LIVRE VI
« Le lendemain , vers la première veille de la nuit, Onoii- Ihio me Ot monter avec lui sur son traîneau , et nous arrivâmes au portique d'une longue cabane « qu'inondaient les flots des peuples. Par d'étroits passages , éclairés à la lueur de feux renfermés dans des verres , nous pénétrons jusqu'à une petite hutte* tapissée de pourpre, dont une esclave nous ouvrit la porte.
a A Tinstant je découvre une salle où quatre rangs de cabanes , semblables à celles où j'entrais , étaient suspendus aux contours de l'édiGce : des femmes d'une grande beauté, des héros à la longue chevelure et chargés de vêtements d'or, brillaient dans les cabanes à la clarté des lustres. Au-dessous de nous , au fond d'un abîme , d'autres guerriers debout et pressés ondulaient comme les vagues de la mer. Un bruit confus sortait de la foule; de temps en temps des voix., des cris plus distincts se faisaient entendre , et quelques fils de l'harmonie , rangés au bas d'un large rideau , exécutaient des airs tristes qu'on n'écoutait pas.
« Tandis que je contemplais ces choses si nouvelles pour moi , tandis qu'Ononthio et ses amis étudiaient dans mes yeux les sensations d'un Sauvage , un sifflement tel que celui des perruches dans nos bois part d'un lieu inconnu : le rideau se replie dans les airs cqmme le voile de la Nuit , touché par la main du Jour.
« Une cabane soutenue par des colonnes se découvre à mes regards. La musique se tait; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers , l'un jeune , l'autre déjà atteint par la vieillesse , s'avancent sous les portiques. René , je ne suis qu'un Sauvage; mes organes grossiers ne peuvent sentir toute la mélodie d'une langue parlée par le peuple le plus poli de l'univers ; mais , malgré ma rudesse native , je ne saurais te dire quelle fut mon émotion lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la hutte muette. Je crus entendre la musique du ciel : c'était quelque chose qui
» Un Ihéâtrc. — ^ Une loge.
ressemblait à des airs divms, et cependant ce n'était point un véritable chant ; c'était }e ne sais quoi qui tenait le milieu entre le chant et la parole. J'avais ouï la voix des vierges de la solitude durant le calme des nuits; plus d'une fois j'avais prêté l'oreille aux brises de la lune, lorsqu'elles réveillent dans les bois les génies de l'harmonie i mais ces sons me parurent sans charmes auprès de ceux que j'écoutai3 alors.
« Mon saisissement ne fit qu'augmenter à mesure que la scène se déroula. O Atala! quel tableau de la passion, source de toutes nos mfortunes ! Vaincu par mes souvenirs , par la vérité des peintures ' , par la poésie des accents , les larmes descendirent en torrent de mes yeux : mon désordre devhit si grand , qu'il troubla la cabane entière.
« Lorsque le rideau retombé eut fait disparaître ces merveilles , la plus jeune habitante * d'une hutte voisine de la nôtre me dit : « Mon cher Huron , je suis charmée de toi, et « je te veux avoir ce soir à souper , avec celui que tu appelles « ton père. » Ononthio me prit à part, et me raconta que cette femme gracieuse était une célèbre ikouessen ^ , chez laquelle se réunissait la véritable nation française. Ravi de la proposition , je répondis à l'ikouesseu : « Amante du plai- « sir, tes lèvres sont trop aimables pour recevoir un refus. « Tu excuseras seulement ma simplicité , parce que je viens « des grandes forêts, »
« Dans ce moment la toile s'enleva de nouveau. Je fus plus étonné du second spectacle que je ne l'avais peut-être été du premier., mais je le compris moins. Les passions que vous appelez tragiques sont communes à tous les peuples , et peuvent être entendues d'un Natchez et d'un Français ; les pleurs sont partout les mêmes, mais les ris diffèrent selon les temps et les pays.
« Les jeux finis, l'ikouessen s'enveloppa dans un voile; et me forçant, avec la folâtrerie des Amours , à lui donner la
» Phèdre. — ' Ninon. — ^ Courtisane.