‹ ŒuvresChapitre 149 sur 240 · LA MATINÉE D'UN AMATEUR · texte numérisé non relu

LA MATINÉE D'UN AMATEUR

Au Luxembourg , respirant sous Tombrage , L'autre matin j'avais fait quelques tours , .Rêvant à rien, comme c'est mon usage.

Je vois venir l'Apelle de nos jours , Notre grand peintre , enfin David lui-même.

Je cours à lui : « Par quel bonheur extrême , » Lui dis-je alors, te rencontré-je ici?

» Mais , rëponds-moi , de grâce ; as-tu fini » Ce cher portrait , que ta rare science » Retarde trop pour notre impatience ?

» Combien de gens , par le nœud des bienfaits , » Sont au modèle attachés ponr jamais !

» Fait pour avoir des amis véritables , » Il est l'objet de sentimens durables.

» Quand verra-t-on ce chef-d'œuvre nouveau , » Digne , à coup sûr , de ton mâle pinceau ? m

David semblait content. Sur sa figure , Certain sourire était de bon augure, (c C'est le discours que j'attendais de toi y

» Et ma réponse est prête; viens ^ suis-moi.

» De ce jardin ma demeure est voisine ; *

>> Viens , ce portrait va s^ offrir à tes yeux ;

» Chez moi , d'amis un groupe curieux ,

» En ce moment, le juge et Texamine.

» Je suis sorti ; j'ai voulu librement

» Leur laisser dire à tous leur sentiment.

» Rejoignons--Ies. » Moi de lui rendre grâces ^

Et sur les pas du peintre des Horaces

De me hâter jusqu'à son logement.

Avec respect j'aborde cette enceinte Que le talent rend vénérable et sainte ; A chaque pas un chef-d'œuvre de l'art Frappe d'abord , attire le regard ; Mais occupé d'une seule pensée , Sans m'arréter , je cours à l'atelier; J'entre , et l'objet que je vois le premier , C'e^t le portrait qu'une foule empressée Entoure , admire... « A peine l'ai-je va »

Que de plaisir et de surprise ému , Je reconnais auprès de moi sans peine Les amateurs ou plutôt les amis Que dans ce lieu même désir amène , Tous de pensée et de cœur réunis ; Gens à citer, à louer sans scrupule ; C'est notre Plante * avec notre Tibulle ; **

♦ M. Picard. ** M- de Parny,

C'est ce Gniliard , dont la muse a fourni Des chants si beaux à Gluck , à Sacchini ; L'auteur piquant de Raison et Folie * Qui , de la femme observateur malin , Sage en riant ^ philosophe badin , Lance un précepte armé d'une saillie; Le traducteur et fidèle et savant ** Qui , plein du feu de Téglogue latine , Du grand Virgile a reproduit souvent La mélodie et la douceur divine ; Et Campenon , le poète des champs , Qui toujours charme et jamais ne fatigue , Lui dont les vers faciles et touchans Ont rajeuni le vieil Enfant prodigue ; Et ce Roger , qui d'un art délicat Mit sur la scène un galant Avocat Avec succès ; et Duval^Alexandre:

S'il eût voulu conclure le marché , Plus d'un auteur n'eût pas été fâché D'être acquéreur de sa Maison à cendre De maint ouvrage au théâtre applaudi , Fruit d'un génie inventif et hardi ; Et Le Bailly , l'élégant fabuliste; Et mon cher Droz, aimable moraliste , Qui , du bonheur parlant d'un noble ton , Réconcilie Epicure et Platon ;

♦ M. Lemontey. ** M. Tissot.

Et TOUS f Davin ,* yons dont la touche heureuse

Peignit si bien cette fraîche glaneuse;

Et sut depuis , dans un cadre plus grand ,

Où tout votre art d'un nouvel éclat brille j

Plaçant ensemble et la mère et la fille,

Intéresser à ce tableau charmant ;

Et Gautherot , ** digne élève du maître , ,

Rempli d'esprit , de goût , de sentiment , '

Que maint triomphe a déjà fait connaître;

D'autres encor, que je voudrais nommer;

Le vers ingrat ne peut tout exprimer.

Qu'on me pardonne ; il suffira d'apprendre

Qu'il n'en était pas un seul , moi compris ,

Qui pour soi-même , ou bien pour ses amis.

N'eût à Frai^çâis quelques grâces à rendre.

Parny disait : « Je n'ai trouvé qu'en lui

» Faveur sans faste , et généreux appui. »

Picard disait : « Il m'a rendu mon frère,

» En le plaçant sous un climat plus doux ,

» J'ai vu renaître une santé si chère.

» Qui' plus que moi peut lui devoir? — Qui? nous ,

» Criaient vingt voix , qui s'élevaient ensemble ;

» Quel sentiment en ce lieu nous rassemble ,

* Madame Davin , élève de M. David, a fait le portrait eu pied de madame la comtesse Français de Nantes et de sa fille.

** M. Gautherot , élève de M. David , et auteur des tableaux de Càactas etJtaia, de Pj^rame et Tàisbé, etc., etc.

» Sinon Félan d'une tendre amitié, » Et le respect et la reconnaissance ?

» De mille dons que sa bontë dispense » Bien quMl ait soin de cacher la moitié , » Il est trahi par la publique estime , » De son bon cœur salaire légitime ; » Il fait le bien par inclination , » Par goût , par choix , sans ostentation.

» On lui sait gré , dans plus d'une famille, » Du sort du fils, de Thymen de la fille; » Des longs malheurs il répare le tort ; » Rencontre-t-il quelques nochers débiles » Qu'ont submergés nos tempêtes civiles?

» II les console ; il leur ouyre le port , » Sans s^informer par quel vent , quel orage , » Ni sur quel bord chacun a fait naufrage ; » Et sous ses lois , les partis différens » Sont étonnés de confondre leurs rangs.

^» Ami des arts , de ceux qui les cultivent , » Son goût les cherche , et ses faveurs les suivent : » Il fait bien mieux que protéger : il sert.

» Au vrai talent , dont la noble infortune » Souvent se cache et craint d'être importune , n J'ai vu par lui plus d'un service offert.

» J'ai vu Collin , au terme dé sa vie , » Tracer pour lui , d'une main afiaiblie , , » Les derniers mots que sa plume ait écrits.

» Français les garde ; il attache du prix

» Â ce papier , à ce legs honorable.

» O Dalayrac ! auteur fécond , aimable y

» Comme CoUin , hélas ! trop tôt rayi ,

» Oui, de Français tu fus connu, chéri;

» Il admirait ta finesse et ta grâce ;

» Honneur à lui dans le sacré vallon!

» Il a tant fait pour les fils d'Apollon!

» Que ne peut-il renaître un autre Horace

» Pour acquitter les dettes du Parnasse !

» Mais la Peinture au moins a devancé ,

» Dans ce dessein, sa sœur la Poésie;

» Ce beau po^rtrait , à nos neveux laissé ,

» Va lui donner une immortelle vie.

» — Que n'est-il vrai ! que n'ai-je réussi ,

» Reprend David , au gré de mon envie !

» Mes bons amis , vous semblez tous ici

» Assez contens ; \e dois donc l'être aussi ;

» A ce portrait )*ai mis un zèle extrême ,

» Je vous l'avoue ; oh ! oui , mon coeur lui-même

» Guidait ma main; j'ai voulu, pour ma part,

» Me satisfaire ; on peint mieux ceux qu'on aime ,

» Et c'est alors que l'on bénit son art. »

Mais voici bien le bon de l'aventure :

Comme il parlait , le bruit d'une voiture Vient l'interrompre.... On n^arriva jamais Plus à propos : c'est madame Français^ Avec sa fille ; et d'abord la nature Se fait entendre : « Ah ! voilà bien Papa , ^

Crie en entrant la naïve Eiisa.

Sa mère admire.... Autour d^elle on se ptesse ; On parie tous , et Ton parle à-Ia-fois ; Mais , dans le bruit de nos confuses voix , Fort aisément celle à qui Ton s'adresse Démêle estime , et respect , et tendresse; Elle sourit, veut répondre — On se tait.

« Monsieur David! oh! Dieu! le beau portrait! » Combien je suis touchée et satisfaite ! »

On recommence encore ; on lui répète Ce qu'on a dit. «Messieurs , vous êtes tous, » Je le vois bien , amis de mon époux; j» Que je voudrais que cette matinée, » A le fêter par vous tous destinée, ». Laissât du moins un peu de souvenir !

» Que j'en voudrais voir un tableau fidèle n Qui sût ensemble encor nous réunir » Près du portrait.... et qui plût au modèle! » Qui le fera ? point d'éloges sur-tout ; » Car vous savez qu'ils sont peu de son goût. »

On me choisit alors pour secrétaire ; Et j'ai tâché que ce qui s'est passé , Tout simplement , sans art, fût retracé Dans le récit que je viens de vous faire.

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