LIVRE CINQUIEME
L'Étemel révéla à son Fils bien-aâmé ses desseuis sur TAmérique : il préparait au genre humain, dans cette partie du monde, une rénovation d'existence. L'homme, s'éclairant par des lumières toujours croissantes et jamais perdues, devait retrouver cette sublimité première d'où le péché originel l'avait fait descendre ; sublimité dont l'esprit humain était redevenu capable, en vertu deld rédemption du Christ. Cependant le Souverain du ciel permet à Satan un moment de triomphe , pour l'expiation de quelques fautes particulières. L'eufer, profitant de la liberté laissée à sa rage^ saisit et fait naître toutes les occasions du mal.
Le bruit-du combat d'Ondouré et du frère d'Amélie s'était répandu chez les Natchez. Akansie, qui n'y voyait qu'une preuve de plus de l'amour d'Ondouré pour Câuta, éprouvait de nouvelles angoisses. Le parti des Sauvages nourri dans les sentiments d'Adario demandait pourquoi l'on recevait ces étrangers, instruments de trouble et de servitude ; les Indiens qui s'attachaient à Chactas louaient, au contraire, le courage et la générosité de leur nouvel hâte. Quant au frère d'Amélie, qui ne trouvait ni dans les sentiments de son cœur, ni dans sa conduite, les motifs de l'inimitié d'Ondouré, il ne pouvait comprendre ce qui avait porté ce Sauvage à tenter un homicide. Si Ondouré aimait Céluta , René n'était point son rival :
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toute pensée d'hymen était odieuse au frère d'Amélie ; à peine s'était-il aperçu de la passion naissante de la sœur d'Outouganiiz.
Cependant le retour du Grand Chef des Natchez était annoncé : on entendit retentir le son d'une conque. « Guerriei « blanc, dit Chactas à son hôte, voici le Soleil : préte-moi « l'appui de ton bras, et allons nous ranger sur le passage du « chef. » Aussitôt le saçhem et René, dont la blessure n'était que légère, s'avancent avec la foule.
Bientôt on aperçoit le grand prêtre et les deux lévites, maîtres de cérémonies du temple du Soleil. : ils étaient enveloppés de robes blanches ; le premier portait sur la tête un hibou empaillé. Ces sacrificateurs affectaient une démarche grave ; ils tenaient les yeux attachés à terre, et murmuraient un hymne sacré. Chactas apprit à René que le principal jongleur était un prêtre avide et crédule, qui pouvait devenir dangereux, à l'instigation de quelques hommes plus méchants que lui.
Après les lévites s'avançait un vieillard que ne distinguait aucune marque extérieure. « Quel est, demanda le frère d'A- « mélie à son hôte, quel est le sachem qui marche derrière « les prêtres, et dont la contenance est affable et sereine.^ »
« — Mon fils, répondit Chactas, c'estle Soleil : il est cher aux « IVatchez , par le sacrifice qu'il a fait à sa patrie des préroga- « tives de ses aïeux. C'est un homme d'une douceur inaltéra- « ble, d'une patience que rien ne peut troubler, d'une force « presque surnaturelle à supporter la douleur. Il a lassé le « temps lui-même, car il est au moment d'accomplir sa cen- « tième année Tai eu le bonheur de contribuer avec lui et « Adario à la révolution qui nous a rendu l'indépendance. « Les Natchez veulent bien nous regarder comme leurs trois « chefs, ou plutôt comme leurs pères. »
A la suite du Soleil venait une femme qui conduisait par la in^n son jeûne fils. René fut frappé des traits de cette femme, sur lesquels la nature avait répandu une expression alarmante de*passion et de faiblesse. Le frère d'Amélie la désigna au Sachem.
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« Elle se nomme Akansie, répondit Ghactas inousTappe- « Ions la Femme Chef : c'est ]a plus procbe parente du So* « leil, et c'est son fils, à Fexclusion du fils même du Soleil, « qui doit occuper un jour la place de Grand Chef des Nat- « chez : la succesâon au pouvoir a lieu, parmi nous, en ligne « féminine.
« Hélas! mon fils, ajouta Chactas, nous autres habitants «c des bois nous ne sommes pas plus à Tabri des passions « que les hommes de ton pays. Akansie nourrit pour On- « douré , qui la dédaigne et la trahit , un amour criminel : « Ondouré aime Célula, cette Indienne qui prépara ton pre- « mier repas du matin, et qui est la sœur de ce naïf Sauvage « dont l'amitié t'a été jurée sur les débris d'une cabane; Cé- « luta a toujours rqK>ussé le cœur et la main d'Ondouré. Tu « as déjà éprouvé jusqu'où peuvent aller les transports de la « jalousie. Si jamais Ondouré s'attachait à Akansie, il est « impossible de calculer les maux que produirait une pareille « union. »
Immédiatement après la Femme Chef marchaient les capitaines de guerre. L'un d'eux ayant touché eu passant l'épaule de Chactas, René demanda à son père adoptif quel était ce sachem au visage maigre, dont l'air rigide formait un si grand contraste avec l'air de bonté des autres vieillards.
« C'est le grand Adario, répondit Chactas, l'ami de mon « enfance et de ma vieillesse. Il a pour la liberté un amour « qui lui ferait sacrifier sa femme, ses enfants et lui-même. « Nous avons combattu ensemble dans presque toutes les fo- « rets. Il y a cinquante ans que nous nous estimons, quoi- « que nous soyons presque toujours en opposition d'idées et « de desseins. Je suis le rocher, il est la plante marine qui « s'est attachée à mes flancs : les flots de la tempête ont miné « nos racines ; nous roulerons bientôt ensemble dans l'abîme « sur lequel nous nous penchons tous deux. Adario est l'on- « cle de Céluta, et lui sert de père. »
Lorsque les chefs de guerre furent passés, on vit paraître les deux officiers commis au règlement des traités , et l'édile
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chargé de veiUer aux travaux publics. Cet édile songeait à se retirer, et Ondouré convoitait sa place. Cette place, la première de rÉtat après celle du Grand Chef, donnait le droit de régence dans la minorité des£k>leils. Une troupe de guerriers, appelés Allouez, qui jadis composaient la garde du Soleil, fermait le cortège; mais ces guerriers, dispersés dans les tribus, n'existaient plus comme un corps distinct et séparé.
Le Grand Chef, accompagné de là foule, s'étant arrêté sur la place publique, Chactas se fit conduire vers lui, en poussant trois cris. Il dit alors, au Soleil qu'un Français demandait à être adopté par une des tribus des Natchez. Le Grand Chef répondit : « C'est bien ; » et Cliactas se retira en poussant trois autres cris un peu différents des premiers. Le frtre d'Amélie apprit que l'on traiterait de son adoption dans trois jours.
Il employa ces jours à porter de cabane en cabane les présents d'usage : les uns les reçurent, les autres les refusèrent, selon qu'ils se prononçaient pour ou contre l'adoption de l'étranger. Quand René se présenta chez les parents de Mila, la petite Indienne lui dit : « Tu n'as pas voulu que je fusse fc ta femme, je ne veux pas être ta sœur; va-t'en. » La fannlle accepta les dons que l'enfant était fâchée de refuser.
René offrit à Céluta un voile de mousseline, qu'elle promit, en baissant les yeux, de garderie reste de sa vie : elle voulait dire qu'elle le conserverait pour le jour de son mariage ; mais aucune parole d'amour ne sortait de la bouche du frère d'Amélie. Céluta demanda timidement des nouvelles de la blessure de René ; et Outougamiz, charmé de la valeur du compagnon qu'il s'était choisi, portait avec orgueil la chaîne d'or qui le liait à la destinée de l'homme blanc.
Le jour de l'adoption étant arrivé, elle fut accordée sur la demande de Chactas, malgré l'opposition d'Ondouré. La honte d'une défaite avait changé en haine implacable, dans le cœur de cet homme, un sentiment de jalousie. Aussi impudent que perfide, ce Sauvage s'osait montrer après son attentat. Les lois, chez les Indiens, ne reclierchent point l'homi-