‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 35 sur 59 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

« meurs, comment ferai-je pour t'aller rejoindre? Souviens- « toi de nos manitous dans la bataille. Voici la chaîne d'or « de notre amitié , qui m'avertira de tout ce que tu feras. « Taurais voulu au moins que tu eusses été mon frère avant « de me quitter. Ma sœur faime; tout le monde le dit; il « n'y a que toi qui l'ignores. Tu ne lui parles jamais d'a- « mour. Comment ! ne la trouves-tu pas belle ? Ton âme est- « elle «igagée ailleurs? Je suis Outougamiz, qu'on appelle <( le Simple , parce que je n'ai point d'esprit; mais je serai « toujours heureux de t'aimer, soit que je devienne malheu- <c reuxou heureux pa toi. » Ainsi parla le Sauvage : René le pressa sur son sein, et des pleurs d'attendrissement mouillèrent ses yeux.

Bientôt la tribu se mit en marche , ayant le Soleil à sa tête. Toutes les familles étaient accourues sur son passage : les femmes et les enfants pleuraient. Céluta pouvait à peine contenir les mouvements de sa douleur, et suivait des regards le frère d'Amélie. Chactas bénit en passant son filsadoptif , et regretta de ne le pouvoir suivre. La petite Mila , à moitié confuse , cria à René : « Ne va pas mourir ! » et rentra , toute rougissante, dans la foule. Le capitaine d' Artaguette salua le frère d'Amélie lorsqu'il passa devant lui , en Tinvitant à se souvenir de la gloire de la France. Ondouré fermait la marche : il devait commander la tribu , dans le cas où le vieux Soleil succomberait aux fatigues de la marche , ou sous les coups de l'ennemi.

A peine la tribu de l'Aigle s'était éloignée des Natchez , que des inquiétudes se répandirent parmi les habitants du foit Rosalie. Les colons découvrirent les traces d'un complot parmi les noirs , et l'on disait qu'H avait des ramifications chez les Sauvages. En effet, Ondouré entretenait depuis longtemps des intelligences avec les esclaves des blancs : il avait fait entendre à leur oreille le doux nom de liberté , pour se servir d'eux , si jamais ils pouvaient devenir utiles à son ambition. Un jeune nègre, nommé Imley, chef de cette as-

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sociation mystérieuse , cultivait une concession voisine de la cabane de Céluta et d'Outougamiz.

Ces récits sont portés à Fébriano. Le renégat , que la soif de Tor dévore , voit, dans les circonstances où se trouvent les Natchez , une possibilité de destruction dont profiteraient à la fois son avarice et sa lubricité. Fébriano recevait des présents d'Ondouré , et Finstruisait de tout ce qui se passait au conseil des Français ; mais, dans l'absence de ce chef, n'ayant plus de guide, il cnit trouver roccasion de s^enrichir de la dépouille des Sauvages.

Comme un dogue que son gardien réveille, Fébriano se lève aux dénonciations de ses agents secrets : il se prépare aux desseins qu'il médite par Faccomplissement des rites de son culte abominable.

Enfermé dans sa demeure , il commence , demi-nu , une danse magique représentant le cours des astres. Il fait ensuite sa prière , le visage tourné vers le temple de l'Arabie , et il lave son corps dans des eaux immondes. Ces cérémonies achevées , le moine mahométan redevient guerrier chrétien : il enveloppe ses jambes grêles du drap funèbre des combats; il endosse l'habit blanc 'des soldats de la France. Une touffe de franges d'or, semblable à celle qui pendait au bouclier de Pallas, embrasse, comme une main, l'épaule gauche de Fébriano : il place sur sa poitrine un croissant d'où jaillissent des éclairs ; il suspend à son baudrier une épée à la poignée d'argent, à la lame azurée, qui enfonce une triple blessure dans le flanc de l'ennemi : abaissant sur ses sourcils le chapeau de Mars, le renégat sort, et va trouver Chépar.

Pareil à la tunique dévorante qui , sur le mont OEta , fit périr Hercule , Thabit du grenadier français se colle aux os du fils des Maures , et fait couler dans ses veines les poisons enflammés de BcUone. Le commandant n'a pas plutôt aperçu Fébriano , qu'il se sent lui-même possédé de la fureur guerrière , comme si le démon des combats secouait , par sa crinière de couleuvres , la tête d'une des trois Gorgones.

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« Illustre chef, s'écrie Fébriano, c'est avec raison qu'on « vous donne les louanges de prudence et de courage; vous « savez saisir Toccasion , et tandis que les plus braves d'en- « tre nos ennemis sont partis pour une guerre lointaine, vous <i jugez qu'il est à propos de se saisir des terré; des rebelles. « Les trêves sont au moment d'expirer, et vous ne prétendez « pas qu'on les renouvelle. Vous savez de quels dangers la « colonie est menacée : on soulève les esclaves : c'est un « misérable nègre, voisin de l'habitation du conspirateur « Adario , et de la demeure du Français adopté par Chactas , « c'est Imley que Ton désigne comme le chef de ce complot. « J'apprends avec joie que vous avez donné des ordres , que « tout est en mouvement dans le camp , et que si les factieux « refusent les concessions demandées , les cadavres des en* « nemis du roi deviendront la proie des vautours. »

Par ce discours plein de ruse , Fébriano évite de blesser l'orgueil de Chépar, toujours prêt à se révolter contre un conseil direct. Charmé de voir attribuer à sa prudence des choses auxquelles il n'avait pas songé , le commandant répond h Fébriano : « Vous m'avez toujours paru doué de pénétration. « Oui , je connaissais depuis longtemps les machinations des a traîtres. Les dernières instructions de la ISouvelle-Orléans « me laissent libre : je pense qu'il est temps d'en finir. Allez « déclarer aux Sauvages qu'ils aient à céder les terres , ou « qu'ils se disposent à me recevoir avec les troupes de mon a maître. »

Fébriano , dérobant au commandant un sourire ironique , se hâte d'aller porter aux Natchez la décision de Chépar. Le père Souél , retiré à la mission des Yazous , n'était plus au fort Rosalie pour plaider la cause de la justice , et d'Artaguette reçut l'ordre de se préparer aux combats , et non aux discours.

Le conseil des sachems se rassemble : on écoute les paroles et les menaces du messager français.

«« Ainsi , lui répond Chactas , vous profitez de l'absence de « nos guerrieis pour refuser le renouvellement des traités :

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« cda est-il digne du courage de la noble nation dont vous « vous dites Finterprète? Qu'il soit fait selon la volonté du « Grand Esprit ! Nous désirions vivre en paix , mais nous » saurons nous immoler à la patrie. »

Derni^ essai de la modération et de la prudence î Chactas veut aller lui-même présenter encore le calumet au fort Rosalie : les sachems comptaient sur l'autorité de ses années ; ils y comptai^it vainement. Les habitants de la colonie poussaient le commandant à la violence; Fébriano l'obsédait par le récit de divers complots : dans un camp on désire la guerre, et le soldat est plus sensible à la gloire qu'à la justice. Tout précipitait donc les partis vers une première action. Non-seulement Chépar refusa la paix, mais, à l'instigation de Fébriano, il retint Chactas au fort Rosalie. « Plus ce vieillard est re- « nommé , dit le commandant , plus il est utile de priver les « rebelles de leur meilleur guide. J'estime Chactas , à qui le « grand roi offrit autrefois un rang dans notre armée : on « ne lui fera aucun mal ; il sera traité ici avec toutes sortes « d'égards ; mais il n'ira pas donner à des factieux le moyen « d'échapper au châtiment.

« — Français , dit Chactas , vous étiez destinés à violer deux « fois dans ma personne le droit des nations. Quand je Âis » arrêté au Canada , on pouvait au moins dire que ma main « maniait la hache; mais que craignez-vous aujourd'hui d'un « vieillard aveugle .î* — Ce ne sont pas tes coups que nous « craignons, s'écrièrentà la fois les colons, mais tes conseils. »

Chépar avait espéré que là captivité de leur premier sachem, répandant la consternation parmi les Natchez , les amènerait à se soumettre au partage des terres : il en fut autrement. La rage s'empare de tous les cœurs ; on s'assemble en tumulte , on délibère à la hâte. L'enfer, qui voit ses desseins près d'être renversés , songe à sauver le culte du Soleil de Pattaque imprévue des Français. Satan appelle à lui les esprits de ténèbres : il leur ordonne de soutenir les Natchez par tous les, moyens dont il a plu à Dieu de laisser la puissance au génie du mal. Afin de donner aux Indiens le temps de se préparer.

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le prince des démons déchaîne un ouragan dans les airs , soulève le Meschacebé, et rend pendant quelques jours les chemins impraticables. Profitant de cette trêve de la tempête , les liatchez envoient des messagers aux nations voisines : la jeunesse s'empresse d'accourir.

Chépar n'attendait que la fin de Forage pour marcher au grand village des Natchez. La sixième aurore ramena la sérénité , et vit les soldats français porter en avant leurs drapeaux ; mais l'inondation de la plaine contraignit l'armée à faire un long détour.

Aussitôt que la Renommée eut annoncé aux ]Vatcbez la nouvelle de l'approche de Fennemi , l'air retentit de gémissements : les femmes fuient, emportant leurs enfants sur leurs épaules , et laissant les manitous suspendus aux portes des cabanes abandonnées. On voit s'agiter les gu^riers qui n'ont eu le temps de se préparer au combat ni par les jeûnes , ni par les potions sacrées , ni par Fétude des songes. Le cri de guerre, la chanson de mort, le son de la danse d'Areskoui, se mêlent de toutes parts. Le bataillon des Amis, la troupe des jeunes gens se dispose à descendre à la contrée des âmes : Outougamiz est à la tête de ce bataillon sacré. Outougamiz seul «st triste : il n'a point son compagnon , le guerrier blanc , à ses côtés.

Céluta vient trouver son frère; elle le serre dans ses bras , elle le prie de ménager ses jours. « Songe, lui dit-elle, « ô mon aigle protecteur , que je suis née avec toi dans le nid « de notre mère. Le cygne que tu as choisi pour ami a volé « aux rivières lointaines; Chactas est prisonnier; Adario va « peut-être recevoir la mort ; d'Artaguette est dans les rangs « de Fennemi : que me restera-t-il , si je te perds ? »

« — Fille de Tabamica, répond Outougamiz, souviens-toi « du repas funèbre. Si Fhomme blanc était ici , le soin lui « en appartiendrait ; mais voilà son manitou d'or sur mon « cœur ; il me préservera de tout péril , car il m'a parlé ce « matin, et m'a dit des choses secrètes. Rassure-toi donc : « invoauons F Amitié, et les génies oui punissent les oppres-

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« seurs. Ne crois pas que les Français soient les plus nom« « breux; en combattant pour les os de nos pères, nos pères « combattront pour nous. Pïe les vois-tu pas , ces aïeux , « qui sortent des bocages funèbres ? « Courage ! nous crient- « ils, courage ! Ne soufirez pas que l'étranger viole nos cen- « dres; nous accourons à votre secours avec les puissances « de la nuit et de la tombe ! » Crois-tu , Céluta , que les en- « nemis puissent résister à cette pâle milice? Entends-tu la « Mort, qui marche à la tête des squelettes, armée d'une « massue de fer? O Mort, nous ne redoutons point ta pré* « sence : tu n'es pour nos cœurs innocents qu'un génie pai- « sible. »

Ainsi parle Outougamiz dans l'exaltation de son âme. Céluta est entraînée dans les bois par Mila et les matrones.

Toute la force des Natchez est dans la troupe de jeunes hommes que les sachems ont placée autour des bocages de la Mort. Les sachems eux-mêmes forment entre eux un bataillon qui s'assemble dans le bois, à l'entrée du temple du Soleil : la nation, ainsi divisée, s'était mise sous la protection des tombeaux et des autels. Une admiration profonde saisis^ sait le cœur à l'aspect des vieillards armés : on voyait se mouvoir, dans l'obscurité du bois, leurs têtes chauves ou blanr chies, comme les ondes argentées d'un fleuve, sous la voilte des chênes. Adario , qui commande les sachems , et qui s'élève au-dessus d'eux de toute la hauteur du front, ressemble a l'antique étendard de cette troupe paternelle. Non loin , sur un bûcher, le grand prêtre fait des sacrifices , consulte les esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi, aux approches des tempêtes de l'hiver, quand la brise du soir apporte l'odeur des feuilles séchées , la corneille , perchée sur un arbre dépouillé , prononce des paroles sinistres.

Bientôt, aux yeux éblouis des Natchez, sort du fond d'une vallée la pompe des troupes françaises , semblable au feu annuel dont les Sauvages consument les herbages et qui s'étend comme un lac de feu. Indiens, à ce spectacle vous sentîtes une sorte d'étonnement furieux; la patrie, enchantant

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