‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 84 sur 259 · LA VENGEANCE D'UN SAGE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE D'UN SAGE

COMÉDIE

EN UN ACTE ET EN VERSj

Reprësentëe pour la première fois , sur le théâtre Louvois ,

le 19 juin 1802.

Je voyais avec plaisir arriver le terme de ma carrière dans de hautes magistratures , quand je songeai à composer cette petite pièce.

Je trouvais une sorte d^analogie entre ma position et celle d^Helvétius quittant le monde, pour vivre dans la solitude , et se consacrer à rétude des lettres et de la philosophie.

Je me disais , avec une satisfaction et une joie sincères :

« H me semble aujourd'hui rompre toutes mes chaînes \

» Je vais

» Vivre auprès de ma femme, élever mes enfans, » Dans ma douce retraite atteindre mes vieux ans ; » Et, profitant enfin de ma propre morale, » De la vie à la mort mettre un peu d'intervalle. »

Helpéiius , scène VIII.

Mais je n'avais pas la fortune d'Helvétius, ou, pour parler plus juste, je n'en avais au* cunc ; et il fallait que je trouvasse dans la culture des lettres des moyens d'existence pour ma famille et pour moi.

i42 PRÉFACE.

Il Y avait bien long-tems que je n^avais tenté de faire jouer une comédie. Je composai ce petit acte *comme un essai de ce qui pouvait , après une si longue interruption, me rester de talent et de force pour rentrer dans la carrière dramatique ; et je choisis exprès un sujet facile , dont la réussite était presque certaine. On sait que les traits de bienfaisance ne manquent guère d^étre applaudis au théâtre. Le succès répondit à moii espérance.

On aurait tort de me regarder cpmme un partisan bien chaud de la doctrine et des écrits d'Helvétius. Quelques-unes de ses opinions me paraissent plus ingénieuses que solides. Il a cherché des vérités neuves , et il a quelquefois rencontré des erreurs : se tromper est ce qui arrive à tous les hommes , et ce qui doit arriver plus souvent à ceu5r qui veulent expliquer ce qu^il ne nous est pas donné de connaître.

Ecrire sur VEsprit, sur l'Homme, c'est choisir, de tous les sujets , les plus difficiles et les plus obcurs. On a mesuré la terre et les cieux; mais quand nous voulons approfondir le mystère dt notre existence , nous nous perdons dans un abîme.

Helvétius, comme tant d'autres philosophes ,

a mis en avant quelques opinions hasardées ; mais comment ne pas aimer son noble caractère , sa bontë , sa bienfaisance toujours exercée avec tant de délicatesse ? On ne peut non plus désavouer qu'il ne fût un écrivain correct , élé<* gant , un penseur profond , et un homme de beaucoup d^esprit. On a prétendu quUl avait , dans ses écrits , attaqué les bases de la morale ; si cela est , on peut dire que sa vie entière a été la meilleure réfutation de ses ouvrages.

Revenons à ma petite comédie.

Je m'y suis proposé un but qui me semble raisonnable : c'est de montrer qu'il ne faut pas juger les hommes d'après quelques opinions spéculatives \ qu'il ne faut pas sur^tout les mé« priser et les haïr pour ces opinions , lorsqu'on leur voit faii^ des actions pour lesquelles on est obligé de les respecter et de les aimer.

L'intrigue de la pièce n'est pas forte ; mais je la crois suffisante pour remplir un acte , dans lequel il s'agit sur- tout de développer l'heureux et noble caractère du principal personnage.

Le rôle de Baudot n'est pas tout- à - fait de mon invention. Helvétius a eu réellement un vieux secrétaire de ce nom^ qui le contre-

ï44 PRÉFACE.

disait, qui le grondait, comme font souvent les serviteurs anciens et fidèles ; notre philosophe souffrait patiemment Phumeur chagrine et les brusqueries d*un vieillard dont il connaissait l'attachement sincère. La quittance donnée au baron de Yasconcel est aussi un fait véritable. J'ai eu des amis qui m'ont dit avoir vu ce baron , à Voré , chez Helvétius , pour lequel il professait beaucoup de respect et de reconnaissance. Peut*étre ce baron était-il de la famille de Michel Yasconcellos , qui gouvernait le Portugal sous Philippe II , lors de la révolution par laquelle le duc de Bragance fut élevé sur le trône. La ressemblance de nom m'a engagé à le supposer d'origine espagnole. Il est évident que le caractère que je lui ai prêté est d'invention, ou, pour mieux dire , d'emprunt : car, en fait de caractères, un auteur comique n'a pas le droit d'inventer : il ne peut que choisir et imiter.

Il m'a toujours paru que le dénouement se fait d'une manière vive et naturelle par le mot qui échappe à la petite fille , laquelle s'écrie , avec une vivacité d'enfant , qu'elle sait le nom d'Helvétius. Ainsi il est découvert , et la pièce est finie.

Le noble usage que cet excellent homme faisait de sa fortune , ses goûts bienfaisans , le mystère qu'il mettait à ce genre de plaisirs , tout cela a été connu malgré lui. On en a raconté et publié plusieurs traits remarquables ; et sans dotite il en est resté un bien plus grand nombre ensevelis dans Tobscurité dont il avait soin de les couvrir.

C'est un bien faible ïiommage que le mien ; mais il est toujours bon de montrer la vertu honorée^ C'est acquitter une dette publique ; c'est aussi donner aux cœurs honnêtes et aux âmes élevées des encouragemens que, pour l'ordinaire , le monde ne leur prodigue pas.

PERSONNAGES

HELVÉTIUS

BAUDOT , son ancien secrétaire.

SAINT-EDME, fils de Baudot.

TERVILLE.

Le Baron de VASCONCEL.

LA PIERRE , domestique.

M«« ROLLAND

SOPHIE , sa nièce.

GLAKICE

Une PETITE Fille de } fiUes du Baron, cinq

ARIŒ, \

e PETITE Fille de / ;inq à six ans , J

La scène est à la campagne , à quelques lieues de Yorë , dans l'ancienne province du Percbe.

HELVETIUS,

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