obser^^er que la scène était trop nue et de trop peu d'effet , et qu'il était bien important pour le succès de la pièce que

ce second acte finît d^une manière plus vive. La remarque me fit rêver, et je trouvai le moyen tout simple de faire rentrer Thôtesse, dont la présence gêne Daiglemont , le farce à recourir à un petit subterfuge , d'où il résulte une des plus jolies scènes de la comédie. Voilà comme , avec bien peu de chose , on peut quelquefois réveiller Pattention , ranimer l'intérêt.

Je n'avais d'abord trouvé d'autre titre pour ma pièce que le Mort supposé. M. Granger m'engagea à changer ce titre. Il craignait , disait-il, que ce naot de mort, sur l'affiche, ne' parût triste. (Il y avait pourtant déjà le Mort marié de Sedaine ; mais on n'est pas tenté de s'apitoyer beaucoup pour un mortmarié; et ce titre est plus gai ques' celui de Mort supposé. ) Il me proposa les Etourdis ^ et c'est le titre qui est resté.

La pièce eut un très-grand succès ; les acteurs purent en revendiquer une partie par le talent qu'ils nairent à la représenter. M°* Gonthier joua l'hôtesse ; et Vaa se souvient combien elle était naturelle , vraie et plaisante dans ces sortes de rôles. Une jeune actrice , M"* Carline , emporta tous les suffrages dans le rôle de

Julie. Je ne sais quels mots employer pour donner une idée de la grâce , de Taisance , de la sensibilité , de Pesprit aimable dont elle Tembellit 'f mais je sais bien qu^elle m^étonna moixnéme , qu'elle surpassa Popinion que je m'étais faite de ce rôle, que j'aimais pourtant beaucoup, et que je. dis de très-bonne foi, après l'avoir vue jouer : « £n vérité , je ne me doutais pas » d'avoir fait un rôle si joli. »

On a fieiit quelquefois à cette pièce le reproche d'être immorale. Il me semble que cette critique est beaucoup trop sévère , et que j'y ai d'avance répondu par la contexturc même de ma comédie. Le neveu n'est point dans le secret du mensonge qu'on a fait à son oncle, et du chagrin qu'on lui a causé. Il répète plusieurs fois , et l'on voit qu'il parle sincèrement , que jamais il ne se serait prêté à cette ruse. Le faux (car il faut avouer qu'il y en a un ) est mis sur le compte du valet. Enfin ^ l'honnête homme d'oncle est trompé, à la vérité, mais il n'est pas avili, il n'est pas rendu ridicule j il prend lui-nléme assez bien sa revanche , quand il a une fois découvert le stratagème ; et les réprimandes qu'il fait à sa fille et à FoUeville sont d'un ton noble , élevé , tendre , qui range

tout-à-faît le spectateur de son côté : aussi ne manquent-elles jamais d'être applaudies.

Le titre même de la pièce répond à Tob jection , ce sont des .étourdis ; et le tour, joué par l'un d'eux peut bien n'être regardé que comme une étourderie, un trait de légèreté.

. Cette donnée, de deux jeunes gens, confidens réciproques dé leurs folies , était neuve au théâtre quand je m'en avisai. Elle. a été très-souvent imitée depuis, et plusieurs fois avec succès. Cette remarque a été faite par mon ami, M. Picard, dans sa préface de \di Petite ■Paille. Il a eu l'aimable modestie de se compter lui-même parmi mes imitateurs.

, Je viens de nommer un de mes amis; j'en vais citer. un" autre. Collin-d'Harleville aimait ^ur-tout l!expdsition des Etourdis. A\ a eu la i)onté de me le dire, plus d'une fois à moimême , lorsque nous regardions jouer la pièce, assis à côté l'un de l'autre.

Il n'aurait pas osé peut-être &ire autant l'é*loge du dénouement, car il lui appartenait un peu , et voici comment.

Lorsque j'en étais à la fin de ma pièce , je cherchais à éviter les longueurs ,^ à trancher court pour ne . pas laisser refroidir le spectar

teur. Je consultai CoUin , comme je faisais toujours. Je me souviens que nous marchions ensemble dans la rue ; je le reconduisais chez lui , nie Saint-Benoît. ISious gagnions P Abbaye par la petite rue des Ciseaux. Collin, avec sa vivar cité ordinaire , s^ était bien mis dans la situation -de Poncle Dâiglemont. « Le neveu est là , ca~ y> ché ; me disait-il ; il écoute la conversation ^ de son oncle et de Julie ; celle-ci implore la » grâce du coupable ; M. Daiglemdnt s^atten- ^ drit ; que doit-il dire dans ce 'moment-là ? » —Maïs où est-il, ce mauvais sujet?..,. Quand y> le verra-t-on? » Et puis, tout d'un coup, s'arrétant et frappant de sa canne par terre , il

jeta ces mots :

ce Mais qu'on le voye au moins , s'il veut qu'on lui pardonne ; »

et il se remit à marcher. k< Mon ami , lui dis- » je, bien obligé; le vers est très-bon, et je » le prends. »

C'est ce vers qui fait le dénouement , qui le fait tout d'un coup de la manière la plus naturelle. Cette tendre impatience que laisse échapper M. Dâiglemont de revoir son étourdi , fait sentir combien il l'aime , malgré ses torts ; et

Ton ne doute pas un instant que le neveu ne soit bien repentant du chagrin causé à un onde qui a tant de bonté et tant dUnduIgence.

CoUin a bien voulu déclarer que j^avais fait une scène dans sa comédie de VOptiitiisie; il est juste que je lui restitue un des meilleurs vers des Etourdis. Qu^elle était douce et avantageuse pour moi cette communication de pensées et de travaux avec un ami qui m^était si supérieur!.... Quelle perte j^ai faite !.... Je m'arrête.... Si j'ajoutais un mot, la préface de la plus gaie de mes comédies pourrait bien être mouil* lée de mes larmes.

PERSONNAGES

M. DAIGLEMONT, oncle.

DAIGLEMONT, son neyeu.

FOLLEVILLE

JULIE , fille de M. Daiglemont.

JOURDAIN

MICHEL

Un Valet.

La scène est à Pari».

OU

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