VISITE ACADEMIQUE
Pour entrer à rAcadémle
Un candidat allait trottant,
En habit de cérémonie ,
De porte en porte visitant ,
Sollicitant et récitant
Une banale litanie j
Demi-modeste , en mots choisis.
n arrive enfin au logis
D'un doyen de la compagnie ;
Il monte , frappe à petits coups.
« Hé , Monsieur ! que demandez-vous P
( Lui dit une bonne servante
Qui tout en larmes se présente )
» — Pourrais-je pas avoir Thonneuc
» De dire deux mots à Monsieur?
» — .Las ! quand il vient de rendre Tame
» — Il est mort ? — Vous pouvez d'ici
» Entendre les cris de Madame ;
» II ne souffre plus , Dieu merci.
nio LA VISITE ACADÉMIQUE.
» — Ah ! bon dieul je suis tout saisi !...
» Ce cher !... ma douleur est si forte! .,..»
Le candidat , parlant ainsi ,
Referme doucement la porte ,
Et sur l'escalier dît : « Je vois
» Que rafiTairé change de face;
» Je venais demander sa voix ;
» Je m^en vais demander sa place. »
PROMENADE DE FENELON.
Rëcitëe i la sàince pul>liqu« teoue par la classe de la langue et
de la litlëraturefraQfaisederinslilul , le ai décembre i8oS ,
ponr la HceptîoD de M. de Tracy , au Ji la place de
H. Gibanis.
Parler de Fenelon , c'est un titre pour plaire. Trop heureux si mes vers emportent ce salaire, Si de ce nom chéri le puissant intérêt Me ffùt obtenir grâce , et vaincre mon sujet !
Ce sujet , je l'avoue , est un rien , peu de chose , Un fait que j'aurais peine à bien conter en prose Tant l'histoire en est simple ! et je l'essaie en vers [. . Hélas ! par ce récit un ami des plus chers
Me fit , il m^en souvient , verser de douces larmes ; Aura-t-il dans ma bouche aujourd'hui mémes<:harmes f Il n^ fûut pas compter ; mais , encore une fois , Sur tous les tendres cœurs Fenelon a des droits.
Une main plus savante * a produit sur la scène > Du prélat de Camhrai Tame sensible , humaine ; E^lle a fait reconnaître aux traits dont il est peint , L'ange , le philosophe , et Tapôtre , et le saint ; Ce digne monument suffirait à sa gloire; J'offre encore une fleur à sa douce mémoire ; El par un trait vulgaire , et sans art raconté , Je ne veux cette fois louer que sa bonté.
Victime de l'intrigue et de la calomnie, Et par un noble exil expiant son génie , Fenelon , dans Cambrai , regrettant peu la cour , Répandait les bienfaits et recueillait l'amour ; Instruisait , consolait , donnait à tous l'exemple ; Son peuple ^ pour l'entendre , accourait dans le temple ; Il parlait , et les cœurs s'ouvraient tous à sa voix.
Quand du saint ministère ayant porté le poids, Il cherchait vers le soir le repos, la retraite , Alors aux champs , aimés du sage et du poète , Solitaire et rêveur , il allait s'égarer ; De quel charme , à leur vue , il se sent pénétrer 1 Il médite, il compose, et son ame l'inspire; Jamais un vain o]::gueil ne le presse d'écrire;
* Chénieb , tragédie de Fenelon*
Sa gloire est d'être utile : heureux quand il a pu Montrer la vérité , faire aimer la vertu !
Ses regards , animés d'une flamme céleste , Relèvent de ses traits la majesté modeste ; Sa taillé est haute et noble ; un bâton à la main , Seul , sans faste et sanS'Crainte , il poursuit son chemin, Contemple la nature, et jouit de Dieu même.
Il visite souvent les villageois qu'il aime , Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux, Vient sans être attendu, s'assied au milieu d'eux, Ecoute le récit de peines qu'il soulage , Joue avec les enfans, et goûte le laitage.
Un jour, loin de la ville ayant long-tems erré, Il arrive aux confins d'un hameau retiré , Et sous un toit de chaume , indigente demeure , La pitié le conduit; une famille y pleure.
Il entre ; et , sur-le-champ , faisant place au respect ,, La douleur un moment se tait à son aspect.
O ciel ! c'est Monseigneur ! ... On se lève, on s'empresse ; Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.
« Qu'ayez-vous , mes enfans P d'où nait votre chagriQ ? « Ne puis- je le calmer ? versez-le dans mon sein ; » Je n'abuserai point de votre confiance. »
On s'enhardit alors , et la mère commence :
u Pardonnez , Monseigneur ; mais vous n'y pouvez rien ; . » Ce que nous regrettons, c'était tout notre l^ien ; « Nous n'avions qu'une vache ! Hélas ! elle est perdue : » Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point yue;
» Notre paavre Bnrnon ! . . . nous l'attendons en yain f . « . M Les loups Pauront mangée , et nous mourrons de faim. » Peut-il être un malheur au nôtre comparable ? » -^ Ce malheut , mes amis , est^-il irréparable , » Dit le prélat; et moi , ne puis- je vous offrir, » Touché de vos regrets , de quoi les adoucir ? » En place de Brunon , si j^en trouvais une autre! 9 — L'aimerions-nous autant que nous aimions la nôtre ? » Pour oublier Brunon , il faudra bien du tems ! » Eh ! comment l'oublier? ni nous, ni nos en£ins, » Nous ne serons ingrats!... c'était notre nourrice! » Nous l'avions achetée , étant encor génisse ! » Accoutumée à nous , elle nous entendait , » Et même à sa manière elle nous répondait; » Son poil était si beau !^ d'une couleur si noire! » Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire , » Ornaient son large front et ses pieds de devant. » Avec mon petit Claude elle jouait souvent; » n montait sur son dos ; elle le laissait faire ! » Je riais!... A présent nous pleurons , au contraire! » Non, Monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser, «r Une autre ne pourra chez nous la remplacer. »
Fenelon écoutait cette plainte naïve ; Mais , pendant l'entretien , bientôt le soir arrive : Quand on est occupé de sujets importans.
On ne s'aperçoit pas de la fuite du tems.
|l promet , en partant , de revoir la famille;
ff Ah ! Monseigneur , lui dit la plus petite fille ,
» Si Tons voulies peur nous le demander à Dieu , » Nous la retrouverions. — Ne pleurez plus. Adieu. »
. Il reprend son chemin , il reprend ses pensées y Achève en son esprit des pages commencées ; Il marche ; mjus déjà Tombre croit, le jour fuit ; Ce reste de clarté qui devance la nuit Guide encore ses pas à travers les prairies , Et le calme du soir nourrit ses rêveries.
Tout-à-coup à ses yeux un objet s^est montré ; Il regarde... il croit voir... il distingue... en un pré. Seule, errante et sans guide , une vache... c^est celle Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle ; Il ne peut s'y tromper!... Et soudain, empressé. Il court dans Fherbe humide , il franchit un fossé , Arrive haletant ; et Brunon , complaisante , lioin de le fuir , vers lui s'avance et se présente ; Lui-même , satisfait, la flatte de la main.
Mais que faire ? va-t-il poursuivre son chemin , Retourner sur ses pas ou regagner la ville ?
Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille... «( Ils l'auront dès ce soir , dit-il , -et par mes soins , » Elle leur coûtera quelques larmes de moins. »
Il saisit à ces mots la corde qu'elle trsdne , Et , marchant lentement , derrière lui l'emmène.
Venez , mortels si fiers d'un vain et mince éclat , Voyez , en ce montent , ce digne et saint prélat Que son nom, son génie, et son titre décore, Mais que tant de bonté relève plus encore !
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« Il faut , dit Fenelon , que je reparte encore ; » A p(sine dans Cambrai serai-je avant Taurore ; » Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison... » — Oui , dit le villageois , oui , vous avez raison ; » On pleurerait mlleurs , quand vous séchez nos larmes ! » Vous êtes tant aimé ! Prévenez leurs alarmes; » Mais comment retourner ? car vous êtes bien las ! » Monseigneur, permettez . . . nous vous offrons nos bras ; » Oui, sans vous fatiguer , vous ferez le voyage. ^ D'un peuplier voisin on abat le branchage.
Mais le bruit au hameau s'est déjà répandu:
Monseigneur est ici ! Chacun est accouru , Chacun veut le servir. De bois et de ramée Une civière agreste aussitôt est formée , Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbage frais ; Des branches au-dessus s'arrondissent en dais ; Le bon prélat s'y place , et mille cris de joie Volent au loin ; l'écho les double et les renvoie. Il part; tout le hameau l'environne , le suit; La clarté des flambeaux brille à travers la nuit ; Le cortège bruyant, qu'égaie un chant rustique, Marche... Honneurs innocens !. et gloire pacifique ! Ainsi par leur amour Fenelon escorté , Jusque dans son palais en triomphe est porté.
O toi ! de qui j'appris cette touchante histoire , Toi , .dont nous honorons aujourd'hui la mémoire , Cher et bon Cabanis, je n'ai point l'heureux don De ces traits éloquens 9 de ce noble abandon,
Qui , partant de ton ame et si tendre et si sage , Passionnaient toujours tes écrits, ton langage; Dans tes yeux , dans tes traits , sonnait la bontë ; Juste et fier sans orgueil , simple avec dignité / Toujours compatissant aux misères humaines , Tu guérissais les maux , tu partageais les peines ! Du divin Fenelon aimable imitateur, Comme lui cher au pauvre, et son consolateur , Du vrai beau CMume lui toujours ami sincère , Nourri des anciens, plein de ton vieil Homère , Ton savoir , ton génie éternisent ton nom ; Tu nous rendais ensemble Hippocrate et Platon ; O ciel ! et tu n*es plus ! Ta mort prématurée Par tout ce qui t'aimait sera toujours pleurée. Hélas ! dans nos amis nous-mêmes nous mourons ; En leur donnant des pleurs , c'est nous que nous pleurons . Ah ! du moins qu'un espoir adoucisse nos plaintes ;
Leurs âmes, après eux, ne seront pas éteintes.
Croyons q\f il est un Dieu qui , lorsqu'on a vécu ,
Garde une peine au crime , un prix à la vertu :
C'est là que la bonté sera récompensée.
Un jour, j'aime à noumr cette douce pensée,
Les mortels bienfaisans revivront réunis
Avec les Fenelon, avec les Cabanis;
LES