‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 21 sur 59 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« BUS des portes de TAurore comme toi de celles du couchant, • eux pour être ambassadeurs à notre cour ' , toi pour servir « sur nos galères ; mais eux et toi pour payer également un « tribut à notre génie , et faire de ce siècle un siècle à jamais « miraculeux.

« Du reste, ces Sauvages de Tlnde sont plus heureux au- « jourd'hui que ceux de la Louisiane, car ils trouvent du <t moins ici à parler le langage de leur patrie. Ces guerriers « blancs , qui s'entretiennent avec eux , sont des voyageurs A qui ont recueilli les simples des montagnes , ou les débris « de l'antiquité *.

« Ces autres hommes , resserrés dans l'embrasure de cette « fenêtre , sont des savants que la munificence de notre roi a « été chercher jusque dans une terre ennemie , pour les coin- •I bler de bienfaits. Les lettres qu'ils tiennent à la main, et « qu'ils parcourent avec tant d'intérêt, sont la correspou- « dance de plusieurs sachems qui , bien que nés daus des « pays divers, forment en Europe une illustre république, « dont Paris est le centre. Par ces lettres ils s'apprennent « mutuellement leurs découvertes : l'un d'entre eux , au mo- « ment où je te parle , vient de trouver le vrai système de la « nature, et un autre lui fait passer en réponse ses calculs sur « Tinfini 3.

<i ISon loin de ces étrangers, tu peux remarquer un homme « qui raisonne avec une grande force : c'est un fameux sa- « chem , de ceux que nous appelons philosophes. Albion est « sa patrie ; mais depuis quelque temps il s'est exilé sur les ri^ « ves bataves , d'où il est venu rendre hommage à la France <

« Eh bien ! continua notre hôte , que penses-tu mainte- <i nant de notre nation ? Trouves-tu ici assez d'hommes et de « choses extraordinaires ? Des prélats aussi différents de talent « que de principes, des gens de lettres remarquables par le « contraste de leur génie , des bureaux de beaux esprits en

> Ambassadeurs de Siaiii. — ^ Tournefort, Boucher, Gcrbillon, Cliar' din. ctc — ^ Newton , Lcibnitz. — ♦ Locke.

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<« guerre, des filles de la volupté intriguant avec des moines « auprès du trône, des courtisans se disputant leurs dépouil- « les mutuelles, des généraux divisés, des magistrats qui ne <( s'entendent pas, des ordonnances admirables, mais trans- « gressées; la loi, proclamée souveraine, mais toujours sus- •« pendue par la dictature royale; un homme envoyé aux ga- « 1ères pour un temps, mais y demeurant toute sa vie ; la pro- '< priété déclarée inviolable , mais confisquée par le bon « plaisir du maître ; tous les citoyens libres d'aller où ils veu- « lent et de dire ce qu'ils pensent , sous la réserve d'être ar- «t rêtés s'il plaît au roi , et d'être envoyés au gibet, en témoi- » gnage de la liberté des opinions; enfin, des édifices élevés , H des manufactures formées , dés colonies fondées , la marine « créée , l'Europe à demi subjuguée, une partie de la nation « chassant une autre partie de cette nation : tel est ce siècle , « dont tu vois l'abrégé dans cette salle ; siècle qui , malgré « ses erreurs, restera modèle de gloire; siècle dont on ne « sentira bien la grandeur que lorsqu'on le prétendra sur- « passer. »

« En achevtint ces mots, mon instructeur me quitta pour aller ailleurs observer les hommes : il ne me parut pas une des moindres raretés du siècle qu'il venait de pemdre ».

« Des esclaves annoncèrent le banquet aux conviés. Des tables couvertes de fleurs , de fruits et d'oiseaux , nous offrirent leurs él^antes richesses. Le vin était excellent , la gaieté , véritable , et les propos, aussi fins que ceux des Hurons. La volage ikouessen , qui m'avait donné un siège à sa droite , se raillait de moi , et me disait : « Parle-moi donc de tes forêts. « Je voudrais savoir si en Huronie il y à , comme parmi nous , « de grandes dames qui veulent faire enfermer au couvent de « pauvres jeunes filles , parce que ces jeunes filles prétendent « jouir de leur liberté. Oh ! c'est un beau pays que le tien, « où l'on dit ce que l'on pense au Grand Chef, et où chacun « fait ce qu'il a envie de foire ! Ici c'est précisément le con-

* La Bruyère.

LITRE vr. 107

« traire : tout le inonde est obligé de mentir au Soleil , et de « se soumettre à la volonté de son voisin : c'est pour cela que « tout va chez nous à merveille. »

« Cette femme ajouta beaucoup d'autres propos où , sous Tapparence de la frivolité , je découvris des pensées très-graves. On joua gracieusement sur la réponse que j'avais faite aux sorciers de la grande hutte , et que l'ikouessen disait être admirable. « Mais, ajouta-t-elle, je veux savoir à mon tour « ce que tu as trouvé de plus sensé parmi nous. Comme je tt ne t'ai parlé ni de ta peau ni de tes oreilles, j'espère que « tu me feras une autre réponse que celle qui t'a perdu dans « Fesprit de nos philosophes, d

« — Mousse blanche des chênes qui sers à la couche des « héros, répondis-je , les galériens et les femmes comme toi « me semblent avoir toute la sagesse de ta nation. »

« Ce mot fit rire la table hospitalière , et la coupe de la liberté fut vidée en l'honneur de Chactas.

« Alors les génies des amours dérobèrent la conversation, et la tournèrent sur un sujet trop aimable. Le souvenir de la fille de Lopez remua les secrets de mon sein , et le fit palpiter. Un convive remarqua que si la passion crée des tempêtes , l'âge les vient bientôt calmer , et que l'on recouvre en peu de temps la tranquillité d'âme où l'on était avant d'avoir perdu la paix de l'enfance. Les guerriers applaudirent à cette observation ; je répondis :

« Je ne puis trouver le calme dont on jouit après l'orage , <i semblable à celui qui a précédé cet orage : le voyageur qui

- n'est pas parti n'est pas le voyageur revenu ; le bûcher « qui n'a point encore été allumé n'est pas le bûcher éteint, rt L'innocence et la raison sont deux arbres plantés aux ex- A trémités de la vie : à leurs pieds , il est vrai , on trouve égart lement le repos ; mais l'arbre de l'innocence est chargé de

- parfums , de boutons de fleurs , de jeune verdure ; l'arbre ^ de la raison n'est qu'un vieux chêne séché sur sa tige, dé-

- pouillé de son ombrage parla foudre et les vents du ciel. » « C'était ainsi que nous devisions à ce festin : je t'en ai fait

rÛ8 LES NATCHEZ.

k détail minutieux , car c'est là qu'ayant aperçu les hommes à leur plus haut point de civilisation , je te les devais peindre avec une scrupuleuse exactitude. Les choses de la société et de la nature , présentées dans leur extrême opposition , te fourniront le moyen de peser , avec le moins d'erreur possible , le bien et le mal des deux états.

« Nous étions prêts à quitter les tables , lorsqu'on apporta à notre magicienne un berceau couronné de fleurs : il renfermait un enfant du voisinage , qui réclamait , disait la nourrice , les présents de naissance. L'ikouessen connaissait les parents du nouveau-^né : elle le prit dans ses bras , lui trouva un air malicieux ' , et promit de lui donner un jour des grains de porcelaines > pour acheter des colliers ^.

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