LIVRE VI
<t Je ne sortis point de la cabane de la prière sans avoir invoqué le Dieu de la fille de Lopez. Revenu cliez Ononthio, Je lui fis part des fruits de ma journée ; je lui racontai surtout les paroles de Torateur de la mort. Il me répondit :
« Chactas, connais la nature humaine : ce grand homme « qui t'a enchanté n'a pu se défendre d'être importuné d'une « autre renommée que la sienne : pour quelques mots mal « interprétés, il partage maintenant la cour et la ville, et per- « sécute un ami <.
« Tu verras bien d'autres contradictions parmi nous. Mais « tu ne serais pas aussi sage que ton père, fils d'Outalissi, si a tu nous jugeais d'après ces faiblesses. »
« Ainsi me parlait Ononthio, qui avait vécu bien des neiges '. Les choses qu'il venait de me dire m'occupèrent dans le silence de ma nuit. Aussitôt que la mère du jour, la fraîche Aurore, eut monté sur l'horizon avec le jeune soleil, son fils, suspendu à ses épaules dans des langes de pourpre, nous secouâmes de nos paupières les vapeurs du sommeil. Par ordre d'Ononthio, nous jetâmes autour de nous nos plus beaux manteaux de castors, nous couvrîmes nos pieds de mocassines merveilleusement brodées, et nous ombrageâmes de plumes nos cheveux relevés avec art : nous devions accompagner notre hôte à la fête que le Grand Chef préparait dans des bois , non loin des bords de la Seine.
« Vers l'heure où l'Indienne chasse avec un rameau les mouches qui bourdonnent autour du berceau de son fils, nous partons ; nous arrivons bientôt au séjour des manitous et des génies 5. Ononthio nous place sur une estrade élevée.
« Le chef des chefs paraît, couvert de pierreries : il était monté sur un cheval plus blanc qu'un rayon de la lune, et plus léger que le vent. Il passe sous des portiques semblables à ceux de nos forêts : cent héros l'accompagnent, vêtus comme les anciens guerriers de la France.
« Une barrière tombe : les héros s'avancent ; un char im-
• Fénelon. — * Années. — 3 Fctes de Louis XIV.
niense et tout d'or les suit. Quatre Siècles, quatre Saisons, les Heures du jour et de la nuit, marchent à coté de ce char. On se livre des combats qui nous ravissent.
« La nuit enveloppe le ciel ; les courses cessent; mille flambeaux s'allument dans les bosquets. Tout à coup une montagne brillante de clarté s'élève du fond d'un antre obscur ; un génie et sa compagne sont debout sur sa cime : ils en descendent , et couvrent des raretés de la terre et de Fonde une table de cristal. Des femmes éblouissantes de beauté viennent s'asseoir au banquet, et sont servies par des nymphes et des Amours.
« Un amphithéâtre sort du sein de la terre , et étale sur ses gradins des chœurs harmonieux qui font retentir mille instruments. A un signal la scène s'évanouit : quatre riches cabanes , chargées des dons du commerce et des arts , remplacent les premiers prodiges. Ononthio me fait observer les personnages qui distribuent les présents de la muniGcence royale.
« Voyez-vous, me dit-il, cette femme si belle, mais d'un « port un peu altier ' , qui préside à Tune des quatre cabanes « avec le fils d'un roi ? Un nuage est sur soii front : c'est un « astre qui se retire devant cette autre beauté , au regard « plus doux mais plein d'art , qui tient la seconde cabane « avec ce jeune prince ». Si le Grand Chef avait voulu être « heureux parmi les femmes, il n'eût écouté ni l'une ni l'au- « tre de ces beautés , et l'âme la plus tendre ne se consume- « rait pas aujourd'hui dans une solitude chrétienne ^. »
« Tandis que j'écoutais ces paroles , je remarquai plusieurs autres femmes que je désignai à Ononthio. Il me répondit :
« Les Grâces mêmes ont arrangé les colliers 4 que cette « matrone envoie à sa fille chérie : quant à ces trois autres o fleurs qui balancent ensemble leurs tiges , l'une se plaît au
' Madame de Montcs}ian. — ^ Madame de Maintenon. — ^ Madame de la Valftère. — * Lettres de madame de Sévigné.