Oeuvres
Lorsqu'on 1800 je quittai TAnglelerre pour rentrer en France sous un nom supposé , je n'osai me charger d'un trop gros bagage : je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des Natchez, dont je n'apportais à Paris que René, Atala^ et quelques descriptions de l'Amérique.
Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la restauration ; et d'ailleurs comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle , chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme ; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire.
Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires que je fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des recherches ; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont il y a très-peu d'exemples : je me plais ic! à leur en témoigner publiquement ma reconnaissance.
Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres. Mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D'indications en indications , de renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien dcs^courses infructueuses, retrouvèrent enfin , dans un village à plusieurs n^illes de Londres ^ la famille de mon hôtesse.
Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français ?
D'un autre côté , si mon nom, sorti de son obscurité, avait attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne hôtesse, u'auraient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur ?
ïlien de tout cela n'était arrivé : les manuscrits avaient été
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conservés; la mallo n*àvait pas même été ouverte. Une religieast fidélité , dans une famille malheureuse» avait été gardée à un enfant du malheur. J'avais confié avec simpficité le produit des travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon trésor m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que la hotmd foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise.
Voici comme je parlais des Natch^z dans la préface de la première édition d*Atala :
a J'étais encore tres-jeune lorsque je conçus l'idée de ^re Té- « popée de rkomme de to nature, où de peindre les mcnirs des San- 't vages , en les liant à quelque événement connu. Après la décou- H verte de l'Amérique , je ne vis pas de sujet plus intéressant , sur- « tout pour des Français , que le massacre de la colonie desNatohez « à la Louisiane , en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, « après deux siècles d'oppression , pour rendre la liberté au nou- « veau monde , me parurent offrir un sujet presque aussi heu-* « reux que la conquête du Mexique. Je jetai quekfues fragments de « cet ouvrage sur le papier; mais je m*aperçus bientôt que je » manquais des vraies couleurs , et que si je voulais faire une « image semblable , il fallait , à l'exemple d'Honwre» visiter les « peuples que je voulais peindre.
« En 1 789 , je fis part à M. de Malesherbes du dessein que j'avais H de passer en Amérique. Mais , désirant en même temps donner « un but utile à mon voyage » je formai le dessein de découvrir « par terre le passage tant cherché, et sur lequel Cook même avait « laissé des doutes. Je partis; je vis les solitudes américaines , et je ' « revins avec des plaqs pour un second voyage , qui devait durer « neuf ans. Je me proposais de traverser tout le continent île l'Amé^ » rique septentrionale , de remonter ensuite le long des côtes , <« au nord de la Californie , et de revenir par la baie d'Hudson , en K tournant sous le pôle >. M. de Malesherbe» se chargea de pré-* » senter mes plaiis au gouvernement, et ce fut alors qu'il en- « tendit les premiers fragments du petit ouvrage que je donne
' M. Mackenzie a depuis exécuté une partiede ce plan *.
♦ Le capitaine Franklin est entré dernièrement dans la mer Polaire vue par Hearoe , ci continue dans ce moment ses reciieircbes.
PBEFACE. 3
'•aujourd'hui au public. La révolution mit fin à tous mes pro- « jets. Couvert du sang de mon frère unique, de ma belle-sœur , « de celui de Fillustre vieillard leur père ; ayant vu ma mère, et « une autre sœur pleine de talents, mourir des suites du trai- « tement qu'elles avaient éprouvé dans les cachots, j'ai erré sur les « terres étrangères....
« De tous mes manuscrits sur l'Amérique , je n*ai sauvé que « quelques fragments, en particulier AMa, qui n'était telle-même « qu'uà épisode des I^tfîc^z, Àïnlà a été écrite dans le désetl , et « sot» les Imites des Sauvages. Je nesaisisi le pi;d)Hc goûtera cette « hisHnre, qui sott de toutes les routes connues , et qui présente « une nature et des mœurs tout à fait étrangères àl'Êuroptî*. »
Dansié GfNifetltt 'OtrisHnintmie, totnè il des ^anciennes éditions, au châifïitredQ Vftq^ Hes passions^ onfîsaït ces mois :
« Nous «erait^il permis de donner aux lecteurs mi épisode • extrait , eommfè A\ûîa , de nos anciens Viaêtche^J Cést là vie de « ce jeune René à qui Chacias a raconté sou tiistoire , etc. »
Enfin, dans ia préface générale de Védltion de mes Œuvres, j*ai déjà donné quelques renseîgnemerlts sur kâ J^at^hci.
Un manuscrit dont j'ai pu tirer AtaXa^ Kcné, et pîosieurs descriptions placées dans le Génie du ChrislXanisme, n'est pas tout à fait stérile. II se compose , comme je Fai dit ailleurs', de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-fôlîo. Ce premier manuscrit est écrit de suite , sans section ; tous les sujets y sont confondus, voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc. ; mais 'auprès de œ manuscrit d'un seul jet il en existe un autre partagé en livres , qui màllienreusement tt'est pas complet , et où j^avais commencé à étabnr Tordre. Dans ce secoûd travail non achevé , j'avais non-seulement procédé à la division de là matière , mais j'avais encore changé lé genre de la eompositiûtt , eu là faisant passer du roman à l'épopée.
La révbion , et même la simple lecture de cet immense manuscrit, a été un travail pénible : il a fallu mettre à part ce qui est voyage , à part ce qui est histoire naturelle , à part ce qui est drame; il a fallu beaucoup rejeter et brûler encore davantage de
« Préface de la première édition &Atata. — ' AverUssement des Œuvres complètes.
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ces compositions surabondantes. Un jeuno homme qui entasse péle-méle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de Tâge , et qui diminue en avançant dans la vie.
n m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur : c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais totalement oubKé. Je l'ai jugé comme j'aurais pu juger l'onvrage d'un étranger : le vieil écrivain formé à son art, l'homme éclairé par la critique, l'homme d'un esprit calme et d'un sang rassis , a <x)rrigé les essais d'un auteur inexpérimenté, abandonné aux caprices de son imagination.
J'avais pourtant un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs; une main plus sure , mais moins rapide , courait risque de faire disparaître les traits moins corrects, mais aussi les touches plus vives de la jeunesse : il fallait conserver à la composition son indépendance , et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui , il y a aussi des choses que je n'écrirais plus, notamment la lettre de René dans le second volume.
Partout, dans cet immense tableau, des difficultés considérables se sont présentées au peintre : il n'était pas tout à fait aisé, par exemple, de mêler à des combats, à des dénombrements de troupes à la manière des anciens, de mêler, dis- je, des descriptions de l)atailles, de revues, de manœuvres, d'uniformes et d'armes modernes. Dans ces sujets mixtes , on marche constamment entre deux écueils, Taffectation ou la trivialité* Quant à Timpression générale qui résulte de la lecture des Natche;^ , c'est, si je ne me trompe, celle qu'on éprouve à la lecture de René et CCAUUa : il est naturel que le tout ait de l'affinité avec la partie.
On peut lire dans Charlevoix {Histoire de la Nouvelle-France, tome IV, page 24) le fait historique qui sert de base à la composition des Natchez, C'est de l'action particulière racontée par l'historien que j'aii fait , en l'agrandissant , le sujet de mon ouvrage. Le lecteur verra ce que la fiction a ajouté à la vérité.
J'ai déjà dit qu'il existait deux manuscrits des Naichez : Tun
PBÉFACK. $
divisé en lisnes, el qui ue va guère qu'à la moitié de l'ouvrage ; Kautre qui contient le tout sans division, et avec tout le désordre de la matière. De là une singularité littéraire dans Touvrage tel que je le donne au public : le premier volume s'élève à la dignité de répopée , comme dans les Martyrs ; le second volume descend à la narration ordinaire , comme dans Atala et dans René,
Pour arriver à l'unité du style, il eût fallu effacer du premier volume la couleur épique, ou l'étendre sur le second : or, dans l'un ou l'autre cas , je n'aurais plus reproduit avec fidélité le travail de «aa jeunesse.
Ainsi donc, dans lo premier volume des Natchez on trouvera le merveilleux , et le merveilleux de toutes les espèces : le merveilleux chrétien, le merveilleux mythologique, le merveilleux indien; on rencontrera des muses, des anges, des démons , des génies , des combats , des personnages allégoriques : la Renommée , le Temps , la Nuit , la Mort, l'Amitié. Ce volume offre des invocations , des sacrifices , des prodiges , des comparaisons multipliées, les unes courtes , les autres longues, à la façon d'Homère , et formant de petits tableaux.
Dans le second volume, le merveilleux disparaît , mais l'intrigue se conaplique et les personnages se multiplient : quelquesuns d'entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin le roman remplace le poëme , sans néanmoins descendre au-dessous du style de René et d* Atala , et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des (^raclères et par la description des lieux, au ton de l'épopée.
Le premier volume contient la suite de l'histoire de Cbactas» et son voyage à Paria. L'intention de ce récit est de mettre eu opposition les mœurs des peuples chasseurs, pécheurs et pasteurs avec les mœurs du peuple le plus policé de la terre. C'est à la fois la critique et l'éloge du siècle de Louis XIV , et un plaidoyer entre la civilisation et l'état de nature : on verra que ie juge décide la question.
Pour faire passer sous les yeux de Chactas les hommes illustres du grand siècle, j'ai quelquefois été obligé de serrer les temps, de grouper ensemble des hommes qui n'ont pas vécu tout à fait en« &emble, mais qui sesont succédé dans la suite d'un long règne. Per*
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«ODoe ne me reprochera sans doute ces légers anachronismes, que je devais pourtant faire remarquer ici.
Je dis la même chose des événements que j'ai transportés et Tenfermésdans une période obligée, et qui s'étendent, historiquement , en deçà et au delà de cette période.
On ne me montrera, j*espère, pas plus de rigueur pour la critique des lois. La procédure criminelle cessa d'être publique en Franco sous François I*^, et les accusés n'avaient pas de défenseurs. Ainsi, quand Ghactas assiste à la plaidoirie d'an jugement criminel, il y a anachronisme pour les lois : si j'avais besoin sur ce point d'une justification, je la trouverais dani Racine même. Dandin dit à Isabelle :
ÂTet-voos januls ?tt donner la question ?
tSAHELLK.
Non, et ne le terrai , qm Je croit, dé ma vie.
OiNDIN.
Venez , Je vous en veux faire paner Tenvie.
ISABSLLB.
Hé! ntoiuteur, pent-on voir souffrir des malheureux?
DÂNDIll.
Ben i cela fait tou|ours passer me henft Ott deux.
Racine suppose qu'on voyait de son temps donner la question , et cela n'était pas : les juges , le greffier p le bourreau et ses garçons, assistaient seuls à la torture.
J'espère enfin qu'aucun véritable savant de nos jours ne s'offensera du récit d'une séance à l'Académie , et d'une innocente critique de la science sous Louis XIV , critique qui trouve d'ailleurs son oontre-poids an Souper chez Ninon, Us ne s'en offenterou t pas davantage que les gens de robe ne se blesseront de ma relation d'une audience au Palais. Nos avocats, nobles défenseurs des libertés pubfiques, ne parletit plus comme le Petit-Jean des Plaideun; et dans notre siècle, où ta science a fait de si grands pas et créé tant de prodiges, la pédanterie est un ridicule complètement ignoré de nos illustres savants.
Od trotive aussi dans le premier volume des Naichez un livre d'un Ciel ehréiien différent du Cid des Martyrs : en le lisant j'ai cru éprouver un sentiment de rinflnî qai m'a déterminé à conserver ce livre. Les idées de Platon y sont confondues avec les idées chrc-
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tiennes, et ce mélange ne m*a paru présenter rien de profane on de bizarre.
Si on s'occapait encore de style , les jeunes écrivains pourraient apprendre , en comparant le premier volume des Naichez au second, par quels artiûces on peut changer une composition littéraire, et la faire passer d'un genre à un autre. Mais nous sommes dans le siècle des faits, et ces études de mots paraîtraient sans doute oiseuses. Reste à savoir si le style n*est pas cependant un peu nécessaire pour faire vivre les faits : Volt^e n'a pas mal servi la renommée de Newton. L'histoire , qui punit et qui récompense , perdrait sa puissance si elle ne savait peindre : sans Tite-Iive, qui se souviendrait du vieux Brutus? sans Tacite, qui penserait à Tibère? César a plaidé lui-même la cause de son immortalité dans ses Commentaires, et il Ta gagnée. Achille n'existe que par Homère. Otez de ce monde l'art d'écrire, il est probable que vous en ôterez la gloire. Cette gloire est peut-être une assez belle inutilité pour qu'il soit bonde la conserver, du moins encore quelque temps.
La description de TAmérique sauvage appellerait naturellement le tableau de Y Axnéruiae policée ; mais ce tableau me paraîtrait mal placé dans la préface d'un ouvrage d'imagination. C'est dans le volume où se trouveront les souvenirs de mes voyage^ en Amérique, qu'après avoir peint les déserts, je dirai ce qu'est devenu le nouveau monde , et ce qu'il peut attendre de l'ayenir. L'histoire ainsi fera suite à l'histoire, et les divers sujets ne seront pas confondus.
IJVRE PREMIER.
A l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude tels que n'en ont point encore entendu des oreilles mortelles ; je veux raconter vos malheurs , ô Natcbez , ô nation de la Louisiane , dont il ne veste plus que les souvenirs ! Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraientelles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes? elles mausolées des rois dans nos temples s<Mit-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le çhéne de sa patrie ?
£t toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi Tastre du Pinde! marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du nouveau monde , pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts 1
René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé ; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. U s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois. coteaux. Le grand village des ISatchez se montrait à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erraient des Indiennes, aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient; leur bras gauche était chargé d'une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau ; elles cueillaient les fraises , dont Fincamat teignait leurs doigts et les gazons d'alentour. René descend de la colline et s'avance vers le village. Les femmes, s'arrêtaient à quelque distance pour voir
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passer les étrangers , et puis s^enfùyaient vers les bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d'une roche élevée, et s'envolent à son approche.
Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village ; Us se présentent à la porte d'une de ces cabanes. Là une famille assemblée était assise sur des nattes de jonc; les hommes fumaient le calumet ; les femmes filaient des nerfs de chevreuil. Des melons d'eau , des plakmines sèches , et des pommes de mai, étaient posés sur des feuilles de vignevierge au miHeu du cercle : un nœud de bambou servait pour boire l'eau d'érable.
Les voyageurs s'atrôlèrent sur le seuil, et dirent : « Nous sommes venus. » Et le chef de la famille répondit : « Vous êtes venus , c'est bien. » Après quoi chaque voyageur s'assit sur une natte, et partagea le festin sans parler. Quand cela iîit fait, un des interprètes éleva la voix, et dit : « Où est le « Soleil ' ? » Le chef répondit : « Absent. » Et le silence recommença.
Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa tadle haute , fine et dâiée , tenait à la fois de l'élégance du palmier et de la fiadblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindr&'la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu'elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse , mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras , si l'on n'eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d'avance aux chagrins de la vie.
Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle , et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas.
^ Le Soleil, le Grand Chef, ou rem|jereiir des Natcliei..
LIVBB I. 11
L'air demeura embaumé sur les traces de rindienne da parfiim des fleurs de magaoti» cpû couronaaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d' Abydos ; t^le Vénus se fit coimattre , dans les bois de Carthage, à sa démarcbe, et à Fodeur d'ambroisie qn'edia^ait sa chevelure.
Cqwndaait le» guide» achèvent leur repas, se lèvent et disent : « Nous 110U& e& allons. » £t le chef indien rép<md : « AU«z &k le veideitt les génies^ » £t ils sortent avec René^ sans qu'on leur demande quels soins le ciel leur a commis.
Ils passent au, «litieu. du grsmd village , dont le& cabanes carrée» amppurtaient u» toit arrondi en dôme. Ces. toits de chaume de mats, entretaeé de feuilles s^appuyaient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l'extrémité du village , les voyageurs arrivèrent sur une place ixrégij^ère que formaient la cabane du Grand Chef des Natehes eflr celle de sa plus proche parente , la Fem^ne Chef^ .
Le concours; d'Indiens de tous les âges animait ces lleux« La nuit était survenue , mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes pavts jetaient une vive clarté sur la mobilité du tableau. BesvieiHards fumaient leurs calumets, en s'entretenant des choses du passé ; des mères allaitaient leurs enfants, oulessuspendaientdansleurs berceaux auxbranchesdes tamarins ; plus loin, déjeunes garçons, les btas attachés ensemble , s'essayaient à qui supporterait plus longtemps l'ardeur d'un charbon enilaiiimé; les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents; d'autres guerriers avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets; un plus grand nombre exécutait la danse delà guerre ou ceUe dû buffle , tandis que des musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufflaient dans une conque sauvage , ou tiraient des sons d'un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat.
C'était l'heure où les fleurs de Thibiscus commencent à s'entr'ouvrir dans les savanes , et où les -tortues du fleuve
* Le Gis de cette femme héritait de la royauté.
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viennent déposer leurs oeufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu'un enfant indien met à parcourir une cabane, quand , pour essayer sa marcbe, sa mère lui présente la mamelle, et se re« tire en souriant devant lui. On vjt alors paraître un vieillard. Le ciel avait voulu l'éprouver : ses yeux ne voyaient plus la lumière du jour. Il cheminait tout courbé, s'appuyant d'un côté sur le bras d'une jeune femme, de l'autre sur un bâton de chêne.
Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée ; les sachems même paraissaient saisis de respect , et faisaient, eti le suivant, un cortège de siècles au vénérable homme qui jetait tant d'éclat et attirait tant d'amour sur le vieil âge.
René et ses guides l'ayant salué à la manière de l'Europe , le Sauvage averti s'inclina à son tour devant eux ; et prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : « Étrangers, « j'ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes « yeux ne puissent vous voir ; j'aimais autrefois à contempler « mes hôtes, et à lire sur leurs fronts s'ils étaient aimés du « ciel. « 11 se tourna ensuite vers la foule qu'il entendait autour de lui : « Natchez , comment avez-vous laissé ces Fran- « çais si longtemps seuls ? Êtes-vous assurés que vous i^e se- « rez jamais voyageurs loin de votre terre natale.^ Sachez que, « toutes les fois qu'il arrive parmi vous un étranger, vous de- <t vez , un pied nu dans le fleuve et une main tendue sur les « eaux , faire un sacrifice au Meschacebé , car l'étranger est « aimé du Grand Esprit. »
Près du lieu où parlait ainsi le vieillard, se voyait un catalpa au tronc noueux , aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fille de l'y conduire. Il s'assied an pied de l'arbre avec René et les guides. Des enfiamts montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d'eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches , le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse ; l'un et l'autre portaient les
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marques des rigueurs du ciel , et pourtant ils fleurissaient encore , après avoir été frappés de la foudre.
Le frère d'Amélie ne se lassait point d'admirer le sacliem. Chactas (c'était son nom ) ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie, et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait , sur le front de Chactas , à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue ; soit quVn étant privés de la lumière terrestre nous commercions phis intimement avec celle des cieux , soit que Fombre où vivent les aveugles ait un calme qui s'étende sur l'âme ; de même que la nuit est plus silencieuse que le jour.
Le sachem , prenant le calumet de paix chargé de feuil* les odorantes du laurier de montagne , poussa la première vapeur vers le ciel , la seconde vers la terre , et la troisième autour de l'horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d'Amélie dit : « Vieillard , puisse le ciel te béu nir dans tes enfants ! Es-tu le pasteur de ce peuple qui « t'environne? permets-moi de me ranger parmi ton trou- « peau. »
« — Étranger, repartit le sage des bols, je ne suis qu'un « simple sachem , fils d'Outalissi. On me nommé Chactas , « parce qu'on prétend que ma voix a quelque douceur ; ce • qui peut provenir de la crainte que j'ai du Grand Esprit. ft Si nous te recevons comme un fils , nous ne devons point «■ en retirer de louanges. Depuis longtemps nous sommes « amis d'Ononthio % dont le Soleil * habite de l'autre côté du « lac sans rivage ^. Les vieillards de ton pays ont discouru « avec les vieillards du mien , et mené dans leur temps la « danse des forts, car nos aïeux étaient une race puissante. <t Que sommes-nous auprès de nos aïeux ? Moi-même qui te « parle , j'ai habité jadis parmi tes pères : je n'étais pas courl)é « vers la terre comme aujourd'hui , et mon nom retentissait « dans les forêts. J'ai contracté une grande dette envers la
» Le gouverneur rranoaii. — * Le roi de France. — ' La mer.
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« France. Si l'on me trouYe quelque sagesse , c'est à nn « Français que je la dois ; ce sont ses leçons qui ont germé « dans mon cœur : les paroles d« l'homme , selon les voies « du Grand Esprit , sont des graines fines , que les brises de « la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se déve- « loppent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os , ô mon « fils , reposeraient mollement dans la cabane de la mort , « si je pouvais, avant de descendre à la contrée des âmes , « prouver ma reconnaissance par quelque service rendu aux « compatriotes de mon ancien bote du pays des blancs. »
En achevant de prononcer ces mots , le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard , Téloge d'un homme policé prononcé au milieu du désert par un Sauvage , le titre de fils donné à un étranger^ cette coutume naïve des peuples de la nature , de traiter de parents tous les hommes , touchaient profondément René.
Chactas , après quelques moments de silence , reprît ainsi la parole : « Étranger du pays de l'Aurore , si je t'ai bien « compris , il me semble que tu es venu pour habiter les fo- « rets où le soleil se couche. Tu fais là une entreprise péril- « leuse : il n'est pas aussi aisé que tu le penses d'errer parleS' « sentiers du chevreuil. Il faut que les manitous du malheur « t'aient donné des songes bien funestes , pour t'avoir con- « duit à une pareille résolution. Raconte-nous ton histoire , « jeune étranger : je juge par la fraleheur de ta voix , et en « touchant tes bras je vois par leur souplesse que tu dois « être dans Fâge des passions. Tu trouveras ici des cœurs a qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des sa- « chems qui nou»écout»t connaissent la langue et les mœurs « de ton pays; tu dois apercevoir aussi , dans la foule des « blancs , tes compatriotes du fort Rosalie , qui seront char- « mes d'entendre parler de leur pays. »
Le frère d'Amélie répondit d'une voix troublée : « Indien , « ma vie est sans aventures , et le cœur de René ne se raconte a point. »