‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 14 sur 59 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

« La force de mon âme resta longtemps abattue, par la tendresse de mes adieux à Lopez. Le génie de la Renommée nous avait devancés : durant tout le voyage, nous reçûmes l'hospitalité dans des huttes que le Soleil avait fait préparer pour nous. IVotre simplicité en conclut que ces hommes que nous voyions étaient les esclaves du Soleil; que ces champs cultivés que nous traversions étaient des pays conquis , labourés par les vaincus pour les vainqueurs , qui sans doute fumaient tranquillement sur leur natte, et que nous allions trouver au grand village. Cette idée nous donna un mépris profond pour les peuples qui nous environnaient; nous brûlions d'arriver à la résidence des vrais Français , ou des guerriers libres.

« Nous fûmes étrangement surpris en entrant au grand village > : les chemins > étaient sales et étroits; nous remarquâmes des huttes de commerce ^ et des troupeaux de serfs , comme dans les rues de ]a France. On nous conduisit chez nôtre père Ononthio-Frontenac. La cabane était pleine de guerriers qu'Ononthio nous dit être de ses amis. Il nous avertit que nous irions , dès le lendemain , à un autre village ^ , où nous allumerions le feu du conseil avec le chef des chefs. Après avoir pris le repas de Fhospitalité , nous nous retirâmes dans une des chambres de la cabane , où nous dormtmes sur . des peaux d'ours.

« Le soleil éclairait les travaux de l'homme civilisé et les loisirs du Sauvage , lorsque nous partîmes du grand village. Des coursiers couverts de fumée nous traînèrent à la hutte ^ du chef des chefs , en moins de temps qu'un sachem plein d'expérience, et l'oracle de sa nation , meta juger un différend qui s'élève entre deux mères de famille.

« Paris. — ' Les rue». — ' Les boutiques. — * Venailles. — ' Château de Versailles.

« A travers une foule de gardes , nous fûmes conduits jusqu'au père des Français. Surpris de l'air d'esclavage que je remarquais autour de moi , je disais sans cesse à Ononthio : a Où est donc la nation des guerriers libres? Nous trouvâmes le Soleil assis comme un génie, sur je ne sais quoi qu'on appelait un trône, et qui brillait de toutes parts. Il tenait en main un petit bâton avec lequel il jugeait les peuples. Ononthio nous présenta à ce Grand Chef, en disant :

« Sire, les sujets de Votre Majesté.... » »

« Je me tournai vers les chefs des Cinq-Nations , et leur expliquai la parole d'Ononthio. Ils me répondirent : « C'est « faux; » et ils s'assirent à terre, les jambes croisés. Alors, m'adressant au premier sachem :

«. Puissant Soleil , lui dis-je , toi dont les bras s'étendent « jusqu'au milieu de la terre, Ononthio vient de prononcer « une parole qu'un génie ennemi lui aura sans doute inspirée : « mais toi qu'Athaënsic ' n'a pas privé de sens , tu es trop a prudent pour te persuader que nous soyons tes esclaves. »

« A ces paroles, qui sortaient ingénument de mes lèvres , . il se fit un mouvement dans la hutte. Je continuai mon discours :

n Chef des chefs, tu nous as retenus dans la hutte de la ft servitude par la plus indigne trahison. Si tu étais venu « chanter la chanson de paix chez nos vieillards, nous au- « rions respecté en toi les manitous vengeurs des traités. Ce- « pendant la grandeur de notre âme veut que nous t'excu- « sions ; car le souverain Esprit ôte et donne la raison comme « il lui plaît , et il n'y a rien de plus insensé et de plus misé- <( rable qu'un homme abandonné à lui-même. Enterrons •« donc la hache dont le manche est teint de sang; éclaircis- « sons la chaîne d'amitié , et puisse notre union durer autant « que la terre et le soleil ! Tai dit. »

« En achevant ces mots , je voulus présenter le calumet de paix au Soleil ; mais sans doute quelque génie frappa ce chef

' Louis XIV. — * La vengeance.

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