NOUVELLE ARTEMISE
Muse, il le faut, quittes le ton plaisant;
Votre babil veut paraître amusant :
Vous vous donnez des airs de raillerie ,
Et de yo% traits vous aimez que Ton rie.
Mais cette fois prenez d^autres couleurs ;
Si vous pouvez , soyez sentimentale ;
Attendrissez , faites couler des pleurs i
En racontant une histoire morale ,
Un trait touchant de yertu conjugale.
Notre héroïne est pourtant de Paris ,
Séjour, dit-on, périlleux aux maris.
Monsieur Conrard , au moins , n^a rien \ craindre
Sa chaste épouse est sur le point d^atteindre
La cinquantaine ; aussi sur sa yertu
Du cher Conrard le calme est absolu.
A sa moitié d'ailleurs toujours fidèle ,
Des bons époux il était le modèle ;
Mais , aujourd'hui , treize lustres complets
Font que ses feux ne sont que feux follets ,
Petits éclairs qui parfois voudraient luire.
2i8 LA NOUVELLE ARTÉMISE.
Mais qu^un instant voit poindre et se détruire.
Or écoutez de madame Conrard
La prévoyance et le pieux égard
Pour cet époux qu^elle aime en Artémise.
Près de Paris, à sa maison des champs , Elle était seule avec sa nièce Orphise , Femme jolie , et jeune , et de bon sens ,.
Dont le mari , Tun de nos statuaires , N'est point au rang des artistes vulgaires.
Toutes les deux se promenaient un jour Dans le jardin qui parait leur séjour, Vers cet instant où Pair devient plus sombre , Où la clarté va faire place à Tombre , Où les bosquets sont plus silencieux , Où les amans sont plus audacieux , Où la beauté , moins timide et plus tendre , Contre elle-même a peine à se défendre , Où Tamitié , fuyant les indiscrets , Laisse du cœur échapper ses secrets.
Le dôme épais d'une charmille obscure Couvre leurs pas ; la lune brille aux cieux , Et sa clarté, pénétrant la verdure.
Verse dans Tombre un jour mystérieux.
C'est en ce lieu que la sensible femme , Toujours le soir facile à s'attendrir, Commence ainsi , poussant un grand soupir :
« Ma nièce , il faut que je t'ouvre mon ame ; » J'ai du chagrin , je t'en veux faire part ;
» On sait combien j^aime monsieur Conrard;
» Avec effroi chaque jour ma tendresse
» Compte les pas quUl fait vers la vieillesse;
» En les comptant , mon cœur mal affermi
» Pressent trop bien sa prochaine blessure ;
i> Si tu savais comme le cher ami!...
» Il baisse!., il baisse!., ah! beaucoup, je t'assure;
» Je ne puis plus me le dissimuler ,
» Je le perdrai ; je suis bien malheureuse !
» Le jour ne peut long-tems se reculer
» Où je n'aurais rien pour me consoler,
» Sans une idée aussi juste qu'heureuse
» Qui m'est venue , et quç tu vas juger.
» Depuis hier je ne fais qu'y songer.
» Tu dois savoir, toi qui connqds l'histoire ,
» Comme une rein^, une veuve ( son nom
» En ce moment échappe à ma mémoire ) ,
» A son époux , qu'elle aimait fort , dit-on ,
» Fit élever un tpmbeau maguifique ,
» Vaste, enrichi de marbres précieux;
» Rendant ainsi sa tendresse authentique ,
» Elle s'acquit un rçnom glorieu;^;
» On nous la cite enc<)re pour modèle :
» Soit ; mais on va nie mettre au-dessus d'elle*
» Si l'on a cru devoir wnsi lou^r
» Pour un défttut sa tardive dépense ,
» On ne pourra s'empêcher d'avouer
» Qu'il est plus beau de s'y prendre d'avance.