‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 36 sur 59 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

VOS âmes , les défendait de la terreur, mais non de la surprise. Vous contempliez les ondulations régulières , les mou< vements mesurés , la superbe ordonnance de ces soldats. Audessus des flots de l'armée se hérissaient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau , qui tremblent dans le courant d'un fleuve.

Un vieiUard se présente seul devant les guerriers de la France. D'une main il tient le calumet de paix , de l'autre il lève une hache dégouttante de sang : il chante et danse à la fois, et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumjy|ltueux et paisibles. Tour à tour il invoque la fureur des jeux d'Areskoui et l'ardeur des luttes de l'amour, la terreur de la bataille des héros et le charme du combat des grâces et de la lyre. Tantôt il tourne sur lui-même en poussant des • cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d'un augure qui préside à la fête des moissons. Le visage de ce vieillard est rigide; son regard , impérieux; son front, d'airain : tout son air décèle le père de la patrie et l'enthousiaste de la liberté. On mène l'envoyé des Natchez à Chépar.

Debout au milieu d'une foule de capitaines , sans s'incliner , sans fléchir le genou , il parle ainsi au commandant des Français :

«Mon nom est Adario : de père en fils, tous mes ancé- « très sont morts pour la défense de leur terre natale. Je te « viens, delà part des sachems, redemander Chactas et te « proposer une dernière fois la paix. Si j'avais été le chef de « ma nation , tu ne m'eusses vu que la hache à la main. Que « veux-tu.^ Quels sont tes desseins ? Que t'avons-nous fait ?

a Prétends-tu nous piassacrer dans les cabanes où nous « avons donné l'hospitalité à tes pères , lorsque , faibles et « étrangers , ils n'avaient ni huttes pour se garantir des fri. « mas, ni'maïs pour apaiser leur faim?

« Si tu persistes à nous opprimer, sache qu'avant que nous « te cédions les tombeaux de nos ancêtres, le soleil se lèvera « où il se couche , les chênes porteront les fruits du noyer , * et le vautour nourrira les petits de la colombe.

158 LES NATGHEZ.

« Tu as violé la fol publique en arrêtant Ghactas. Je n'ai~ « pourtant pas craint de meprésenter devant toi : ou ton cœur « sera rappelé à des sentiments d'équité , ou tu commettras •« une nouvelle injustice : dans le premier cas , nous aurons « la paix ; dans le second , tu combleras la mesure. Le Grand « Esprit se chargera de notre vengeance.

« Choisis : voilà le calumet de paix , fume ; voici la hache « de sang , frappe. »

Tel qu'un fer présenté à la forge se pénètre d'une pourpre brûlante, ainsi le visage de Chépar s'allume des feux de la colère au discours du Sauvage. L'indomptable vieillard levait sa tête au-dessus de l'assejnblée émue, comme un chêne américain qui , laissé debout sur son sol natal , domine de sa tige inflexible les moissons de l'Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :

« Rebelle , ce pays appartient au roi mon maître ; si tu « oses t'opposer au partage des terres que j'ai distribuées aux « habitants de la colonie , je ferai de ta nation un exemple « épouvantable. Retire-toi , de peur que je ne te fasse éprou- « ver le châtiment épargné à Chaetas. »

« — Et moi , s'écrie Adario brisant le calumet de paix , je « te déclare , au nom des Natchez , guerre éternelle ; je te dét( voue toi et les tiens à l'implacable Athaênsic. Viens faire un « pain digne de tes soldats avec le sang de nos vieillards, le lait « de nos jeunes épouses, et les cendres de nos pères ! Puissent « mes membres, quand ton fer les aura séparés de mon corps, « se ranimer pour la vengeance, mes pieds marcher seuls con- « tre toi, ma main coupée lancer la hache, ma poitrine « éteinte pousser le cri de guerre, et jusqu'à mes cheveux, ré- « seau funeste , tendre autour de ton armée les inévitables 6- « lets de la mort ! Génies qui m'écoutez , que les os des oppres- « seurs soient réduits en poudre, comme les débris du calumet « écrasés sous mes pieds ! que jamais l'arbre de la paix n'én tende ses rameaux sur les ^Natchez etsufles Français , tant « qu'il existera un seul guerrier des deux nations, tant que « les mères continueront d'être fécondes chez ces peuples ! »

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Il dit : les démons exaucent sa prière; ils sortent de Tabîme, et remplissent les cœurs d'une rage infernale. Le jour se voile , le tonnerre gronde , les mânes hurlent dans les forêts, et les femmes indiennes entendent leur fruit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hache au milieu des guerriers : la terre s'entr'ouvre et la dévore ; on Fentend tomber dans de noires profondeurs. Les capitaines français ne se peuvent empêcher d'admirer le courage du vieillard, qui , retourné au milieu des siens , leur adresse ce discours :

« Natchez , aux armes ! Assez longtemps nous sommes « restés assis sur la natte ! Jeunesse, que Fhuile coule sur vos « cheveux, que vos visages se peignent, que vos carquois se « remplissent , que vos chants ébranlent les forêts. Désen- « nuyons nos morts !

« Il vit infâme celui qui fuit : les femmes lui présentent la « pagne qui voile la pudeur; il siège au conseil parmi les ma- « trônes. Mais celui qui meurt pour son pays, oh ! comme il « e&t honoré! Ses os sont recueillis dans des peaux de cas- « tor , et déposés au tombeau des aïeux ; son souvenir se mêle « à celui de la religion protégée, de la liberté défendue , des « moissons recueillies. Les vierges disent à Fépoux de leur ft choix , sur la montagne : a Assure-moi que tu seras sem- « blable à ce héros. Son nom devient la garantie de la publi- « que félicité, le signal des joies secrètes des familles.

« Sois-nous favorable , Areskoui ! ton casse-tête est armé « de dents de crocodile ; le couteau d'escalpe est à ta cein- « ture : ton haleine exhale , comme celle des loups , Todeur « du carnage; tu bois le bouillon de la chair des morts dans « le crâne du guerrier. Donne à nos jeunes fils une envie ir- « résistihle de mourir pour la patrie : qu'ils sentent une « grande joie lorsque le fer de Fennemi leur percera le « cœur ! »

Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario , et les Sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang, et attend Fordre de la marche. Le grand prêtre saisit une torche, et se place à quelques pas en avant. Sa tunique, tachée du

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sang des victimes , claque dans Tair; des serpents, qu'il a la pouvoir de charmer, sortent en sifQant de sa poitrine, et s'entrelacent autour du simulacre de Foiseau do la nuit qui surmonte sa chevelure : telle les poëtes ont peint la Discorde , entre les bataillons des Grecs et des Troyens. Le jongleur entonne la chanson de la guerre, que répète le bataillon des Amis : ainsi, sur les ondes de TEurotas . les cygnes d'Apollon chantaient leur dernier hymne, en se préparant à rejoindre les dieux.

Alors le prince des ténèbres appelle le Temps , et lui dit : <t Puissance dévorante que j'ai enfantée, toi qui te nourris de « siècles, de tombeaux et de ruines, rival de l'Éternité assise » au ciel et dans l'enfer, ô Temps , mon ûls, si je t'ai préparé « aujourd'hui une ample pâture, seconde les efforts de ton « père. Tu vois la faiblesse de nos enfants; leur petite troupe « est exposée à une destruction qui renverserait nos projets : « vole sur les deux flancs de Tarmée indienne, coupe les bois « antiques, pour en faire un rempart aux Natchez ; rends » inutile la supériorité du nombre chez les adorateurs de no- « tre implacable ennemi. »

Le Temps obéit; il s'abat dans la forêt, avec le bruit d'un aigle qui engage ses ailes dans les branches des arbres : les deux armées ouïrent sa chute, et tournèrent les yeux de ce côté. Aussitôt on entend retentir , dans la profondeur du désert, \es coups delà hache de ce bûcheron qui sapé également les monuments de la nature et ceux des hommes. Le père et le destructeur des siècles renverse les pins, les chênes, les cyprès , qui expirent avec de sourds mugissements : les solitudes de la terre et du ciel demeurent nues, en perdant les colonnes qui les unissent.

Le prodige étonne les deux armées : les Français le prennent pour le ravage d'un nouvel ouragan, les Natchez y voient la protection de leurs génies. Adario s'écrie : « Les « manitous se déclarent pour les opprimés, marchons! «Tout s'ébranle. Les Français, formés en bataille, s'émerveillent de voir ces hommes demi-nus qui s'avancent en chantant Gon-

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t-re le canon et Fétincelante baïonnette. Quel courage n'inspire s-tu point , sublime amour de la patrie !

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