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M fictle de vous méconnaître. Je vous avouerai d'ailleurs que « la manière dont vous venez , par hasard , de me faire de- « mander Thospitalité , m'a singulièrement touché; car, « ajouta-t-il avec un léger sourire, je suis moi-même un peu « Sauvage. »
« — Serais-tii, m'écriai-je aussitôt, ce généreux chef de la « prière qui s'est intéressé à ma liberté et à celle de mes frè- « res? Puisse le Grand Esprit te récompenser ! Je ne t'ai vu a encore qu'un moment, mais je sens que je t'aime et te res- « pecte déjà comme un sachem. »
< Mon hôte , me prenant par la main , me fît asseoir avec lui auprès d'une table. On servit le pain et le vin , la force de l'homme. Les esclaves s'étant retirés pleins de vénération pour leur maître , je commençai à échanger les paroles de la confiance avec le serviteur des autels.
« Chactas, me dit-il , nous sommes nés dans des pays bien * éloignés l'un de l'autre ; mais croyez-vous qu'il y ait entre « les hommes de grandes différences de vertus, et conséquem- « ment de bonheur ? »
« Je lui répondis : « Mon père , à te parler sans détour, je « crois les hommes de ton pays plus malheureux que ceux du « mien. Us s'enorgueillissent de leurs arts et rient de notre « ignorance ; mais si toute la vie se borne à quelques jours , « qu'importe que nous ayons accompli le voyage dans un « petit canot d'écorce , ou sur une grande pirogue chargée « de lianes et de machines? Le canot même est préférable, « car il voyage sur le fleuve le long de la terre , où il peut « trouver mille abris : la pirogue européenne voyage sur un « lac orageux , où les ports sont rares , les écueils fréquents , « et où souvent on ne peut jeter l'ancre , à cause de la proft fondeur de l'abîme.
« Les arts ne font donc rien à la félicité de la vie , et c'est « là pourtant le seul point où vous paraissez l'emporter sur « nous. J'ai été ce matin témoin d'un spectacle exécrable , « qui seul déciderait la. question en faveur de mes bois. Je « viens de frapper à la porte du riclie. et. à celle du pauvre :
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« les esclaves du riche m'ont repoussé ; le pauvre n*est lui- « même qu'un esclave.
« Jusqu'à présent j'avais eu la simplicité de croire que je « n'avais point encore vu ta nation ; ma dernière course m'a « donné d'autres idées. Je commence à entrevoir que ce « mélange odieux de rangs et de fortunes, d^opulence extra- « ordinaire et de privations excessives , de crime impuni et « d'îimocence sacrifiée , forme en Europe ce qu'on appelle « la société. 11 n^en est pas de même parmi nous : entre dans « les huttes des Iroquois , tu ne trouveras ni grands, ni petits , « ni riches , ni pauvres ; partout le repos du cœur et la liberté « de l'homme. » Ici, je fis le mieux qu'il me fut possible la peinture de notre bonheur, et je finis , comme à Fordmaire , par inviter mon hôte à se faire Sauvage.
« Il m'avait écouté avec la plus grande attention : le tableau de notre félicité le toucha : « Mon enfant , me dit-il , « je me confirme dans ma première pensée : les hommes de Cl tous les pays, quand ils ont le cœur pur, se ressem- « blent ; car c'est Dieu alors qui parle en eux , Dieu qui est « toujours lé même. Le vice seul établit entre nous des dififé- « rences hideuses : la beauté n'est qu'une ; il y a mille lai- « deurs. Si jamais je trace le tableau d'une vie heureuse et « sauvage , j'emploierai les couleurs sous lesquell)Eîs vous me « la venez de peindre.
« Mais, Chactas, je crains que dans vos opinions vous « n'apportiez un peu de préjugés, car les Indiens en ont comme « les autres hommes. Il arrive un temps où le genre humain , « trop multiplié , ne peut plus exister par la chasse : il faut « alors avoir recours à la culture. La culture entraîne des » lois; les lois, des abus. Serait-il raisonnable de dire qu'il « ne faut point de lois, parce qu'il y a des abus? Seraft-i! « sensé de supposer que Dieu a rendu la condition sociale la « pire de toutes, lorsque cette condition paraît être l'état uni- « versel des hommes ?
« Ce qui vous blesse, sincère Sauvage, ce sont nos tra- « vaux , l'inégalité de nos rangs , enfin cette violation du droit
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« naturel , qui fait que vous nous regardez comme des escla- « ves infiniment malheureux : ainsi votre mépris pour nous « tombe en partie sur nos souffrances. Mais , mon fils , s'il « existait une félicité relative , dont vous n'avez ni ne pouvez « avoir aucune idée; si le laboureur à son sillon, Tartisan « dans son atelier, goûtaient des biens supérieurs à ceux que « vous trouvez dans vos forêts , il faudrait donc retrancher « d'abord de votre mépris tout ce que vous donnez de ce M mépris à nos prétendues misères.
« Comment vous expliquerai-je ensuite ce sixième sens où •c les cinq autres viennent se confondre, le sens des beaux- « arts ? Les arts nous rapprochent de la f)ivinité ; ils nous font « entrevoir une perfection aunlessus de la nature, et qui « n'existe que dans notre intelligence. Si vous m'objectiez « que les jouissances dont je parle sont vraisemblablement « inconnues de la classe indigente de nos villes , je vous ré- « pondrads qu'il est d^^aotres plaisirs sociaux accordés à tous : «r ces pktisirs sont ceux du cœur.
« diez vous , les attachements de la famille ne sont fon- « dés que sur des rapports intéressés de secours accordés et <t rendus : chez nous , la société change ces rapports en sen- « timents. Oh s'aime pour s'aimer; on commercç d'âmes; on «i arrive au bout de sa carrière à travers une vie pleine d*a- « mour. Est-ii un labeur pénible à celui qui travaille pour « un père , une mère , un frère , une sœur? Non , Chactas , « il n'en est point ; et, tout considéré, il me semble que Ton « peut tirer de la civilisation autant de bonheur que de l'état « sauvage. L'or n'existe pas toujours sous sa forme primitive, « tel qu'on le trouve dans les mines de votre Amérique : sou- » vent il est façonné , filé , fondu en mille manières ; mais « c'est toujours de l'or.
« La condition politique qui nous courbe vers la terre , « qui oblige l'un à se sacrifier à l'autre , qtii fait des pauvres « et des riches , qui semble, en un mot, dégrader l'homme , *L est précisément ce qui l'élève : la générosité , la pitié cé- « leste, l'amour véritable , le courage dans l'adversité , toutes
« ces choses divines sont nées de cette condition politique. « Le citoyen cliaritable qui va chercher, pour la secourir, « l'humanité souffrante dans les lieux où elle se cache, peut- « il être un objet de mépris ? Le prêtre vertueux qui naguère « trempait vos fers de ses larmes sera-t-il frappé de vos dé- « dains? L'homme qui, pendant de longues années ,. a lutté « contre le malheur, qui a supporté sans se plaindre toutes « les sortes de misères , est-il moins admirable dans sa force « que le prisonnier sauvage, dont le mépris se réduit à bra- ^ ver quelques heures de tourments?
>« Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant; si « elles sont nécessah-ement plus nombreuses dans l'ordre so- « cial que dans l'ordre naturel, l'état de société, qui nous « rapproche davantage de la Divinité, est doue un état supé- " rieur à celui de nature.
« Il est parmi nous d'ardents amis de leur patrie, des cœurs <( nobles et désintéressés, des courages magnanimes, des « âmes capables d'atteindre à. ce qu'il y a de plus grand. » Songeons , quand nous voyons un misérable , non à ses « haillons , non à son air humilié et timide , mais aux sacri- « fices qu'il fait, aux vertus quotidiennes qu'il est obligé de « reprendre chaque matin avec ses pauvres vêtements ,.pour «1 affronter les tempêtes de la journée! Alors , loin de le re- » garder comme un être vil , vous lui porterez respect. Et <c s'il existait dans la société un homme qui en possédât les «i vertus sans en avoir les vices , serait-ce à cet homme que « vous oseriez comparer le Sauvage ? En paraissant tous les « deux au tribunal du Dieu des chrétiens , du Dieu véritable . « quelle serait la sentence du juge? Toi , dirait-il au Sauvage, « tu ne fis point de mal, mais. tu ne fis point de bien. Qu'il « passe à ma droite , celui qui vêtit l'orphelin , qui protégea « la veuv« , qui réchauffa le vieillard , qui donna à manger a au Lazare; car c'est ainsi que j'en agis, lorsque j'habitais « entre les hommes. »
« Ici le chef de la prière cessa de se faire entendre. Le n.)iel distillait de ses lèvres; l'air se cahnait autour de lui a
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mesure qti' il parlait. Ce qu'il faisait éfMrouver n'était pas des transports , mais une succession de sentiments paisibles et ineffables; H y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie , je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle langueur de grâces , qu'aucune expression ne peut rendre. Saisi de respect et d*amour, je me jetai aux pieds de ce bon génie.
« Mon père , lui dis-je , tu viens de faire de moi un nouvel «< homme. Les objets s'of&ent à mes yeux sous des rapports « qui m'étaient auparavant inconnus. O le plus vénérable «( des sachems, chaste et pure hermine des vieux chênes, « que ne puis-je t'emmener dans mes forêts ! Mais , je le sens, « tu n'es pas fait pour habiter parmi des Sauvages ; ta place « est chez un peuple où Ton peut admirer ton génie et jouir « de tes vertus. Je vais bientôt rentrer dans les déserts du « nouveau monde ; je vais reprendre la vie errante de l'Indien ; « après avoir conversé avec ce qu'il y a de plus sublime dans « la société , je vais entendre les paroles de ce qu'il y a de c plus simple dans la nature : mais, quels que soient les lieux «. où le Grand Esprit conduise mes pas , sous l'arbre , au bord « du fleuve , sur le rocher, je rappellerai tes leçons , et je târ « obérai de devenir sage de ta sagesse.
« — Mon fils , me répondit mon hôte en me relevant \ chair que homme se doit à sa patrie : .mon devoir me retient sur « ces bords, pour y faire le peu de bien dont je suis capable; « le vôtre est de retourner dans votre pays. Dieu se sert sou- « vent de l'adversité comme d'un marchepied pour nous éle- (c ver ; il a permis contre vous une injustice, afin de vous ren- « dre meilleur. Partez, Chactas ; allez retrouver votre cabane. « Moins heureux que vous, je suis enchaîné dans un pa- « lais. Si je vous ai inspiré quelque estime , répandez-la sur « ma nation , de même que je chéris la vôtre ; devenez parmi « vos compatriotes le protecteur des Français. N'oubliez pas •t que , tous tant que nous sommes , nous méritons plus de « pitié que de mépris. Dieu a fait l'homme comme un épi
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« de blé ; sa tige est fragile , et se tourmente au moindre « soufDe, mais son grain est excellent.
« SouTenez-Tous enfin, Gbactas, que si les habitants de « votre pays ne sont eneore qu'à la base de Féch^lle sociale, « les Français sont loin d'être arrivés au sommet : dans la « progression des lumières croissantes, nous paraîtrons nous- <« mêmes des barbares à nos arrière-neveux. T9e vous Irritez « donc point contre cette civilisation qui appartient à notre « nature, contre une civilisation qui peulrétretin jour, en- « vahissant vos forêts , les remplira d*un peuple où la liberté » de rhomme policé s'unira à Tindépendance de l'homme «( sauvage. »
A Le chef de la prière se leva; nous marchâmes lentement vers la porte. « Je ne suis pas ici chez moi, me dit-il; je re- « tourne au palais d'un prince dont l'éducation me fut con- « fiée. Si je puis vous être utile , ne craignez pas de vous « adresser à mon zèle ; mais vous autres Sauvages, vous avez « peu de chose à demander aux rois. »
« Je répondis : « Ta bonté m'enhardit; je laisse en Franee « un père qui languit dans l'adversité. Demande son nom « à toutes les infortunes soulagées , elles te diront qu'il s'ap- « pelle Lopez. »
« A ces paroles , que je prononçai d'une voix altérée, un génie porta les larmes que j'avais aux yeux dans ceux de mon hôte. Cet hôte, plem de bonté, m'apprit que le chef de la prière qui visitait mes chaînes à Marseille loi avait raconté les traverses de mon ami , et les liens qui m'unissaient à cet Espagnol ; que déjà Lopez était à l'abri de Findigence , et qu'il retournerait Ûentôt riche et heureux dans sa vieille patrie. On ftvait même adouci le sort d'Honfroy, mon compagnon de boulet.
« Ces mots inondèrent mon cœur d'un torrent de joie,* et la vivacité de ma reconnaissance m'ôta la force de l'exprimer. Cependant l'homme miséricordieux avait tiré un cordon qui correspondait à un écho d'airain : à la voix de cet écho , les
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esclaves accoururent, et nous conduisirent aux degrés de marbre. Là , je dis un dernier adieu au pasteur des peuples; je pleurais comme un Européen. Je brisai mon calumet en signe de deuil , et j'entonnai à demi-voix le chant de Tabsence : « Bénissez cette cabane hospitalière , ô génie des « fleuves errants ! que Tlierbe ne couvre jamais le sentier « qui mène à ses portes , jour et nuit ouvertes au voyageur ! »
Tandis que ma voix attendrie résonnait sous le vestibule/ le prêtre , les yeux levés vers le cid , offrait à Dieu sa prière. Les serviteurs tombèrent à genmix, et reçurent la bénédiction que le sacrificateur pacifique répandit sur moi. Alors ^ dans un grand désordre, je descendis précipitamment les degrés. Parvenu au dernier marbre , je levai la tête et j'aperçus mon hôte S qui, penché sur les fleurs de bronze, me suivait complaisamment de ses regards : bientôt il se retira, comme s'il se sentait trop ému. Je restai quelque temps immobile, dans l'espérance de le revoir; mais le retentissement des portes que j'entendis se fermer m'avertit qu'il était temps de m'arracher de ce lieu. Dans la cour et sous les péristyles , une foule indigente attendait les bienfaits du maître charitable : je joignis mes vœux à ceux que faisaient pour lui tant d'infortunés, et je sortis de cette cabane , plein de reconnaissance , d'admiration et d'amour.
a Ononthio reçut enfin l'ordre de son départ et du nôtre. Nous quittâmes Paris , pour nous rendre à un golfe du lac sans rivages '. Comme notre traîneau passait sur un pont d'où l'on découvrait la file prolongée des cabanes du grand village , je m'écriai : « Adieu , terre des palais et des arts^ « adieu , terre sacrée où j'aurais voulu passer ma vie , si les « tombeaux de mes ancêtres ne s'élevaient loin d'ici ! »
« Je me laissai retomber au fond du traîneau. Oui , mon fils , j'éprouvai de vifs regrets en quittant la France. Il y a quelque chose dans l'air de ton pays que Ton ne sent point ailleurs , et qui ferait oublier à un Sauvage même ses foyers paternels.
• Féiielon. ~ ' La mer.
«t INous fîmes un voyage charmant jusqu'au port où pôiis* attendaient les vaisseaux. Nous roulâmes d'abord sur des chaussées bordées d'arbres à perte de vue ; ensuite nous descendîmes au bord d'un fleuve' qui coulait dans un vallon enchanté. On ne voyait que des laboureurs qui creusaient des sillons, ou des bergers qui paissaient des troupeaux. Là , le vigneron effeuillait le cep sur une colline pierreuse ; ici , le cultivateur appuyait les branches du pommier trop chargé ; plus loin , des paysannes chassaient devant elles Tâne paresseux qui portait le lait et les fruits à la ville , tandis que des barques , traînées par de forts chevaux , rebroussaient le cours du fleuve. Des étrangers , des gens de guerre, des commerçants , allaient et venaient sur toutes les voies publiques. Les coteaux étaient couronnés de riants villages ou de châteaux solitaires. Les tours des cités apparaissaient dans les lointains ; des fumées s'élevaient du milieu des arbres : on voyait se dérouler la brillante écharpe des campagnes , toute diaprée de l'azur des fleuves , de l'or des moissons , de la pourpre des lignes , et de la verdure des prés et des bois.
« Ononthio me disait : « Tu vois ici , Chactas , l'excuse des « fêtes de Versailles : dans toute l'étendue dé la France , « c'est la même richesse ; les travaux seulement et les pay- « sages diffèrent , car ce royaume renferme dans son sein « tout ce qui peut servir aux besoins ou aux délices de la vie. « L'attention que l'œil du maître donne à l'agriculture s'é- « tend sur les autres parties de l'État. Nous avons été cher- « cher jusque dans les pays étrangers les hommes qui pou- " vaient faire fleurir le commerce et les manufactures. Ce roi « qui t'a paru si superbe, si occupé de ses plaisirs, travaille « laborieusement avec ses sachems ; il entre jusque dans les « moindres détails. Le plus petit citoyen lui peut soumettre « des plans, et obtenir audience de lui : de la même main qu'il « protège les arts et fait c(;der l'Europe à nos armes , il cor- " rigc les lois et introduit l'unité dans nos coutumes.
' La Loin;.