TIRES DB L HISTOIRE ROMAINE
( Tin-Livi. — Décade a3 , liv. XXIII.)
Ahei^âiït la terreur du haut des Apennins , Lorsqu'il pouvait dans Rome accabler les Remains , Annibal triomphant s'arrêta dans Capoue.
On Va souvent blâmé ; quand à moi , je le loue. Vous savez que Capoue était un lieu charmant , Un pays de Cocagne où Ton vivait gaiment ; Où chacun , se livrant à sa chère paresse , S'enivrant chaque jour de vin et de tendresse , Du matin jusqu'au soir , riait , dansait , chantait , Et puis du lendemain fort peu s'inquiétait.
Que le ciel me conduise en un semblable gite , Et je ne pense pas que sitôt je le quitte.
Ne valait->il pas mieux , dans cet heureux séjour , Passer les nuits au bal, jouer, faire l'amour , Que de courir le monde, et d'aller à la guerre, Tout le jour à cheval et couchant sur la terre ,
ANECDOTE- igS
Ou vainqueur ou vaincu , s'estimer un héros ?
Ne me dites donc plus qu'au sein d'un doux repos
Annibal ne sut pas user de la victoire ;
Il s'y connaissait mieux que vos faiseurs d'histoire ;
Les revers sont communs ; le succès peut nous fuir ;
Et -qu'est-ce qu'en user, si ce n'est ^n jouir?
Mais laissons ^nibal, et sa gloire ou sa honte ;
Aujourd'hui , mes amis, il faut que je vous conte
Un trait de politique un peu vieux , mais certain ;
Il est , chez Tite-Live , écrit en beau latin , ' Et dans de faibles vers j'essaie à le traduire ;
Par les siècles passés notre âge peut s'instruire. Dans Capoue autrefois , chez ce peuple si doux ,
S'élevaient des partis , l'un de l'autre jaloux;
L'orgueil, l'ambition, l'envie à l'œil oblique, V Tourmentaient, déchiraient , perdaient la république.
D'impertinens bavards, soi-disant orateurs,
Des meilleurs citoyens ardens persécuteurs ,
Excitent à dessein les haines les plus fortes ,
Et, pour comble de maux , Annibal est aux portes.
Que faire et que résoudre en ce pressant danger ?
Tu vas tomber , Capoue , aux mains de l'étranger. Le sénat, effrayé, délibère en tumulte;
Le peuple soulevé lui prodigue l'insulte ;
On s'arme ; on est déjà près d'en venir aux mains i;
Les meneurs triomphaient. Pour rompre leurs desseins.
Certain Pacuvius , vieux routier , forte tête ,
Trouva dans son espi;it cette ressource honnête :
igG LE PROCÈS DU SÉNAT DE CAPOUE.
« Avec vous , sénateurs y je fus long-tems brouillé i » De mes biens sans raison tous m^avez dépouillé , » Leur dit-il ; mais )e vois , dans la crise où nous sommes, » Les périls de TEtat, non les fautes des hommes. » On égare le peuple; il le faut ramener; » U est une leçon que je lui yeux donner.
» J'ai du cœur des humains un peu d^xpérience. » Laisses-moi £adre enfin; soyez sans défiance : » La patrie aujourd'hui me devra son salut. »
La peur en fit passer par tout ce qu'il voulut. Il prend cet ascendant et ce pouvoir suprême.... Quand chacun consterné tremble et craint pour soi-même, S'il se présente un homme au langage assuré , On l'écoute, on lui cède; il ordonne à son gré. Ainsi Pacuvius^, du droit d'une ame forte , Sort du sénat , le ferme , en fait garder la porte , S'avance sur la place; et son autorité Calme un instant les flots de ce peuple irrité. <c Citoyens , leur dit-il , la divine justice » A vos vœux redoublés se montre enfin propice ; » Elle livre en vos mains tous ces hommes pervers , » Ces sénateurs noircis de cent forfaits divers , » Dont chacun d'entre vous a reçu- quelque offense; » Je les tiens renfermés , seuls , tremblans , sans défense; » Vous pouvez les punir , vous pouvez vous venger, » Sans livrer de combat , sans courir de danger. » Contre eux tout est permis , tout devient légitime ; » Pardonner est honteux, et proscrire est sublime.
» Je suis Tami du peuple; ainsi vous m^en croirez, » Et sur-tout gardez'Yous des avis modérés. »
L'assemblée applaudit à ce début si sage , Et par un bruit flatteur lui donne son suffrage.
Le harangueur reprend : <c Punissez leurs forfaits; » Mais ne trahissez pas vos propres intérêts. » A qui veut se venger trop souvent il en. coûte. » Votre juste courroux , je n'en fais aucun doute , » Proscrit les sénateurs , et non pas le sénat. » Ce conseil nécessaire est Tarae de FEtat , » Le gardien de vos lois, Tappui d'un peuple libre. » Aux rives du Vulturne , ainsi qu'aux bords du Tibre , » On hait la servitude , on déteste les rois. » Tout le peuple applaudit une seconde fois.
<t Voici donc , citoyens, le parti qu'il faut suivre. » Parmi ces sénateurs que le destin vous livre , n Que chacun à son tour ^ sur la place cité,- » Vienne entendre l'arrêt qu'if aura mérité ; » Mais avant qu'à nos lois sa peine satisfasse , » Il faudra qu'au sénat un auM^ le remplace , » Que vous preniez le soin d'élire parmi vous » Un nouveau sénateur , de ses devoirs jaloux, » Exempt d'ambition , de faste , d'avarice , » Ayant mille vertus , sans avoir aucun vice , » Et que tout le sénat soit ainsi composé.
» Vous voyez , citoyens , que rien n'est plus aisé. »
La motion aux voix est soudain adoptée , Et sans autre examen bientôt exécutée^
iy8 LE PROCÈS DU SÉNAT DE CAPOUÊ.
Les noms des sénateurs, qu'on doit tirer au sort^ Sont jetés dans une urne ; et le premier qui sort Est aux regards du peuple amené sur la place. A son nom , à sa vue , on crie , on le menace ; Aucun tourment pour lui ne semble trop cruel , Et peut-être de tous c'estie plus criminel.
« Bien , dit Pacuyius ; le cri public m'atteste ».Que tout le mooâe ici Taceuse et le déteste; ^ » Il faut d«nc de son rang Vexclure , et décider » Quel bomme vertueux devra lui succéder.
» Pesez les candidats , tenez bien la balance. 3» Voyons ; qui nommez-vous ? » Il se fit un silence ; On avait beau cbercber; chacun , excepté soi , Ne connaissait personne à mettre en cet emploi.
Cependant, à la fin, quelqu'un de l'assistance , Voyant qu'on ne dit mot, prend un peu d'assurance,, Hasarde un nom ; ehcor le risqua-t-il si bas , Qu'à moins d'être tout ftrès, on ne l'entendit pas. Ses voisins, plus hardis, tout haut le répétèrent. Mille cris à l'instant c^re lui s'élevèrent.
« Pouvait-on présenter un pareil sénateur ?
» Celui qu'on rejetait était cent fds meilleur. » Le second proposé fut accueilli de même ; Et ce fut encor pis, quand on vint au troisième. Quelques autres après ne semblèrent nommés Que pour être hués , conspués , diffamés. ... Le peuple ouvre les yeux , se ravise; et la foule. Sans avoir fait de choix , tout doucement s'écoule.
De beaucoup d'intrigans ce jour devint Técueil.
Uadroit Pacuvius , qui suivait tout de Fœil , « Pardonnez- moi, dit-il, IMnnocent artifice » Qui vous fait rendre à tous une exacte justice. » Et vous , jaloux esprits , dont les cris détracteurs » D'un blâme intéressé chargeaient nos sénateurs, » Pourquoi vomir contre eux les plaintes , les menaces ? » Eh ! que ne disiez-vous que vous vouliez leurs places ? » Ajournons , citoyens , ce dangereiix procès ; » D'Annibal qui s'avance arrêtons les progrès ; » Eteignons nos débats ; que le passé s'oublie , » Et réunissons-nous pour sauver l'Italie. »
On crut Pacuvius , mais non pas pour long-tems. Les esprits , à Capoue , étaient fort inconstans.
Bientôt se ralluma la discorde civile; Et bientôt l'étranger , s'emparant de la ville , Mit sous un même joug et peuple et sénateurs.
Français, ce trait s'appelle un avis aux lecteurs.
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