LIVRE VIII. !2îy
sur la terre; je me rétirai de nouveau au fond de l'antre, avec la fourrure du monstre que j'avais terrassé. Je remerciai le Grand Esprit qui m'avait fait Sauvage, et qui me donnait dans ce moment tant d'avantage sur l'homme policé. Mes pieds étaient rapides ; mon bras, vigoureux ; ma vie, habituée aux déserts : un génie ami des enfants, le Sommeil, fils de Tin- Qocenceet de la Nuit, ferma mes yeux, et je bus le frais sumac du Meschacebé dans la coupe dorée des Songes.
« Les sifflements du courlis et le cri de la barnacle, perchée sur les framboisiers de la grotte, m*annoncèrent le retour du matin : je sors. Je suspends par des racines de fraisiers les restes de la victime à mes épaules ; j'arme mon bras d'une branche de pin ; je me fais une ceinture de joncs où je place mon poignard, et, comme un lion marin, je m'avance le long des flots.
« Pendant mon séjour chez les Cinq-Nations iroquoises, le commerce et la guerre m'avaient conduit chez les Esquimaux, et j'avais appris quelque chose de la langue de ce peuple. Je savais que l'île » de mon naufrage s'approchait, dans la région de l'étoile immobile », des côtes du Labrador : je cherchai donc à remonter vers ce détroit.
« Je marchai autant de nuits qu'une jeune femme qui n'a point encore nourri de premier né reste dans le doute sur le fruit que son sein a conçu : craignant de tromper son époux» elle ne confie ses tendres espérances qu'à sa mère ; mais aux défaillances de cette femme, annonces mystérieuses de l'homme; à son secret, qui éclate dans ises regards, le père devine son bonheur, et, tombant à genoux, offre au Grand Esprit son fils à naître.
« Je traversai des vallées de pierres revêtues de mousse, et au fond desquelles coulaient des torrents d'eau demi-glacée t des bouquets de framboisiers, quelques bouleaux, une multitude d'étangs salés couverts de toutes sortes d'oiseaux de mer, variaient la tristesse de la scène. Ces oiseaux me procu-
» Terre-Neuve. — ^ Etoile polaire.
raient une abondante nourriture, et des fraises, des os^es^ des racines, ajoutaient à la délicatesse de mes banquets.
« Déjà mes pas étaient arrivés au détroit des tempêtes. Les côtes du Labrador se montraient quelquefois par delà les flots au coucher et au lever du soleil. Dans l'espoir de rencontrer quelque navigateur, je cheminais le long des grèves; mais lorsque j'avais franchi des caps orageux, je n'apercevais qu'une suite de promontoires aussi solitaires que les premiers.
« Un jour j'étais assis sous un pia : les flots étaient devant moi ; je m'entretenais avec les vents delà mer et les tombeaux de mes ancêtres. Une brise froide s'élève des régions du nord, et un reflet lumineux voltige sous la voûte du ciel. Je découvre une montagne de glace flottante; poussée par le vent, elle s'approche de la rive. Manitou du foyer de ma cabane , dites quel fut mon étonncment lorsqu'une voix, sortant de recueil mobile, vint frapper mon oreille. Cette voix chantait ces paroles dans la langue des Esquimaux :
« Salut, esprit des tempêtes ! salut, ô le plus beau des fils « de l'Océan!
« Descends de ta colline, où l'importun soleil ne luit jamais; « descends, charmante Élina! Embarquons-nous sur cette « glace. Les courants nous emportent en pleine mer; les « loups marins viennent se livrer à Tamoursur la même glace « que nous. »
« Sois-moi propice, esprit des tempêtes, ô le plus beau des a fils de l'Océan!
<i Élina, je darderai pour toi la baleme; je te ferai un ban- « deau pour garantir tes beaux yeux de l'éclat des neiges; je n te creuserai une demeure sous la terre, pour y habiter avec « un feu de mousse ; je te donnerai trente tuniques impénéa trables aux eaux de la mer. Viens sur le sommet de notre « rocher flottant. Nos amours y seront enchaînées par les « vents, au milieu des nuages et de l'écume des flots.
« Salut , esprit des tempêtes , ô le plus beau des fils de l'O- « céan! »
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« Tel était ce chant extraordiaaire. Couvrant mes yeux de ma main, et jetant dans les flots une partie de mon vêtement, ie m'écriai : « Divinité de cette mer dont je viens d'entendre « la voix, soyez-moi propice; favorisez mon retour. » Aucune réponse ne sortit de la montagne, qui vint s'échouer sur les sables à quelque distance du lieu où j'étais assis.
« J'en vis bientôt descendre im homme et une femme, vêtus de peaux de loups marins. Aux caresses qu'ils prodiguaient à un côofant, je les reconnus pour mari et femme. Ainsi Ta voulu le Grand Esprit; le bonheur est de tous les peuples et de tous les climats : le misérable Esquimau, sur son écueil de glace, est aussi heureux que le monarque européen sur son trône ; c'est le même instinct qui fait palpiter le cœur des mères et des amantes dans les neiges du Labrador et sur le duvet des cygnes de la Seine.
« Je dirige mes pas vers la femme , dans Tespérance que l'homme accourrait au secours de son épouse et de son enfant. L'esprit qui m'inspira cette pensée ne trompa point mon attente. Le guerrier s'avance vers moi avec fureur : il était armé d'un javelot surmonté d'une dent de vache marine : se». yeux sanglants étincelaient derrière ses ingénieuses lunettes ; sa barbe rousse, se joignant à ses cheveux noirs, lui donnait un air affreux. J'évite les premiers coups démon adversaire, et m'âançant sur lui je le terrasse.
« Élina, arrêtée à quelque distance, fiadsait éclater les signes de la plus vive douleur; ses genoux fléchirent; elle tomba sur le rocher. Comme le pois fragile qui s'élève autour de la gerbe de maïs, sa fleur délicate se marie au blé robuste, et joint ainsi la grâce à la vie utile de son époux; mais si la pierre tranchante de l'Indienne vient à moissonner l'épi, l'humble pois, qu'une tige amie ne soutient plus, s'affaisse, et couvre de ses grappes fenées le sol qui l'a vu naître : ainsi la jeune Sauvage était tombée sur la terre. Elle tenait embrassé son fils, tendre fleur de son sein.
« Je rassure l'Esquimau vaincu : je le caresse en passant la main sur ses bras, comme un chasseur encourage ranimai fidèle
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qui le guide au fond des bois ; FËsquimau se relève à demi, et presse mes genoux, en signe de reconnaissance et de faiblesse. Dans cette attitude, il n'avait rien de rampant à la manière de. TRurope : c'était Thomme obéissante la nécessité.
« La femme revient de son évanouissement. Je l'appelle; elle fait un pas vers nous, fuit, revient, et, toujours resserrant le cercle, s'approche de plus en plus de son maître et de son mari. Bientôt elle met les mains à terre, et s'avance ainsi jusqu'à mes pieds. Je prends l'enfant qu'elle portait sur son dos; je lui prodigue des caresses : ces caresses apprivoisèrent tellement la mère de l'enfant, qu'elle se mit à bondir de joie à mes côtés. Lorsqu'un guerrier emporte dans ses bras un chevreau qu'il a trouvé sur la montagne, la mère, traînant ses longues mamelles , et , surmontant sa frayeur, suit avec de doux bêlements le ravisseur, qu'elle semble craindre d'irriter contre le jeune hôte des forêts.
« Aussitôt que l'Esquimau eut reconnu mon droit de force, il devint aussi soumis qu'il s'était montré intraitable. Je descendis la côte avec mes deux nouveaux sujets, et je leur fis entendre que je voulais passer au Labrador.
« L'Esquimau va prendre sur le rocher de glace des peaux de loup marin que je n'avais pas aperçues ; il les étend avec des barbes de baleine ; il en forme un long canot ; il recouvre ce canot d'une peau élastique. Il se place au milieu de cette espèce d'outre, et m'y fait entrer avec sa femme et son enfant : refermant alors la peau autour de ses reins, semblable à Michabou lui-même, il gourmande les mers.
« Un traîneau parti du grand village de tes pères, au moment où nous quittâmes l'île du naufrage, n'aurait atteint le palais de tes rois qu'après notre arrivée aux rivages du Labrador. C'était l'heure où les coquillages des grèves s'entr'ouvrent au soleil, et la saison où les cerfs commencent à changer de parure. Les génies :me préparaient encore une nouvelle destinée : je commandais, j'allais servir.
« Nous ne tardâmes pas à rencontrer un parti d'Esquimaux. Ces guerriers, sans s'informer des arbres de mon pays, ni du
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nom de ma mère, me chargèrent de Tattirail de leurs pêches, et me contraignirent d*entrer dans un grand canot. Ils armèrent mon bras d'une rame, comme si depuis longtemps leurs manitous eussent été en alliance avec les miens, et nous remontâmes le long des rochers du Labrador.
« Les deux époux, naguère mes esclaves, s'étaient embarqués avec nous ; ils ne me donnèrent pas la moindre marque de pitié ou de reconnaissance : ils avaient cédé à mon pouvoir, ils trouvaient tout fîimple que je subisse le leur : au plus fort l'empire, au plus fuible Tobéissance.
<r Je me résignai à mon sort.
« Nous arrivâmes à une contrée où le soleil ne se couchait plus. Pâle et élargi, cet astre tournait tristement autour d'un ciel glacé ; de rares animaux erraient sur des montagnes inconnues. D'un cô é s'étendaient des champs de glace, contre lesquels se brisait une mer décolorée; de l'autre, s'élevait une terre hâve et nue , qui n'offrait qu'une morne succession de haies solitaires et de caps décharnés. Nous cherchions quelquefois un asile dans des trous de rochers, d'où les aigles marins s'envolaient avec de grands cris. J'écoutais alors le bruit des vents répétés par les échos de la caverne, et le gémissement des glaces qui se fendaient sur la rive.
« Et ce,pendant , mon jeune ami , il est quelquefois un charme à ces régions désolées. Rien ne te peut donner une idée du moment où le soleil , touchant la terre , semblait rester immobile , et remontait ensuite dans le ciel , au lieu de descendre sous l'horizon. Les monts revêtus de neige , les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes , les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes ; toute cette scène , éclairée comme à la fois par les feux du couchant et par la lumière de l'aurore, brillait des plus tendres et des plus riches couleurs : on ne savait si on assistait à la création ou 5 la fin du monde. Un petit oiseau -, semblable à celui qui chante la nuit dans tes bois , faisait entendre un ramage plaintif. L'amour amenait alors le sauvage Ksquimau sur le rocher où l'attendait sa compagne : ces no-
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ces de riiomme aux dernières bornes de la terre n'étaient ni sans pompe ni sans félicité.
« Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fin. Un soir le soleil se coucha et ne se leva plus. Une aurore stérile, qui n'enfanta point Tastre du jour , parut dans le septentrion. Nous marchions à la lueur du météore , dont les flammes mouvantes et livides s'attachaient à la voûte du ciel comme à une surface onctueuse.
« Les neiges descendirent; les daims, les caribous, les oiseaux même, disparurent : on voyait tous ces animaux passer et retourner vers le raidi : rien n'était triste comme cette migration qui laissait l'homme seul. Quelques coups de foudre qui se prolongeaient dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvait entendre, semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ; tout mouvement cessa , et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel.
» Anssitôt mes hâtes s'occupèrent à bâtir des cabanes de neige : elles se composaient de deux ou trois chambres , qui communiquaient ensemble par des espèces de portes abaissées. Une lampe de pierre , remplie d'huile de baleine , et dont la mèche était faite d'une mousse séchée , servait à la fois à nous réchauffer et à cuire la chair des veaux marins. I^a voûte de ces grottes sans air fondait en gouttes glacées ; on ne pouvait vivre qu'en se pressant les uns contre les autres, et en s'abstenant , pour ainsi dire , de respirer. Mais la faim nous forçait encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il fallait aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.
« Mes botes avaient alors des joies si sauvages, que j'en étais moi-même épouvanté. Après ime longue abstinence , avions-nous dardé un phoque, on le traînait sur la glace : la matrone la plus expérimentée montait sur l'animal palpitant, lui ouvrait la poitrine , lui arrachait le foie, et en buvait l'huile avec avidité. Tous les hommes , tous les enfants.se jetaient sur la proie, la déchiraient avec les dents, dévoraient les