‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 59 · LIVRE Vit. fil · texte numérisé non relu

LIVRE Vit. fil

« Une veuve qui, du lit désert où elle est couchée, voit les toiles de Finsecte suspendues sur sa tête , se plaint de l'abandon de sa cabane ; ainsi la laborieuse matrone , dont je recevais rhospitalité , adressa les paroles de Tinjure à son époux , en raccusant d'oisiveté. Le guerrier frappa rudement son épouse : je me hâtai d'étendre le calumet de paix entre mes hôtes , et d'apaiser la colère qui monte du cœur au visage en nuage de sang. J'eus alors pour la première foià l'idée de la dégradation européenne dans toute sa laideur. Je vis l'homme abruti par la misère , au milieu d'une famille afEsimée , ne jouissant point des avantages de la société , et ayant perdu ceux de la nature.

« Je me levai ; je mis un grain d'or dans la main du guerrier, je rinvitai à venir s'asseoir avec* sa famille dans ma cabane. « Ah ! » s'écria mon hôte tout ému , « quoique vous ne « soyez qu'un Iroquois , on voit bien que vous êtes un roi « des Sauvages. — Je ne suis point un roi , » répondis-je en me hâtant de quitter cette cabane, où j'avais trouvé quelques vertus primitives poussant encore faiblement au milieu des vices de la civilisation : le bouquet de romarin que nos chefs décédés emportent avec eux au tombeau prend quelquefois racine sur l'argile même de l'homme, et végète jusque dans la main des morts.

« J'avoue qu'après de telles expériences , je fus prêt à renoncer à mes études, à retourner chez Ononthio. En vain je cherchais ta nation et des mœurs , et je ne trouvais ni les secondes ni la première. La nature me semblait renversée ; je ne la découvrais , dans la société , que comme ces objets dont on voit les images inverties dans les eaux. Génie propice qui arrêtâtes mes pas , qui m'engageâtes à continuer mes recherches , puissiez-vous , en récompense des faveurs que vous m'avez faites, puissiez-vous approcher le plus près du Grand Esprit ! Sans vous , sans votre conseil , je ne serais pas ce que je suis, je n'aui'ais pas connu un homme qui m^a réconcilié avec les hommes, et de qui mes cheveux blancs tiennent le peu de sagesse qui les couronne.

112 LES NATCHFZ.

« Je marchais le cœur serré j la tête baissée , lorsque la voix de deux esclaves , qui causaient à la porte d'une cabane , me tira de ma rêverie. Mon premier mouvement fut de m'éloigner ; mais , frappé de Tair d'honnêteté des deux esclaves , je me sentis disposé à faire une dernière tentative. Je m'avançai donc , et , m'adressant au plus vieux des serviteurs : « Va, lui diS'je , apprends à ton maître qu'un guerrier étran- « ger a faim. »

« L'esclave me regarda avec étonnement , mais je ne vis point l'impudence et la bassesse dans ses regards. Sans me répondre , il entra précipitamment dans les cours de la cabane, et, revenant quelques moments après tout hors d'haleine , il me dit : « Seigneur Sauvage , mon maître vous « prie de lui faire rh^nneur^d'entrer. » Je suivis aussitôt le bon esclave.

« Nous montons les degrés de marbre qui circulaient autour d'une rampe de bronze. Nous traversons plusieurs huttes où régnait, avec la paix , une demi-lumière , et nous arrivons enfin à une cabane pleine de colliers *. Là , je vis un iiomme occupé à tracer sur des feuilles les signes de ses pensées. Il était assez maigre, et d'une taille élevée : un air de bonté intelligente était répandu sur son visage ; l'expression de ses yeux ne se saurait décrire : c'était un mélange de génie et de tendresse ,. une beauté, ne sais laquelle , que jamais peintre n'a pu exprimer. Ainsi me le raconta depuis Ononthio.

« Chactas, me dit l'homme en se levant aussitôt qu'il m'a- « perçut, nous ne sommes déjà plus des étrangers l'un à « l'autre. Un de mes parents, qui a prêché notre sainte reli- « gion en Amérique, se hâta de m'écrire lorsque vous fûtes « si injustement arrêté. Je sollicitai , de concert avec le gou- « verneur du Canada , votre délivrance , et nous avons eu le « bonheur de l'obtenir. Je vous ai vu depuis à Versailles , et, « d'après le portrait qu'on m'a fait de vous , il me serait dif-

» De livres, de papiers, etc. lue bibliothèque.

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