‹ ŒuvresChapitre 162 sur 240 · JEAN-FRANÇOIS DUCIS · texte numérisé non relu

JEAN-FRANÇOIS DUCIS

Aimable et bon vieillard , toi dont l'ame énergique Î4e ressent point des ans la froideur lëthargiqne ; Dont le talent , vainqueur de quatre-vingts hivers , Garde encor sa jeunesse'et sa flamme en tes vers, O des douleurs d'Œdipe éloquent interprèle , Cher Ducis , quand ta viens visiter ma retraite , Il me semble toujours voir entrer avec toi L'incorruptible bonnear, la franchise , la foi ;

Sur tes beaux cheveux blancs qu'un vert laurier couronne. Des talens, des vertus, le double éclat rayonne; Je pense que le Ciel daigne envoyer exprès La sagesse vivante et sous de nobles traits , Pour m'en faire éprouver Tinfluence prospère , Et que tu viens bénir mes enfans et leur père î Le nom de ton ami m'est un titre d'honneur.

Juge avec quel respect, )uge avec quel bonheur J'accepte le présent que tu viens de me faire! J'ai lu, relu vingt fois cette Epitre si chère; Oh! combien je te dois! D'un ami qui n'est plus, . De Collin , cher objet de regrets superflus , La cendre se ranime à tes vers, à nos larmes; Tu peins avec amour, et d'un ton plein de charmes. Ses aimables travaux, ses champêtres loisirs, Son clos, son petit bien, plus grand que ses désirs, Et le rare talent qu'il reçut en partage , Et sa maison des champs, paternel héritage!

Tes vers sont pour nous deux ; je suis seul aujourd'hui ; Je n'ai pas le bonheur de les lire avec lui; Sa muse dignement répondrait à la tienne ; Puis-je|, hélas ! te payer et sa dette e( la mienne ? Essayons cependant. Mais qu'aurai-je à t'offrir? Voyons. Je veux d'un conte amuser ton loisir. Je donne ce que j'ai. Suspendant mon étude, Mes propres fictions peuplent ma solitude.

Je m'entoure à mon gré de héros de mon choix. Ils viennent à mon ordre; ils sont là; je les vois.

Evoquons aujourd'hui , du sein de Rome antique , Un illustre vieillard , un auteur dramatique Dont le nom s'est sauvé du naufrage des tems.

J'ai retrouvé de lui , parmi de vieux fragmens ^ Un fait que je te veux raconter; et peut-être . Dans quelqu'un de ses traits vas- tu te reconnaître.

Cécile avait cent fois, aux Romains enchantés, Fait applaudir ses vers au théâtre chantés ; Aux Muses consacrant sa.longue et noble vie, Il avait regardé les trésors sans envie ; Des honneurs et des rangs il ne fut point tenté; Mais sage, libre, heureux, il vivait respecté. , Il vint un des premiers polir un dur langage , Et de Rome adoucir la rudesse sauvage; Car tu sais ( au collège Horace nous l'apprit ) Que long-tems insensible aux plaisirs de l'esprit , Ce peuple usurpateur, altier, anû des armes , De la victoire seule idolâtrait les charmes; Et ce ne fut qu'au tems où son pouvoir fatal Eut enfin renversé la cité d'Ânnibal , Qu'il fit des doctes Grecs la connaissance utile , S'informa de Thespis , de Sophocle et d'Eschile ; Un rapide succès couronna ses travaux ; Et ses maîtres chez lui trouvèrent des rivaux.

Déjà ce nouveau jour qui commençait à luire Répandait le désir et le soin de s'instruire , Des plus nobles maisons les jeunes héritiers Associaient l'étude à leurs travaux guerriers ;

5i88 CÉCILE ET TÉRENCE.

Sciplon, Lœliiis, couple d'amis fidèles , De valeur, de bon goût , émules et modèles ; A Thalie en secret offraient un grain d'encens i La muse leur jeta des regards caressans.

Ces deux jeunes héros goûtaient notre Cécile , Venaient le visiter dans son modeste asile , Confidens de ses vers encor sur le métier , Et sous un si grand maître heureux d'étudier.

Il aimait à tracer de tendres caractères , La piété des fils , les droits sacrés des pères ; A montrer le méchant de remords combattu, A foudroyer le vice, à venger la vertu.

Quittait-il le travail ? simple, naïf, aimable , Le front toujours ouvert, l'humeur toujours affable , Oubliant ses lauriers et sa gloire d'auteur , Cécile était bon homme , et s'en faisait honneur.

Un jour, un inconnu pour le voir se présente , Tout jeune , et n'ayant pas l'apparence imposante ; Ses cheveux courts , laineux , et son teint basané , Sous le ciel africain attestent qu'il est né. Modestement vêtu , l'air encor plus modeste, Une grâce timide accompagne son geste ; Ses yeux noirs, renfoncés , sont pétillans d'esprit; Il porte sous sa toge un épais manuscrit Qui le fait pour auteur aisément reconnaître.

Vieilli dans la maison, confident de son maître, L'affranchi de Cécile introduit l'étranger , Qui bégaye une excuse, et craint de déranger.

ÉPITRÈ. 289

D^an regard pàtëtnel Cécile Tencôatage t c Voilà comme j'étais , lui dit-il , à votre âge , • Lorsqu'au vieux Livius ♦ j'allai me présenter ; » Il me reçut fort bien, et j'aime à l'imiter. a^ Que voulez-vous de moi ? quel sujet vous amène ? «^

A cet' aimable accueil , qui le rassure à peiné , Le jeune homme répond qu'il attend , en effet , Des bontés de Cécile un important bienfait.

%r On touche aux jours brillans des fêtes de Cybèle ; » Dans cette occasion et sainte et solennelle , » Sur un vaste théâtre , aux Romains rassemblés , 9i Des spectacles pompeux doivent être étalés. » J'ose former peut^'-êtte un désir téméraire , ^> Dit-il; mais si ma pièce à Rome pouvait plaire !... » Si, pour mon coup d'essai, j'étais assez heureux!... » L'un des deux magistrats qui président aux jeux, »\i' édile Fui vins, accueillant ma prière , » De la gloire consent à m' ouvrir la carrière ; » Mais d'abord , m'a-t-il dit , il faut qu'en m'éclairànt » lïû suffrage fameux vous serve de garant ; » Allez lire un matin votre ouvrage à Cécile ; » n est mdtre en votre art. En disciple docile ,

* Livius Andronicus , le plus ancien des poètes latins que

nous connaissions. On rapporte ses commencemens à Tan 5ia

de la fondation de Rome , vers la fin de la seconde guerre

punique.

JLM êcripioris ab œpo,

Hoft4«. , «p. %, lib. I.

» Je viens solliciter vos leçons, votre appui...

» — Ah ! que me dites-vous ? Apprenez qu'aujourd'hui

» Tout exprès je termine une pièce nouvelle :

7> On me Ta demandée ; on excitait mon zèle ;

» Nos édiles eux-méme , ils Tout donc ouMié !

» A plus d'une reprise, instamment m'ont prié

» D'animer leur théâtre , et d'embellir leur fête. ,

» J'ai travaillé long-tems ; ma comédie est prête :

» La voilà ! Comment faire ?• . . Ah ! vous venez trop tard i

n — Je connais mon vdevoir en ce fâcheux hasard ;

» J'aurai du moins la joie , ajoute le jeune homme ,

» De mêler mes transports aux hommages de Rome^

» D'entendre proclamer votre nom glorieux ;

» Je vous quitte. » En parlant des pleurs mouillaient ses yeux.

« Eh! quoi, de vos chagrins c'est moi qui suis la cause?

» De votre ouvrage au moins lisez-moi quelque chose !. . .

» — Ah ! vous me consolez ; pour moi c'est un succès

» Que vous daigniez prêter l'oreille à mes essais.

» — Asseyez-vous ; lisez : un peu plus d'assurance :

» Comment vous nommez-vous ? — Jem'appelleTérence.

>» — Mon cher Térence, allons; je vais vous écouter :

» Notre art est difficile ; il nous faut consulter ,

» Sur nos productions , un ami sûr , sincère ,

» Et nous serons amis , vous et moi , je l'espère. »

Le jeune auteur déroule alors son manuscrit, Approche un humble siège, et s'y place, et rougit. Il commence en tremblant une première scène , Vrai chef-d'œuvre !... Il lisait cette belle Andmnne!,:;

Cécile ëcoute, admire, enfin est transporté.

<c ciel ! quelle élégance, et quelle pureté !

M Votre exposition est nette , naturelle ;

N C^est ainsi , dans son art quand le poète excelle ,

» Que Tart même s'efface... Oà donc avez-vous pris

» De ce style enchanteur Taimable coloris ? »

Plus la lecture avance, et plus le vieux poète Applaudit au lecteur : « Cette pièce est parfaite; » Continuez, mon fils; j'attends le dénouement, » Et puis je vous dirai quekest mon sentiment. » Lorsqu'enfin il arrive à la dernière page :

« Ne pas jouer cela ! ce serait bien dommage ! » Dit Cécile ; je veuX: vous y servir ; je dois » Des édiles pour yans déterminer le choix.

» Us m'en remercieront en voyant VAndrienne ; * Téreuce , vous serez Thoniieur de notre scène; » Il vaut mieux que mes vers cette fois soient perdus , »> Et que je laisse à Rome un poète de plus : M Je sers l'art et moi-même en vous rendant service. »' — Eh ! quoi , vous me feriez un si grand sacrifice , »> Et j'obtiendrais devons cet appui généreux?... » — • Surpassez-moi, mon fils; je serai trop heureux. » II l'embrasse à ces mots ; Cécile tînt parole. Bientôt on entendit ,' aux murs du Capjtole , Tout un peuple charmé par lè' jeûné Africain, Lui donner le surnom du Ménandfe romain.

Son vieil ami jouit de sa naissante gloire.;

Que nous devons , Cécile , honorer ta mémoire !

Ah ! quand le tems jalonx de tes nombrenx traraux Ne nous en a laissé qu'à pane des tambeanx , Cette bonne action, digne de nos hommages.

Doit nous (aire encor plus regretter tes ouvrages.

Eh bien ! ce trait touchant de sublime bonté , Je te connais, Dacis , il ne t'efit rien coAté : Quel auteur moins que toi connut la jalousie ? Digne amant de la gloire etde la poésie , Heureux de tes succès, mais sans t'en éblouir, De cenx de tes rivaux tu su^encor jouir; Tu vis avec transport naître sur notre scène Plusieurs jeunes talens, l'amonr de Melpomène; Tu suivis de tes vœux leur glorieux essor ; Aussi , tous , contemplant dans leur digne Nestor L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère ; T'ont nommé leur ami , leur modèle , et leur père.

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