LIVRE VIIÏ
chairs crues ; les cliiens , accourus au banquet, en partageaient lés restes, et léchaient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du monstre recevait une part de la victime plus grande que celle des autres ; et lorsque , gonflé de nourriture, il ne se pouvait plus repaître, sa femme, en signe d'amour , le forçait encore d'avaler d'horribles lambeaux, qu'elle lui enfonçait dans la bouche. Il y avait loin de là , René , à ma visite au palais de tes rois , et au souper chez l'élégante tkouessen.
« Un chef des Esquimaux vint à mourir; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte, où l'humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains , ceux des dogues , et les débris des poissons, étaient jetés à la porte de nos cabanes ; l'été, fondant le tombeau de glace qui croissait autour de ces dépouilles , les laissait pêle-mêle sur la terre.
« Un jour nous vîmes arriver, sur un traîneau que tiraient six chiens à longs poils , une famille alliée à celle dont j'étais l'esclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d'où elle était venue ; mon maître l'accompagna et m'ordonna de le suivre.
« La tribu d'Esquimaux chez laquelle nous arrivâmes n'habitait point , comme la nôtre , dans des cabanes de neige ; elle s'était retirée dans une grotte dont on fermait l'ouverture avec une pierre. Comme on voit , au commencement de la lune voyageuse , des corneilles se réunir en bataillons dans quelque vallée , ou comme des fourmis se retirent sous une racine de chêne, ainsi cette nombreuse tribu d'Esquimaux était réfugiée dans le souterrain.
a Je fis le tour de la salle , pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand Esprit luimême doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme ù^é , dont la tête était enveloppée dans la dépouille d'une bête sauvage. Je le saluai en lui disant : « Mon père ! » Ensuite j'ajoutai : « Tu as beaucoup honoré tes parents , car je « vois que le ciel t'a accordé une longue vie. Kn faveur de mon
i36 LFS NATCHEZ.
« respect pour tes aïeux , permets-moi de m'asseoir sur la « natte à tes côtés. Si je savais où une douce mort a déposé « les os de tes pères , je te les aurais apportés pour te réjouir. »
« Le vieillard souleva son bonnet de peau d'ours , et me regarda quelque temps, en méditant sa réponse. T>ïou, le bruit des ailes de la cigogne qui s'élève d'un bocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à l'oreille d'une vierge, que ne le furent pour moi les paroles de cet homme , lorsque je retrouvai sur ses lèvres , dans l'antre des affreux Esquimaux , le langage du prêtre divin des bords de la Seine.
« Je suis fils de la France , me dit le vieillard : lorsque nous « enlevâmes aux enfants d'Albion les forts bâtis aux. confins « du Labrador , je suivais le brave d'Iberville. Ma tendresse « pour une jeune fille des mers me retint dans ces régions dé- (1 solées , où j'ai adopté les mœurs et la vie des aïeux de celle « que j'aimais. »
« Tels que dans les puits des savanes d' Atala on voit sortir des canaux souterrains l'habitant des ondes , brillant étranger que l'amour a égaré loin de sa patrie , ainsi , 6 Grand Esprit, tu te plais à conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta providence. René, on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les plus civilisés des hommes, ils en deviennent , quand ils le veulent , les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer , nous autres Sauvages ; ils trouvent plus aisé de se faire Sauvages cx)mme nous. La solitude n'a point de chasseurs plus adroits , de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter les tourments du cadre de feu * avec la fortitude des Indiens mêmes , et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Serait-ce que le dernier degré de la civilisation touche à la nature? Serait-ce que le Français possède une sorte de génie universel qui le rend propre à toutes les vies , à tous les climats ? Voilà ce que pourrait seule décider la sa-
' Les tourments que l'on fait subir aux prisonniers de guerre.
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gesse du père Aubry , ou du chef de la prière ' qui corrigea l'orgueil de mon ignorance.
< Je passai la saison des neiges dans la société du vieillard demi-sauvage , à m'instruire de tout ce qui regardait les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels jliabitais.
R L'hiver finissait ; la lune avait regardé trois mois , du haut des airs , les flots fixes et muets qui ne réfléchissaient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi, et s'évanouit : elle revint, s'agrandit et se colora. Un Esquimau, envoyé à la découverte, nous apprit , un matin , que le soleil allait paraître : nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vi&. L'astre* se montraun moment à l'horizon , mais il se replongea soudain dans la nuit , comme un juste qui , élevant sa tête rayonnante du séjour des morts , se recoucherait dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre : nous poussâmes un cri ée joie et de deuil.
R Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin, dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. L» surface solide des fleuves se détacha des rivages ; on entendit pour premier bruit le cri d'un oiseau ; ensuite quelques ruis* seaux murmurèrent : les vents retrouvèrent la voix. ËBÛn les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d'une eau troublée se précipitèrent desmontagnes ; des monceaux de neige tombèrent avec fracas des rocs escarpés : le vieil Océan , réveillé au fond de ses. abîmes , rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine , répandit sur ses rivages les marées mugissantes.
« A ce signal, les pêcheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles , amours. Et moi , me dérobant par la fuite à mon maître je m^avançai vers les régions du midi et du couchant, dans l'espoir de rencontrer les sources de mon fleuve natal.
• Fénclon,
i38 LES NATCIIEZ.
« Après avoir traversé d'immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, j'arrivai chez les Sioux, hommes chéris des génies pour leur hospitalité , leur justice , leur piété, et pour la douceur de leurs mœurs.
<« Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri et du Meschacebé , sans chef et sans loi \ ils paissent de nombreux troupeaux dans les savanes.
« Aussitôt qu'ils apprirent l'arrivée d'un étranger , ils accoururent, et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué, qui comptait six garçons et un grand nombre de gendres , obtint la préférence ; on déclara qu'il la méritait comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je fus introduit dans une tente de peaux de bufïle , ouverte de tous cotés, supportée par quatre piquets, et dressée au bord d'un courant d'eau. Les autres tentes , sous lesqueUes on apercevait les joyeuses familles , étaient distribuées çà et là dans les plaines.
« Après que les femmes eurent lavé mes pieds, on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte ayant fait des libations de lait et d'eau de fontaine au paisible Tébée, génie pastoral de ces peuples, conduisit jnes pas à un lit d'herbe, recouvert de la toison d'une chèvre. Accablé de lassitude , je m'endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière, aux chants des pasteurs, et aux rayons du soleil couchant , qui , passant horizontaleipent sous la tente, fermèrent avec leurs baguettes d'or mes paupières ap-
« Le lendemain, je me préparai à quitter mes hôtes ; mais il me fut impossible de m'arracher à leurs sollicitations. Chaque f&mille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoire , que l'on ne se lassait point d'entendre et de me faire répéter.
« De toutes les nations que j'ai visitées , celle-ci m'a paru la plus heureuse : ni misérable comme le pécheur du Labrador, ni cruel comme le chasseur du Canada , ni esclave comme jadis le Natchez, ni corrompu comme l'Européen , le
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Sioux réunit tout ce qui est désirable chez l'homme sauvage et chez Thomme policé. Ses mœurs sont douces comme les plantes dont il se nourrit ; il fuit les hivers , et , s'attachant au pEintemps, il conduit ses troupeaux de prairie en prairie : ainsi la voyageuse des nuits, la lune, semble garder dans les {daines du ciel les nuages qu'elle mène avec elle ; ainsi Thirondelle suit les fleurs et les beaux jours; ainsi la jeune fille , dans ses gracieuses chimères , laisse errer ses pensées de rivages en rivages et de félicités en félicités.
« Je pressais mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin, au lever du soleil, je fus étonné de voh* tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils , et me conduit au milieu des anciens : ils étaient assis en cercle à Tombre d'un petit bocage d'où Ton découvrait toute la plaine. Les jeunes gens se tenaient debout autour de leurs pères.
« Nadoué prit la parole, et me dit : « Ghactas, la sagesse de « nos vieillards a examiné ce qu'il y avait de mieux pour la « nation des Sioux. ISous avons vu que le manitou de nos « foyers n'allait point avec nous aux batailles , et qu'il nous « livrait à l'ennemi , car nous ignorons les arts de la guerre, a Or, vous avez le cœur droit ; l'expérience des hommes a « rempli votre âme d'excellentes choses : soyez notre chef, a défendez-nous; régnez avec la justice. Nous quitterons A pour vous les coutumes des anciens jours ; nous cesserons n de former des familles isolées ; nous deviendrons un peu- « pie : par là vous acquerrez une gloire immortelle.
« Or voici ce que nous ferons : vous choisirez la plus belle « des filles des Sioux. Chaque famille vous offrira quatre gé- « nisses de trois ans, avec un fort taureau , sept chèvres plei- « nés , cinquante autres donnant déjà une grande abondance « de lait , et six chiens rapides qui pressent également les « chevreuils , les cerfs et toutes les bêtes fauves. Nous join- « drons à ces dons quarante toisons de buffles noirs pour « couvrir votre tente. En voyant vos grandes richesses, nul « ne pourra s'empêcher de vous réputer heureux. Que les gé-
« mes vous gardent de rejeter notre prière ! Votre [ère n^esl « plus; votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu'un étran- « ger dans votre patrie. Si nous allions vous maudire dans « notre douleur , vous savez que le Grand Esprit accomplit u les malédictions prononcées parlés hommes simples. Soyez « donc touché de notre peine , et entendez nos paroles. »
« l^rappé des flèches invisibles d'un génie, je demeurai muet au milieu de rassemblée. Rompant enfln le silence , je répondis : « O Nadoué, que les peuples honorent, je vous <> dirai la vérité toute pure. Je prends à témoin les manitous « hospitaliers du foyer où je reçus un asile , que la parole » du mensonge n'a jamais souillé mes lèvres : vous voyez si « je suis touché. Sioux des savanes , jamais Taccueil que j'ai •> reçu de vous ne sortira de ma mémoire. Les présents que « vous m'offrez ne pourraient être rejetés par aucun homme « qui aurait quelque sens; mais, je suis un infortuné con- « damné à errer sur la terre. Quel charme la royauté m'offri- « rait-elie? Craignez d'ailleurs de vous donner un maître : un « jour vous vous repentiriez d'avoir abandonné la liberté. Si « d'injustes ennemis vous attaquent, implorez le ciel ; il vous « sauvera , car vos mœurs sont saintes.
« O Sioux ! puisqu'il est vrai que je vous ai inspiré quel- « que pitié , ne retenez plus mes pas ; conduisez-moi aux ri- « ves du Meschacebé ; donnez-moi un canot de cyprès : que A je descende à la terre des sassafras. Je ne suis point un mé-- « chant que les génies ont puni pour ses crimes ; vous n'a- « vez pomt à craindre la colère du Grand Esprit en favorisant « mon retour. Mes songes, mes veilles, mon repos, sont <( tout remplis des images d'une patrie que je pleure sans « cesse. Je suis le plus misérable des chevreuils des bois; ne « fermez pas l'oreille à mes plaintes. »
« Les bergers furent attendris : le Grand Esprit les avait faits compatissants. Quand le mvrmurede la foule eut cessé, Nadoué me dit : « Les hommes sont touchés de vos paroles, « et les génies le sont aussi. Nous vous accordons la pirogue • du retour. Mais contractons d'abord l'alliance : rasseni-
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« bloiis des pierres pour en faire" un haut lieu , et mangeons
« Or cela fut fait comme il avait été dit : le manitou de Nadoué , celui des Sioux , celui des Natchez , reçurent le sacrifice. L'alliance accomplie, et trouvée parfaitement beUe par les pasteurs , je marchai avec eux pendant six jours pour arriver au Meschacebé ; mon cœur tressaillait en approchant. Du plus loin que je découvris le fleuve, je me mis à courir vers lui ; je m'y élançai comme un poisson qui , échappé du filet , retombe plein de joie dans les flots. Je m'écriai en portant à ma bouche l'eau sacrée :
« Te voilà donc enfin , ô fleuve qui coules dans le pays de « Chactas ! fleuve où mes parents me plongèrent en venant « au monde ! fleuve où je me jouais dans mou enfance avec « mes jeunes compagnons! fleuve qui baignes la cabane de « mon père et l'arbre sous lequel je fus nourri l Oui , je te re- « connais! Voilà les osiers phants qui croissent dans on lit « aux Natchez , et que j'avais accoutumé de tresser en cor- « beilles; voilà les roseaux dont les nœuds me servaient de « coujfe. C'est bien encore le goût et la douceur de ton onde, « et cette couleur qui ressemble à celle du lait de nos trouer peaux. »
» Ainsi je parlais dans mon transport , et les délices de la patrie coulaient déjà dans mon cœur. Les Sioux , doués de simplicité et de justice, se rejouissaient de mon bonheur. J'embrassai Nadoué et ses fils; je souhaitai toutes sortes de dons à mes hôtes, et, entrant dans ma pirogue chargée de présents, je m'abandonnai au cours du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rive me saluaient du geste et de la voix ; moi-même je les regardais en faisant des signes d'adieu^ et priant les génies d'accorder leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de nous donner des marques d'amour jusqu'au détour d'un promontoire qui me déroba la vue des pasteurs ; mais j'entendais encore le son de leurs voix affaiblies , que les brises dispersaient sur les eaux , le long des rivages du fleuve.
142 LES NATCHBZ.
<i Maintenant chaque heure me rapprochait de ce champ paternel dont j'étais absent depuis tant déneiges. J'en étais sorti sans expérience, dans ma dix-septième lune des fleurs; j'allais y rentrer dans ma trente-troisième feuille tombée , et plein de la triste connaissance des hommes. Que d'aventures éprouvées ! que de régions parcourues ! que de peuples les pas de mes malheurs avaient visités ! Ces réflexions roulaient dans mon esprit, et le courant entraînait ma nacelle.
« Je franchis l'embouchure du IVlissouri. Je vis à l'orient le désert des Casquias et des Tamarouas , qui vivent dans les républiques unies; au confluent de l'Ohio, fils de la montagne Alleghany et du fleuve Monhougohalla, j'aperçus le pays des Chéroquois , qui sèment comme l'Européen, et des Wabaches, toujours en guerre avec les Illinois. Plus loin je passai la rivière Blanche, fréquentée des crocodiles, et l'Aken. sas, qui se joint au Meschacebé parla rive occidentale. Je remarquai à ma gauche la contrée des Chicassas, venus du midi et celle des Yasous , coureurs des montagnes ; à ma droite je laissai les Sélonis et les Pànimas , qui boivent les eaux du ciel et vivent sous des latauiers. Enfin je découvris la cime des hauts magnolias qui couronnent le village des INatchez. Mes yeux se troublèrent , mon cœur flotta dans mon sein : je tombai sans mouvement au fond de ma pirogue, qui , poussée [>ar la main du fleuve , alla s'échouer sur la rive.
« Bocages de la Mort , qui couvrirez bientôt de votre ombre les cendres du vieux Chactas ! chênes antiques, mes contemporains de solitude ! vous savez quelles furent mes pensées , quand , revenu de l'atteinte du génie de la patrie , je me trouvai assis au pied d'un arbre , et livré à une foule curieuse qui s'empressait autour de moi. Je regardais le ciel , la terre , le fleuve , les Sauvages , sans pouvoir ni parler, ni déclarer les transports de mon âme. Mais lorsqu'un des inconnus vint à prononcer quelques mots en natchez , alors , soulagé et tout en pleurs , je serre dans mes bras ma terre na- ^1^) j'y ^0^1^ mes lèvres comme un amant à celles d'une amante; puis me relevant :