LIVRE I
Ces paroles brusques furent suivies d'un profond silenee : les regards du frère d'Amélie étiiicelaient d'un feu sombre ; les pensées s'amoncelaient et s'entr'ouvraient sur son front 4»mme des nuages; ses cheveux avaient une légère agitation sur ses tempes. Mille sentiments confus régnaient dans la multitude : les uns prenaient l'étranger pour un insensé , les autres pour un génie revêtu de la forme humaine.
Chactas, étendant la main dans l'ombre , prit celle de René. « Étranger , lui dit-il , pardonne à ma prière iodis- « crête : les vieillards sont curieux ; ils aiment à écouter des « histoires, pour avoir le plaisir de faire des leçons. »
Sortant de l'amertume de ses pensées , et ramené au sentiment de sa nouvelle existence , René supplia Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers natchez , et de l'adopter lui-même pour son fils.
« Tu trouveras une natte dans ma cabane , répondit le « sachem , et mes vieux ans s'en réjouiront. Mais le Soleil « est absent ; tu ne peux être adopté qu'après son retour. Mon « hôte , réfléchis bien au parti que tu veux prendre. Trouve- -« ras-tu dans nos savanes le repos que tu viens y chercher ? « Es-tu certain de ne jamais nourrir dans ton cœur les re- ^ grets de la patrie ? Tout se réduit souvent , pour le voya- « geur , à échanger dans la terre étrangère des illusions con- « tre des souvenirs. L'homme entretient dans son sein un « désir de bonheur qui ne se détruit ni se réalise ; il y a dans <c nos bois une plante dont la fleur se forme et ne s'épanouit « jamais : c'est l'espérance. »
Ainsi parlait le sachem : mêlant la force à la douceur , il ressemblait à ces vieux chênes où les abeilles ont caché leur miel.
Chactas se lève à l'aide du bras de sa fille. Le frère d'Amélie suit le sachem, que la foule empressée reconduit à sa cabane. Les guides retournèrent au fort Rosalie.
Cependant René était entré sous le toit de son hôte, qu'oml»rageaient quatre sup^bes tulipiers. On fait chauffer une eau pure dans un vase de pierre noire , pour laver les pieds
du frère d'Amélie. Cliactas sacrifie aux manitous protecteurs des étrangers; il brûle en leur honneur des feuilles de saule : le saule est agréable aux génies des voyageurs, parce qu'il croît au bord des fleuves , emblèmes d'une vie errante. Après ceci, Chactas présenta à René la calebasse de Thospitalité , où six générations avaient bu Feau d'érable. Elle était couronnée d'hyacinthes bleues, qui répandaient une bonne odeur. Deux Indiens , célèbres par leur esprit ingénieux , avaient crayonné sur ses flancs dorés l'histoire d'un voyageur égaré dans les bois. René , après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe fragile , la rendit aux mains tremblantes du patron de la solitude. Le calumet de paix , dont le fourneau était fait d'une pierre rouge , fut de nouveau présenté au frère d'Amélie. On lui servit en même temps deux jeunes ramiers qui , nourris de baies de genévrier par leur mère^ étaient un mets digne de la table d'un roi. Le repas achevé , une jeune fille aux bras nus parut devant l'étranger , et , dansant la chanson de l'hospitalité , elle disait :
« Salut, hôte du Grand Esprit ! salut , ô le plus sacré des « hommes 1 Nous avons du maïs et une couche pour toi : sa- « lut , hôte du Grand Esprit ! salut, ô le plus sacré des hom- Cl mes ! >» La jeune fille prit l'étranger par la main , le conduisit à la peau d'ours qui devait lui servir de lit , et puis elle se retira auprès de ses iwirents. René s'étendit sur la couche du chasseur, et dormit son premier sommeil chez les Natchez.
Tandis que la nation du Soleil s'occupe encore de jeux et de fêtes, une fatale destinée précipite de toutes parts les événements. Abandonnant les champs fertilisés par les sueurs de leurs aïeux , déjeunes hommes , plantes étrangères arrachées au doux sol de la France , viennent en foule peupler de leur fructueux exil le fort qui gourmande le Meschacebé^ et qui fait redire à ses bords le nom charmant de Rosalie. Perrier, qui gouverne à la Nouvelle-Orléans les vastes champs de la Louisiane , Perrier ordonne à Chépar , vaillant capitaine des Français aux Natchez , de faire le dénombrement
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de ses soldats, afin de pcNrter ensuite, si telle était la nécessité, le soc ou la bêche jusque dans les tombeaux des Indiens. Chépar commande aussitôt à ses bataillons de se déployer à la première aurore sur les bords du fleuve.
A peine les rayons du matin avaient jailli du sein des mers Atlantiques , que le bruit des tambours et les fanfares des trompettes font tressaillir le guerrier dans sa tente assoupi. Le désert s'épouvante, et secoue sa chevelure de forêts ; la terreur pénètre au fond de ses demeures , qui , depuis la naissance du monde , ne répétaient que les soupirs des vents, le bramement des cer& et le chant des oiseaux.
A ce signal , le démon des combats , le sanguinaire Areskoui % et les autres esprits des ombres, poussent un cri de joie. L'ange du Dieu des armées répond à leurs menaces en frappant sa lance d'or sur son bouclier de diamant : telles sont les rumeurs de l'Océan lorsque les fleuves américains, enflant leurs urnes, fondent tous ensemble sur leur vieux père : l'Océan , fracassant ses vagues entre les rochers , étincelle; il se soulève indigné, se précipite sur ses (ils, et, les frappant de son trident, les repousse dans leur lit fangeux. Le soldat français entend ces bruits ; il se réveille , comme le cheval de bataille qui dresse l'oreille au frémissement de l'airain , ouvre ses narines fumantes , remplit l'air de ses grêles hennissements , mord les barreaux de sa crèche , qu'il couvre d'écume, et décèle dans toutes ses allures l'impatience , le courage , la grâce et la légèreté.
Un mouvement général se manifeste dans le camp et 'dans le fort. Les fantassins courent aux faisceaux d'armes , les cavaliers voltigent déjà sur leurs coursiers ; on entend le bruit des chaînes et les roulements de la pesante artillerie. Partout brille l'acier , partout flottent les drapeaux de la France : drapeaux immortels.couverts de cicatrices , comme des guerriers vieillis dans les combats. Bientôt l'armée se déroule le long du Meschacebé. Le chœur des instruments de Bellone
' Géuie ou dieu de la guerre chez les Sauva{;(«.
•anime de ses airs triomphants tous ces braves, tandis que Ton voit s'agiter en cadence le bonnet du grenadier, qui , reposé sur ses armes , bat la mesure avec une gaieté qui inspire la terreur.
Fille deMnémosyneà la longue mémoire ! âme poétique des trépieds de Delphes et des colombes de Dodone , déesse qui chantez autour du sarcophage d'Homère sur quelque grève inconnue de la mer Egée ; vous qui , non loin de l'antique Parthénope , faites naître le laurier du tombeau de Virgile 2 Muse , daignez quitter un moment tous ces morts harmonieux et leurs vivantes poussières ! abandonnez les rivages de l'Ausonie , les ondes du Sperchius et les champs où . fut Troie; venez m'animer de votre divin soufik : que je puisse nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté, dont les exploits fatî^eraient même, 6 Calliope, votre poitrine immortelle !
Au centre de l'armée paraissait ce bataillon vêtu d'azur , qui lance les foudres de Bellone : c'est lui qui , dans presque tous les combats , détermine la fortune à suivre la France ; instruit dans les sciences les plus sublimes , il fait servir le génie à couronner la victoire. MuUe nation ne peut se vanter d'une pareille troupe. Folard la commande , l'impassible Folard , qui peut, dans les plus grands dangers , mesurer la courbe du boulet ou de la bombe , indiquer la colline dont il faut se saisir , tracer et résoudre sur l'arène sanglante , au milieu des feux et de la mort , les figures et les problèmes de Pythagore.
L'infanterie, blanche et légère comme la ndge, se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille , dont les galères remontent l'antique Égyptus ; Lorient, qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de Taprobane; la 'ïouraine, si dâieîeuse par ses fruits ; la Flandre aux plaines ensanglantées ; Lyon la Romaine ; Strasbourg la Germanique ; Toulouse , si célèbre par ses troubadours ; Reims, où les rois vont chercher leur couronne ; Paris , où ils viennent la porter : toutes les villes , tou-
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tes les proTÎnees , tous les fleuves des Gaules , out donné ces fameux soldats à rAmérique.
lueurs armes ne sont plus l'épée ou Fangon ; ils ne se parrat plus du large bracha et des colliers d'or : ils portent un tube enflammé , surmonté du glaive de Bayonne ; leur vêtement est celui du lis , symbole de Thonneur virginal de la France.
Divisée en cinquante compagnies « cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montrent et l'infatigable Toustain, qui naquit aux plaines de la Beauce , où les moissons roulent en nappes d'or ; et le prompt Armagnac, qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies ; et le patient Toufville , nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourrait nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de FArmorique ; Gausans , que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure; d'Aumale, qui goûta le vin d'Aï avant le lait de sa nourrice ; Saint-Aulaire de Nîmes, élevé sous un portique romain; et Gauthier de Paris , dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay , les chênes de Sénard , les jardins de Chantilly , de Versailles et d'Ermenonville ?
Parmi ces vaillants capitaines, on distingue surtout le jeune d'Artaguette à la beauté de son visage, à l'air d'humanité et de douceur qui tempère l'intrépidité de son regard, il suit le drapeau de Thonneur , et brûle de verser son sang pour la France ; mais il déteste les injustices , et plus d'une fois , dans les conseils de la guerre, il a d^endn les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseufs.
A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert , dont le casque est surmonté d'un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu'agitent les mouvements du coursier, retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un cuir noirci , dépouille
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du buOle sauvage; un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent, le pistolet à la main, sur Fenuemî. Selon les hasards de Bellone , on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée , combattre à pied sur la montagne , s'élancer de nouveau sur leurs coursiers , descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce fleuve où le soleil mûrit un vin léger, propre à éteindre la soif du soldat dans Fardeur de la bataille ; ils obéissent à la voix du brillant Villars.
A Taile opposée du corps de Farmée paraît, immobile , la pesante cavalerie, dont le vêtement , d'un sombre azur , est ranimé^ par un pli brillant emprunté du voile de l'Aurore* Les glands , d'un or filé et tordu , sautent en étincelant sur les épaules des guerriers , au trot mesuré de leurs chevaux* Ces guerriers couvrent leurs fronts du chapeau gaulois , dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide , et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. C'était vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux comr bats.
Mais pourrais-je oublier cette phalange qui , placée derrière toute l'armée , devait la défendre des surprises de l'ennemi ? Sacré bataillon de laboureurs , vous étiez descendus des rochers de FHelvétie , vêtus de la pourpre de Mars ; la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est encore dans vos mains rustiques : au milieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge, vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit ; ce n'est (|u'à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages , et Fon craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères , vos mères , vos frères , vos t^œurs , et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes.
D'Ërlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume ïell; il descend d'un de ces Suisses qui teignirent de leur sang, auprès de Henri 111 , les lis abandonnes. Heureux si ,