‹ ŒuvresChapitre 224 sur 240 · III. aS · texte numérisé non relu

III. aS

emporte , dans les occasions les plus intéressantes , dans les circonstances les plus difficiles ; aussi sont-ils toujours jetés dans les extrêmes , et passent -ils, en un moment , de Texcès d'une folie i l'excès de la folie opposée.

Le docteur Goodsense ne put s'empêcher de rire , le premier jour qu'il les observa ; il vit qu'ils allaient tous^ sautant sur le pied droit. Un grand nombre d'entre eux criaient qu'il n'y avait pas moyen d'aller autrement ; que le pied gaucbe n'était fait que pour le tenir en l'air: plusieurs avaient même proposé de le couper ; mais dès le surlendemain ce fut tout le contraire : on ne marcha plus que sur le pied gauche. Le docteur a bien cru apercevoir quelques individus qui , à en juger par la mine qu'ils faisaient ^ auraient autant aimé marcher des deux pieds; mais ils étaient obligés de faire comme la multitude : ils suaient et se fatiguaient , en enrageant tout bas.

Un Mercnrien conduisait une charrette ; il ne la mena pas loin sans la verser dans une ornière ; le docteur vit avec plaisir un passant venir à son secours et désem- )>ourber la voiture : « Tu n'es qu'un imbécille , dit celuici au conducteur , ou plutôt tu es un fripon et un scélérat qui as mené exprès ta charrette dans le fossé; tiens, regarde-moi faire , » et i dix pas de là il ne manqua point d'aller la précipiter dans l'autre ornière : tant ces |[ens sont incapables démarcher droit, et de suivre le milieu du chemin !

On n^a jamais pu , dans Mercure , parvenir à fabri^ quer une balance ; Fouvrier faisait toujours un des plateaux trop pesant ^ les plus habiles gens consultés ne savaient corriger Texcès qui se trouvait d'un côté qu'en mettant de Texcès de Tautre ; et pas un ne s'est encore avisé que, pour que la balance soit bonne, il iaut que les plateaux soient du même poids.

Les Mercuriens n'admettent point de degrés dans les qualités qu'ils attribuent aux choses et aux personnes ; ils ne se servent que du superlatif. Une action n'est jamais simplement bonne ou mauvaise : c'est toujours un trait de vertu sublime , ou de scélératesse profonde ; un raisonnement n'est pas seulement faux ou vrai : c'est le comble de la démence et de l'ineptie, ou c'est le chefd'œuvre du discernement et de la sagesse ; et Dieu sait comme de pareilles têtes appliquent avec justesse ces qualifications ! Enfin, un Mercurien qui a le malheur de faire un peu parler de lui , est nécessairement un être divin , ou le dernier des misérables. II n'y a pas de milieu.

Un chanteur, un danseur ( car il y a un Opéra dans Mercure ) , excite précisément les mêmes transports , reçoit les mênves marques de satisfaction, de la part du peuple assemblé, qu'un général qui aurait sauvé la patrie dans une bataille. Invente-t-on une nouvelle peine ? une nouvelle récompense ? bientôt on applique l'une aux plus légers délits , on prodigue l'autre aux plus faibles services ; en sorte qu'avant la fin de l'année

mercarienne ( qui n'est que de quatre-vingt-sept jours et vingt-trois heures ) , ni la peine , ni la récompense ne signifie plus rien.

Vous entendez un Mercurien s'écrier en public avec

assurance : N'est-^il pas vrai , mes cbers amis , que deux et deux font cinq ? Qui peut douter de cette vérité éternelle ? L'assemblée répond tout entière avec des ap-« plaudissemens et des trépignemens : Nous n'en doutons pas; et l'orateur triomphe jusqu'à ce qu'il en survienne un, plus fou et plus intrépide , qui entreprenne de prouver que deux et deux font six ou sept. Si , par malheur, quelqu'un osait modestement proposer des doutes , et insinuer que deux et deux pourraient bien ne &ire que quatre , il courrait risque d'être mis en pièces , ou il seraitfort heureux de s'enfuir avec le surnom de modéré; qui est une des plus horribles injures qu'on pmsse dire en langue mercurienne.

Le docteur Goodsense soupçonne pourtant que tous les habitans de cette planète ne sont pas attaqués de la même folie ; mais le nombre des sages est apparemment fort petit , ou leurs voix sont étouffées par les cris du grand nombre. Il espère qu'en perfectionnant encore son cornet acoustique , il pourra parvenir à distinguer quelque phrase raisonnable.

On s'attend bien qu^avec ce goût décidé pour l'exa-^ gération , les Mercuriens doivent avoir celui de l'inconstance'; car rien de ce qui est violent ne peut durer; et il est nécessaire que des esprits toujours excessif soient

ballottés d'exG&s en excès. Il parait que c'est aussi ce qui

leur arrive,

Voici des faits que notre docteur lapon assure avoir bien remarqués entre mille autres , et dont il garantit la vérité.

Il a vu certains personnages devenir parmi eux de véritables idoles; aucune louange ne paraissait au niveau de leur mérite ; on les nommait des Suturb, des Notac f des Noricic ( ce sont apparemment les noms d'anciens Mercuriens qui se sont distingués par de grands tsdens ou par de rares vertus ) ; mais bientôt du baut de leur gloire ils étaient précipités dans la boue , et tel a eu pendant un jour des mausolées , et a reçu des bonneurs presque divins , dont le lendemain on a jeté le corps et les images à la voirie.

Il a remarqué des monumens commencés , à ce qu'il lui a paru , depuis plusieurs siècles , et qui n'ont point été ao|^vés , et ne le seront pas ; d'autres , dont on a cbangé cinq ou six fois la destination , et qui ont été successivement palais d'un grand ou d'un prince , salles d'opéra ou d'assemblée des états du pays , temples , galeries de livres ou de tableaux , prisons même , etc

D'après ce qu'il a entendu, ces changemens continuels ont occasionné dix fois autant de dépenses qu'il en aurait fallu pour construire à neuf des édifices appropriés à leur objet , au lieu qu'avec tous ces remaniemens et des frais énormes on n'a jamais rien fait de beau , de commode ni de convenable.

Sgo MÉLANGES EN PROSE.

Les Mercuriens ont un journal exprès pour sHnsfruire de la manière dont ils doivent chaque semaine varier leur habillement , sous peine dé passer pour très-ridicules : cela s^appelle chez eux le Journal des Modes.

Dans les choses les plus graves , en fait de sciences ^ d'arts , de belles-lettres , même d'opinions politiques et philosophiques ( car les Mercuriens se mêlent aussi d'être philosophes ) , notre docteur assure qu'ils passent tour -à- tour, et très - promptement, d'un système à l'autre , approuvant ce qu'ils ont condamné , condamnant ce qu'ils ont approuvé , ne sachant jamais où ils en veulent venir , ni où ils s'arrêteront.

Le bon docteur , qui n'a pas moins de goût pour la littérature que pour les hautes sciences, et qui fait d'Hoface son çeni mecum, a trouvé dans une foule de passages de ce poète philosophe la preuve que les deux vertus dont les anciens faisaient le plus de cas étaient précisément les contraires des vices ordinaires a^ Mercuriens : c'étaient la modération ou la justice , et la force ou la persévérance.

Justum et tenacem proposili pirum, "

Résolu de faire ses efforts pour corriger les Mercuriens , le docteur Goodsense a commencé par recueillir dans sa mémoire , et par rassembler les textes d'Horace les plus convenables au sujet ; il n'a été embarrassé que du choix :

> L*homine juste et ferme en ses desseins.

MÉLANGES EN PROSE. Bgi

yis conclu expers mole ruit sud ; yim iemperaiam Di quoque provehuni In majus.,., '

Dùm imitant stulti vUla , in contraria currunt, * Insani sapiens nomenferat^ œquus iniqui, Ultra quam satis est, pirtutem si petat ipsam, ^

Est modus in rébus ^ sunt certi deniques fines, Quos ultra ultràque nequit consistere rectum. 4

Il a composé , sur ces textes , un beau discours en langue laponne , dont nous donnerons la traduction au public , dès que nous serons parvenus à nous le procurer : Fauteur se propose de le débiter aux Mercuriens , persuadé du bon effet qu'il produira sur eux ; mais il est encore embarrassé de trouver un porte-^voix assez fort pour pouvoir se flatter d'en être entendu.

> La force sans raison se détruit elle-même ; la force modërëe s'augmente , et les dieux favorisent son accroissement.

» C'est une folie , pour éviter un vice , de se jeter dans le vice contraire.

3 Le sage mérite le nom d'insensé, l'homme juste celui d'injuste , s'il recherche la vertu même avec excès.

4 II faut de la mesure en tout ; il y a des limites certaines au-deçà et au-delà desquelles on ne peut trouver ce qui est bien.

SUR

Page 1