‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 16 sur 59 · LIVRE VI. ^Ù · texte numérisé non relu

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« A peine ces enfants joufHus des vendanges avaient-ils posé un pied mal assuré dans la cabane, que deux autres guerriers coururent se joindre à eux. Un de ces derniers avait reçu en naissant un coup fatal de la main d'un génie , mais c'était renfaoït des bons succès ' ; l'autre ressemblait parfaitement à un génie sauveur *. Je l'avais vu arrêter par le bras le jeune homme qui était sorti de la grande cabane après le refus du guerrier hautain ^,

« Ainsi réunis , ces quatre guerriers allaient parcourant la hutte, réjouissant les cœurs par leurs agréables propos : ils ne dédaignèrent pas de causer avec un Sauvage. Les deux frères me demandèrent si les banquets étaient longs et excellents dans mes forêts, et si l'on sommeillait beaucoup d'heures sur la peau d'ours. Je tâchai de fiaùre honneur à mes bois , et de mettre dans ma réponse la gaieté qui respirait sur les lèvres de ces hommes. Un esprit me favorisa , car ils pansent contents, et me voulurent montrer eux-mêmes la somptuosité de la hutte du Soleil.

« Nous parcourûmes d'immenses galeries dont les voûtes étaient habitées par des génies , et dont les murs étaient couverts d'or, d'eau glacée 4 , et de merveilleuses peintures. Les guerriers blancs désirèrent savoir ce que je pensais de ces raretés.

« Mes hôtes , répondis-je, je vous dirai la vérité, telle que « les manitous me l'inspirent, dans toute la droiture de mon « cœur. Vous me semblez très à plaindre et fort misérables ; « jamais je n'ai tant regretté la cabane de mon père Outalissi, « ce guerrier honoré des nations comme un génie. Ce palais « dont vous vous enorgueillissez a-t-il été bâti par l'ordre des « esprits.^ N'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ses fondements « sont-ils jetés dans la sagesse, seul terrain solide.^ Il faut « une vertu magnifique pour oser habiter la magnificence de « ces lieux : te vice serait hideux sous ces dômes. A la pesan- « teur de l'air que je respire, à je ne sais quoi de glacé dans

» Liixembourg. — ' Villai*». — ^ Louvois refusa un régiment an prince Eugène, et celui-ci passa au service de l'empereur. — * LHis glaijes*

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« cet air, à quelque chose de sinistre et de mortel que j'aper- « çois sous le voile des sourires , il me semble que cette « nutte est la hutte de Tesclavage, des soucis , de l'ingrati- « tude et de la mort. ]S'«iitendez-vous pas une voix doulou- « reuse qui sort de ces murs , comme s'ils étaient l'écho où « se viennent répéter les soupirs des peuples ? Ah ! qu'il se- « rait grand ici le bruit des pleurs , si jamais il commençait à « se faire entendre ! Un tel édifice tombé ne serait point re- « bâti , tandis que ma hutte se peut relever plus belle en moins (< d'une journée. Qui sait si les colonnes de mes chênes ne « verdiront point encore à la porte de ma cabane, lorsque « les piliers de marbre de ce palais seront prosternés dans la « poudre? »

« C'est ainsi , ô René ! qu'un ignorant Sauvage de la Nouvelle-France devisait avec les plus grands hommes de ta vieille patrie , sous le règne du plus grand roi , au milieu des pompes de Versailles. Nous quittâmes les galeries , et nous descendîmes dans les jardins au milieu du fracas des armes« « Dans ces jardins, malgré les préjugés de ma natte , je fus vraiment frappé d'étonnement : la façade entière du palais , semblable à une immense ville ; cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d'orangers ; des eaux jaillissantes au milieu des statues et des parterres; des grottes, séjour des esprits célestes ; des bois où les premiers héros , les plus belles femmes , les esprits les plus divins, erraient en méditant les triples merveilles de la guerre , de l'amour et du génie : tout ce spectacle enfin saisit fortement mon âme. Je commençai à entrevoir une grande nation où je n'avais aperçu que des esclaves , et pour la première fois je rougis j!e ma superbe du désert.

« Nous nous avançâmes parmi les bronzes , les marbres , !es eaux et les ombrages : chaque flot, contraint de sortir de la terre, apportait un génie à la surface des bassins. Ces génies variaient selon leur puissance : les uns étaient armés de tridents , les autres sonnaient des conques recourbées ; ceuxci étaient montés sur des chars , ceux-là vomissaient l'onde

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en tourbillon. Mes compagnons s'étant écartés , je m'assis au bord d'un bain solitaire. La rêverie vint planer autour de moi ; elle secouait sur mes cheveux les songes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie absente.

« Nous abandonnâmes enfin la hutte des rois , et la Nuit, marchant devant nous avec la fraîcheur, nous reconduisit au grand village.

« Lorsque les dons du sommeil eurent réparé mes forces , Ononthio me tint ce discours : « Chactas fils d'Outalissi, « vous vous plaignez que vous n'avez point encore vu les <« guerriers libres , et vous me demandez sans cesse où ils « sont : je vous les veux faire connaître. Un esclave va vous « conduire aux cabanes où s'assemblent diverses espèces de « sachems : allez et instruisez-vous , car on apprend beau- « coup par l'étude des mœurs étrangères. Un homme qui « n'est point sorti de son pays ne connaît pas la moitié de la « vie. Quant aux autres chefs , vos compagnons , comme ils « n'entendent pas la langue de la terre des chairs blanches , « ils préféreront sans doute rester sur la natte, à fumer leur « calumet et à parler de leur pays. »

« 11 dit. Plein de joie , je sors avec mon guide : comme un aigle qui demande sa pâture , je m'élance plein de la faim de la sagesse. Nous arrivons aune cabane' où étaient assemblés des hommes vénérables.

« J'entrai avec un profond respect dans le conseil, et je fus d'autant plus satisfait, qu'on ne parut faire aucune attention à moi. Je remerciai les génies, et je me dis : « Voici enfin la nation française. C'est comme nos sachems ! » Je pris une pipe consacrée à la paix, et je m'apprêtai à répondre à ce qu'on allait sans doute me demander touchant les mœurs, les usages et les lois des chairs rouges. Je prêtai attentivement Toreille, et je promis le sacrifice d'un ours à Michabou *, s'il voulait m'envoyer la prudence , pour faire honneur à mou pays.

* Le Louvre. — ' Génie des eaui.

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« Par le Grand Lièvre «, ô mon flls, je fus dans la dernière confusion, quand je m'aperçus que je n'entendais pas un mot de ce que disaient les divins sachems. Je m'en pris d'abord à quelque manitou, ennemi de ma gloire et de mes forêts : je m'allais retirer plein de honte, lorsque l'un des vieillards, se tournant vers moi, dit gravement : « Cet homme est rouge, « non par nature , car il a la peau blanche comme l'Euro- « péen. » Un autre soutint que la nature m'avait donné une peau rouge, un troisième fut d'avis de m'adresser des questions; mais un quatrième s'y opposa, disant que, d'après la conformation extérieure de ma tête, il était impossible que je comprisse ce qu'on me demanderait.

« Pensant, dans la simplicité de mon cœur, que les sachems se divertissaient , je me pris à rire. « Voyez, » s'écria celui qui avait énoncé la dernière opinion, « je vous l'avais dit! Je « serais assez porté à croire, à en juger par ses longues oreil- « les, que le Canadien est l'espèce mitoyenne entre l'homme a et le singe. » Ici s'éleva une dispute violente sur la forme de mes oreilles. «. Mais voyons, » dit enfin un des vieillards qui avait l'air plus réfléchi que les autres : « il ne se faut pas « laisser aller à des préventions. »

« Alors le sachem s'approcha de moi avec des précautions qu'il crut nécessaires, et me dit : « Mon ami, qu'avez-vous « trouvé de mieux dans ce pays-ci? »

« Charmé de comprendre enfin quelque chose à tous ces discours, je répondis : « Sachem, on voit bien à votre âge que « les génies vous ont accordé une grande sagesse : les mots « qui viennent de sortir de votre bouche prouvent que je ne « me suis pas trompé. Je n'ai pas encore acquis beaucoup « d'expérience, et je pourrais être un de vos fils : quand je « quittai les rives du Meschacebé, les magnolias avaient « fleuri dix-sept fois, et il y a dix neiges que je pleure la hutte « de ma mère. Cependant, tout ignorant que je suis, je vous « dirai la vérité. Jusqu'à présent je n'ai point encore vu votre

^ Divinité souveraine des chasseurs.

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« natioB ; ainsi je ne saurais vous parler des guerriers libres ^ « mais voici ce que j'ai trouvé de mieux parmi vos esclaves : « les huttes de commerce ' où Ton expose la chair des victi- « mes me semblent bien entendues et parfaitement utiles. »

« A cette réponse, un rire qui ne finissait point bouleversa rassemblée : mon conducteur me fit sortir, priant les sachems d'excuser la stupidité d'un Sauvage. Comme je traversais la hutte, j'entendis argumenter sur mes ongles, et ordonner de noter aux colliers > ce conseil, comme un des meilleurs de la lune dans laquelle on était alors.

« De cette assemblée, nous nous rendîmes à celle des sachems appelés juges. J'étais triste, en songeant à mon aventure, et je rougissais de n'avoir pas plus d'esprit. Arrivé dans une île 3 au milieu du grand village, je traversai des huttes obscures et désertes, et je parvins au lieu 4 où résidait le conseil. De vénérables sachems, vêtus de longues robes rouges et noires, écoutaient un orateur qui parlait d'une voix claire et perçante : « Voici, dis-je intérieurement, les vrais sachems ; « les autres, je le vois à présent, ne sont que des sorciers et « des jongleurs. »

« Je me plaçai dans le rang des spectateurs avec mon guide, et m'adressant à mon voisin : « Vaillant fils de la France, lui « dis-je, cet orateur à la voix de cigale parle sans doute pour « ou contre la guerre, ce fléau des peuples? Quelle est, je te « supplie de me le dire, l'injustice dont il se plaint avec tant « de véhémence? »

« L'étranger, me regardant avec un sourire, me répondit : « Moucher Sauvage, il s'agit bien delà guerre ici ! Delà guerre, tt oui, à ce misérable que tu vois, et qui sera sans doute « étranglé pour avoir eu la faiblesse de confesser dans les « tourments un crime dont il n'y a d'autre preuve que l'aveu « arraché à ses douleurs. »

* Boutiques de charcutier et de boucher. Les Sauvages amenés à Paris §ou8 Louis XIV ne furent frappés que de l'étal des viandes de boucherie. — ' Registres , livre», contrats , lettres, en général toute f '-*z ''*•*cvits. — 3 1^ Qiifi. 4 iQ Palais de Justice.

D4 LES NA.TGHEZ.

« Je conjurai mon conducteur de me ramener à la hutte d'Ononthio, puisqu'on s'amusait partout de ma simplicité.

« INous retournions en effet chez mon hôte, lorsqu'en passant devant la cabane des prières ', nous vîmes la foule rassemblée aux portes : mon guide m'apprit qu'il y avait dans cette cabane une fête de la Mort. Je me sentis un violent désir d'entrer dans ce lieu saint : nous y pénétrâmes par une ouverture secrète. On se taisait alors pour écouter un génie dont le soufQe animait des trompettes d'airain > : ce génie cessa bientôt de murmurer. Les colonnes de l'édifice, enveloppées d'étoffes noires , auraient versé à leur pied une obscurité impénétrable, si l'éclat de mille torches n'eût dissipé cette obscurité. Au milieu du sanctuaire, que bordaient des chefs de la prière ^, s'élevait le simulacre d'un cercueil. L'autel et les statues des hommes protecteurs de la patrie se cachaient pareillement sous les crêpes funèbres. Ce que le grand village et la cabane du Soleil contenaient de plus puissant et de plus beau était rangé en silence dans les bancs de la nef.

« Tous les regards étaient attachés sur un orateur vêtu de blanc au milieu de ce deuil , et qui , debout dans une galerie suspendue 4, les yeux fermés, les mains croisées sur sa poitrine, s'apprêtait à commencer un discours : il semblait perdu dans les profondeurs du ciel. Tout à coup ses yeux s'ouvrent, ses mains s'étendent ; sa voix, interprète de la mort, remplit les voûtes du temple, comme la voix même du Grand Esprit *. Avec quelle joie je m'aperçus que j'entendais parfaitement le chef de la prière ! 11 me semblait parler la langue de mon pays, tant les sentiments qu'il exprimait étaient naturels à mon cœur !

« Je m'aurais voulu jeter aux pieds de ce sacrificateur, j)Our le prier de parler un jour sur ma tombe, afin de réjouir mon esprit dans la contrée des âmes ; mais lorsque je vins à songer à mon peu de vertu, je n'osai demander une telle faveur : le murmure du vent et du torrent est la seule éloquence qui convient au monument d'un Sauvage.

' Une église. — 2 L'orgue. — 2 Les prêtres. — * La chaire. — ^ Bossuet

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