LIVRE vr
« bord des ruisseaux * , l'autre aime à parer le sein des prin- « cesses infortunées ' , et la troisième offre ses parfums à Taie mitié 3. Voilà plus loin deux palmiers illustres par leur race ; « mais ils n'ont pas la grâce des trois fleurs , et ne sont ornés « que de colliers politiques^. Chactas , quand ce talent dans « les femmes se trouve réuni au génie dans les hommes , c'est « ce qui établit la supériorité d'un peuple. Trois fois favoritt sées du ciel les nations où la muse prend soin d'aplanir les « sentiers de la vie ! les nations chez lesquelles règne assez « d'urbanité pour adoucir les mœurs , pas assez pour les « corrompre!»
« Durant ce discours , la voix de deux hommes se fit entendre derrière nous. Le plus jeune disait au plus âgé : « Je « ne m'étonne pas que vous soyez surpris de cette institution « de la chambre ardente : nous sommes , en tous genres , a au temps des choses extraordinaires. Si l'on pouvait parler « du Masque de fer, ...» Ici la voix du guerrier devint sourde comme le bruit d'une eau qui tombe sous des racines , au fond d'une vallée pleine de mousse.
« Je tournai la tête , et j'aperçus un guerrier que je reconnus pour étranger à son vêtement : il portait une coiffure de pourpre. Ononthio , qui vit ma surprise, se hâta de me dire : « Fils de la terre des chasseurs , tu te trouves dans le pays « des enchantements. Le guerrier qui nous a interrompus « par ses propos est lui-même ici une merveille : c'est un « roi ^ venu de la ville de mariire , pour humilier son peuple « aux pieds du Soleil des Français. »
« A peine Ononthio s'était exprimé de la sorte , que la terreur saisit toute l'assemblée : le chef des chefs se troubla aux paroles secrètes que lui porta un héraut. Tandis que des cris retentissaient au loin , le silence et l'inquiétude étaient sur toutes les lèvres et sur tous les fronts : un castor , qui a entendu des pas au bord de son lac , suspend les coups dont il
' Madame Deshoulières. — ^ Madame de la Fayette. — ' Madame Lambert. — * BJëmoires de mademoiselle de Montpensi«r et de Madimb , leconde frmipe du frère de Louis XIV. — ^ Le doge de Gènes.
battait le ciment de ses digues , et prête au bruit une oreille alarmée. Après quelques moments, les plaintes s^évanouirent, et le calme revint dans la fête. Je demandai à Ononthio la cause de cet accident; il hésita avant de répondre. Voici quelles furent ses paroles :
« C'est une imprudence causée par une troupe de guerriers, « qui a passé trop près de ce lieu en escortant des bannis. »
« Je répliquai : « Ils ont donc commis des crimes ? A leurs « gémissements , je les aurais pris pour des infortunés , plutôt « que pour des hommes haïs du Grand Esprit à cause de leurs « injustices : il y a dans la douleur un accent auquel on ne « se peut tromper. D'ailleurs , ils me semblaient bien nom- « breux , c^ hommes : y aurait-il tant de cœurs amis du « mal ? »
« Ononthio repartit : « On compte plusieurs milliers de « Français ainsi condamnés à Texil; on les bannit, parce « qu'ils veulent adorer Dieu à des autels nouvellement éle- «t vés *. »
« — Ainsi , m'écriai-je , c'est la voix de plusieurs milliers « de Français malheureux que je viens d'entendre an milieu « de cette pompe française. O nation incompréhensible ! d'une « main vous faites des libations au manitou des joies , de l'an- « tre vous arrachez vos frères à leur foyer ! vous les forcez « d'abandonner , avec toutes sortes de misères , leurs génies « domestiques! »
« — Chactas ! Chactas ! s'écria vivement Ononthio , on ne « parle point de cela ici. »
« Je me tus ; mais le reste des jeux me parut empoisonné : incapable de fixer mes pensées sur les mœurs et les lois des Européens, je regrettai amèrement ma cabane et mes déserts.
« Nous nous retrouvâmes avec délices chez Ononthio. Heureux , me disais-je en cédant au sommeil , heureux ceux qui ont un arc , une peau de castor , et un ami !
I Les protestants. Révocation de Tédit de Nantes, dragonnades.