LIVRE V
« Moi, ton père Ononthio-Frontenac, je retourne au Ca- « nada ; je t'y ramènerai avec tes compagnons. Hâte-toi de « venir me trouver au grand village, où je t'attends pour te ft présenter au Soleil. Essuie les pleurs de tes yeux : le calu- « met de paix ne sera plus violé, et la natte du sang sera la- « vée avec l'eau du fleuve. »
« Je fis à haute voix l'explication du collier aux chefe sauvages ; à l'instant même un guerrier détacha nos fers. Aussitôt que nous sentîmes nos pieds dégagés des entraves, nous présentâmes en sacrifice au Grand Esprit un pain de tabac , que nous jetâmes dans la mer, après avoir coupé Toffrande en douze parties.
« Le chef de la prière nous donna l'hospitalité, et nous reçûmes, avec de l'or, des vêtements nouveaux , faits à la façon de notre pays.
« Dès que l'esprit du jour eut attelé le soleil à son traîneau àe flamme, on nous conduisit à la hutte roulante ^ qui nous devait emporter : Lopez et le chef de la prière nous accompagnaient. Longtemps , à la porte de la cabane mobile, je tins serré contre mon cœur le père d'Atala; je lui disais :
« Lopez , faut-il que je vous quitte encore , que je vous « quitte lorsque vous êtes malheureux? Suivez votre fiJs : « venez parmi vos Indiens planter votre bienfaisante vie, « dans le sol de ma cabane. Là , vous ne serez point méprisé « parce que vous êtes pauvre : je chasserai pour votre repas, « vous serez honoré comme un génie. Si mes prières trou- « vent votre cœur fermé, si vous craignez de vous exposer « aux fatigues d'un long voyage , je resterai avec vous : j'ap- « prendrai les arts des blancs, je vous mettrai par mon tra- « vail .au-dessus de l'indigence. Qui vous fermera les yeux ? « qui cueillera le dernier jour de votre vieillesse? Souffrez « que la main d'un fils vous présente au moins la coupe de « la mort : d'autres l'agiteraient peut-être , et vous la feraient « boire troublée. »
' Carrosse.
« Sage et indulgent Lopez , vous me répondîtes : « Vous « n'avez jamais été ingrat envers moi : quand vous me quit- « tâtes à Saint- Augustin , vous 'suiviez le penchant naturel à « tous les hommes; loin de vous rien reprocher, je vous ad- « mirai. Dans ce moment vous seriez coupable en demeu- « rant sur ces bords : Dieu a enrichi votre âme des plus « beaux dons de l'adversité ; vous devez ces richesses à votre « patrie. Que si je refuse de vous suivre, ne croyez pas que « ce soit faute de vous aimer ; mais je serais un trop vieux « voyageur. Il faut que chacun accomplisse les ordres de la « Providence : vous dormirez auprès des os de vos pères : « moi je dois mourir ici. La charité partagera ma dépouille ; « les enfants de l'étranger viendront jouer autour de ma « tombe, et Teffaceront sous leurs pas. Aucune épouse, aucun « fils, aucune sœur, aucune mère ne s'arrêtera à ma pierre « funèbre, visitée seulement du mallieureux, et sur laquelle « passera le sentier du pèlerin. »
« Et Lopez m'inondait de ses larmes , comme un jardinier arrose l'arbrisseau qu'il a planté. Le chef de la prière, voulant prévenir une plus longue faiblesse , nous cria : « A quoi pen- « sez-vous?oùestdonc votre courage? » Il me jette dans la hutte roulante, en ferme brusquement la porte, et fait un geste de la main. A ce signal, le guide du traîneau pousse ses coursiers, qui s'agitaient dans leurs traits et blanchissaient le frein d'écume : frappant de leurs seize pieds d'airain le pavé sonore, ils partent, suivis des quatre ailes bruyantes de la cabane mobile , qui roulent avec des étincelles de feu. Les édifices fuient des deux côtés ; nous franchissons des portes qui s'ébranlent à notre passage ; et bientôt le traîneau , lancé dans une longue carrière , glisse comme une pirogue sur la surface unie d'un fleuve.
LIYfiB YI. 85