‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 11 sur 59 · LIVRE V. m · texte numérisé non relu

LIVRE V. m

cide : la vengeance de ce crime est abandonnée aux familJes; or René n'avait point de famille.

Le renouvellement des trêves rendit l'adoption de René plus facile; mais le prince des ténèbres flt jaillir de cette so-» lennité une nouvelle source de discorde. Au moment où l'adoption fut proclamée à la porte du temple , le jongleur, dévoué à la puissance d'Akansie, et gagné par les présents d'Ondouré , annonça que le serpent sacré avait disparu sur l'autel. La foule se retira consternée : l'adoption du nouveau fils de Chactas fut déclarée désagréable aux génies , et de mauvais augure pour la prospérité de la nation.

£n ramenant la saison des cbasses , l'automne suspendit quelque temps l'effet de ces craintes superstitieuses et de ces machinations infernales. Chactas , quoique aveugle , est désigné maître de la grande chasse du castor, à cau^e de son expérience et du respect que les peuples lui portaiait. Il part avec les jeunes guerriers. René, admis dans la tribu de l'Aigle , et accompagné d'Outougamiz , est au nombre des chasseurs. Les pirogues remontent le Meschacebé et entrent dans le lit de rohio. Pendant le cours d'une navigation solitaire, René interroge Chactas sur ses voyages aux pays des blancs, et lui demande le récit de ses aventures : le sachem consent à le satisfaire. Assis auprès du frère d'Amélie, à la poupe de la barque indienne , le vieillard raconte son séjour chez Lopez , sa captivité chez les Siminoles, ses amours avec Atala , sa délivrance , sa fuite , l'orage , la rencontre du père Aubry , et la mort de la fille de Lopez '.

« Après avoir quitté le pieux solitaire et les cendres d'Atala , continua Chactas , je traversai des régions immenses sans savoir où j'allais : tous les chemins étaient bons à ma douleur, et peu m'importait de vivre.

« Un jour, au lever du soleil, je découvris un parti d'Indiens qui m'eut bientôt entt)uré. Juge , ô René , de ma surprise , en reconnaissant , parmi ces guerriers de la nation irq-

« Voyez Atala,

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quoi3e , Adario , compagnon des jeux de mon enfance. Il était allé apprendre Tart d'Areskoui ' chez les belliqueux Ca* nadiens, anciens alliés des Natchez.

« Je m'informai avec empressement des nouvelles de ma mère ; j'appris qu'elle avait succombé à ses chagrins , et que ses amis lui avaient fait les dons du sommeil. Je résolus de suivre l'exemple d' Adario , de me mettre à l'école des combats chez les Cinq-Nations ^ Mon cœur était animé du désir de mêler la gloire à mes regrets ; je brûlais de confondre les souvenirs de la fille de Lopez avec une action digne de sa mémoire. Déjà je comptais plusieurs neiges , et je n'avais fait aucun bien. Si le Grand Esprit m'eût appelé alors à son tribunal , comment lui aurais-je présenté le collier de ma vie, où je n'avais pas attaché une seu)e perle ?

<( Lorsque nous entrâmes dans les forêts du Canada, l'oiseau de rfeière était prêt à partir pour le couchant, et les cygnes arrivaient des régions du nord. Je fus adopté par une des nations îroquoises. Adario et moi nous fîmes le serment d'amitié : notre cri de guerre était le nom d'Atala , de cette vierge tomliée dans le lac de la Nuit, comme ces colombes du pays des Agniers , qui se précipitent , au coucher du soleil , dans une fontaine où elles disparaissent.

« Nous nous engageâmes, &ur le bâton de nos pères, h faire nos efforts pour rendre la liberté à notre patrie , après avoir étudié les gouvernements des nations.

« Je me livrai , dans l'intervalle des combats , à l'étude des langues iroquoises ou yendates , en même temps que j'apprenais la langue polie ou la langue des traités , c'est-à-dire là langue algonquine , dont les Indiens du Nord se servent pour communiquer d'une nation à l'autre. Je m'étais approché de l'ami du i)ère Aubry, du père Lamberville, missionnaire chez les Iroquois. Aidé de lui , je parvins à entendre et à parler facilement la langue française , et je m'instruisis dans l'art des colliers ^ des blancs.

' Génie de la guerre. — 2 Les Iroqiioi». — ' L'art d'écrire , de lire, etc.

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« Le religieux me racontait souvent les souffrances de ce Dieu qui s'est dévoué pour le salut du monde. Ces enseignements me plaisaient, car ils rappelaient tous les intérêts de ma vie , le père Aubry et Atala. La raison des lioinnies est si faible , qu'elle n'est souvent que la raison de leurs passions. Poursuivi de mes souvenirs , je oherchais à me sauver au sanctuaire de la miséricorde, comme le prisonnier racheté des flammes se réfugie à la cabane de paix.

« On commençait à m'aimer chez les peuples^ mon nom reposait agréablement sur les lèvres des sachems. J'avais fait quelque bruit dans les combats* : c'est une malheureuse nécessité de s'habituer à la vue du sang; et ce qu'il y a de plus triste encore , diverses qualités dépendent de celle qui fait un guerrier. Il est difficile d'éti*e compté comme homme avant d'avoir porté les armes.

« Je vis pourtant avec horreur les supplices réservés aux victimes du sort des combats. En mémoire d' Atala , je donnai la vie et la liberté à des guerriers arrêtés de ma propre main. Et moi aussi j'avais été prisonnier, loin de la douce lumière de ma patrie !

« J'eus le bonheur d'arracher ainsi à la mort quelques Français. Ononthio ' me fît offrken échange les dons de l'amitié ; il me proposait même une hache de capitaine parmi ses soldats. Mais comme ses paroles étaient celles du secret , et qu'il y joignait des sollicitations peu justes , je priai les présents de retourner vers les richesses d'Ononthio.

« Le printemps s'était renouvelé autant de fois qu'il y a d'œu£s dans le nid de la fauvette , ou d'étoiles à la constellation des chasseurs , depuis que j'habitais chez les nations iroquoises. Elles avaient fumé le calumet de paix avec les Français. Cette paix fut bientôt rompue : Athaënsic * balaya les feuilles qui commençaient à couvrir les chemins deia guerre , et fit croître l'herbe dans les sentiers du commerce.

' Nom que les Sauvages donnaient à tous les gouverneurs du Canada Il mffïilïc la grande montagne. Ainsi Ononthio-VcQon\\{ie , Ononthio' Frontenac, etc. — '^ Génie de la vengeance.

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« Après divers succès on proposa une suspension d*amies ; des députés furent envoyés par les Iroquois au fort Catarakoui. J'étais du nombre de ces guerriers, et je leur servais d'interprète. A peine entrés dans le fort , nous fûmes enveloppés par des soldats. Nous réclamâmes la protection du calumet de paix : le chef qui nous arrêta nous répondit que nous étions des traîtres , qu'il avait ordre d'Ononthiode nous embarquer pour Kanata ' , d'où nous serions menés en esclavage au pays des Français. On nous enleva nos haches et nos Qèches , on nous serra les bras et les pieds avec des chaînes : nous fûmes jetés dans des pirogues qui nous conduisirent au port de Québec, par le fleuve Hochelaga *. De Kanata, un large canot nous porta au delà des grandes eaux , à la contrée des mille villages , dans la terre où tu es né.

« Les cabanes ^ où nous abordâmes sont bâties sous un ciel délicieux, au fond d'un lac intérieur % oùMichabou, dieu des eaux , ne lève point deux fois le jour son front vert couronné de cheveux blancs , comme sur les rives canadiennes.

« Nous fûmes reçus aux acclamations de la foule. L'amas des cabanes , des grands canots et des hommes , tout ce spectacle, a différent de celui de nos solitudes, confondit d'abord nos idées. Je ne commençai à voir quelque chose de distinct que lorsque nous eûmes été conduits à la hutte de l'esclavage*.

« Peut-être, mon jeune ami , seras-tu étonné qu'après avoir été traité de la sorte, je conserve encore pour ton pays de l'attachement. Outre les raisons que je t'en donnerai bientôt, Fexpérience de la vie m'a appris que les tyrans et les victimes sont presque également à plaindre, que le crime est plus souvent commis par ignorance que par méchanceté. Enfin , une chose me paraît encore certaine : le Grand Esprit, qui mêle le bien et le mal dans sa justice, a quelquefois rendu amer le souvenhr des bienfaits , et toujours doux celui des persécutions. On aime facilement son ennemi , sur-

» Québec, - » Le fleuve Saint-Laurent. — ^ MarseiUe. -- * La Méditerranée. — * Les bagnes.

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