‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 59 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Le conseil dessacheins s'assemble : Oudouré, appelé devant ce conseil, fait le récit de l'expédition. Selon ce récit, les Natchez avaient trouvé les Illinois venant eux-mêmes attaquer les Natchez : dans le combat produit par cette rencontre, la victoire s'était déclarée en faveiu» des premiers, mais malheureusement le Soleil était tombé mort , percé d'une flèche. « Quant au coupable auteur de cette guerre, ajouta Ondouré, « resté au pouvoir de l'ennemi, il expie à présent même, dans H le cadre de feu, le châtiment dû à son sacrilège. »

Ondouré aurait bien voulu accuser de lâcheté son rival ; mais René, blessé trois fois en défendant le Soleil, avait fait si publiquement éclater sa valeur aux yeux des Sauvages, qu'Ondouré même fut obligé de rendre^ témoignage à cette valeur.

« Devenu chef des guerriers, reprit-il, j'aurais poursuivi « ma victoire, si l'un de vos messagers ne m'eût apporté b « nouvelle de l'attaque des Français : j'ai commandé la re- « traite, et suis accouru à la défense de nos foyers. >»

Pendant le récit d'Ondouré, la Femme Chef avait donné des signes d'un trouble extraordinaire : on la vît rougir et pâlir. D'après quelques mots échappés à son coupable amant lorsqu'il marcha aux Illinois, Akansie ne douta point que la flèche lancée contre le vieux Soleil ne fût partie de la main d'Ondouré. Le criminel lui-même se vint bientôt vanter auprès de la jalouse Indienne, d'avoir fait commencer le règne du jeune Soleil. « Ma passion pour vous, diMl, m'a emporté trop loin « peut-être : disposez de moi, et ne songez qu'à établir votre « puissance. » Ondouré espérait se faire nommer édile par le crédit de la Femme Chef, et gouverner la nation comme tuteur du souverain adolescent.

La mort du vieux Soleil opérait une révolution dans l'État : en lui expirait un des trois vieillards qui avaient aboli la tyrannie des anciens despotes deslSatcUez. Il ne restait plus que Chactas et Adario, tous deux au moment de disparaître.

Chactas conçut des soupçons sur le genre de mort de son ami : on ne disait point de quel côté la flèche avait frappé le

chef centenaire; on ne rapportait point le corps de ce vénérable chef, bien qu'on eût obtenu la victoire. Un bruit courait » parmi les guerriers de la tribu de l'Aigle, que le Soleil avait été blessé par derrière, qu'il était tombé sur le visage, et que, longtemps défendu à terre par le guerrier blanc, l'un et l'autre, indignement abandonnés, étaient demeurés vivants aux mains de l'ennemi.

Ce bruit n'avait que trop de fondement : telle était l'affreuse vérité; René et le Soleil avaient été faits prisonniers. Les Illinois se consolèrent de leur défaite en se voyant maîtres du Grand Chef des Natchez : non poursuivis dans leur retraite, ils emmenèrent paisiblement leurs victimes.

Après un mois depaarche, de repos et de chasse, ils arrivèrent à leur grand village : là, les prisonniers devaient être exécutés. Par un raffinement de barbarie, on avait pris soin de panser les blessures du frère d'Amélie et du Soleil : les captifs étaient gardés jour et nuit, avec les précautions que le démon de la cruauté inspire aux peuples de l'Amérique.

Lorsque les Illinois découvrirent leur grand village, ils s'arrêtèrent pour préparer une entrée triomphante. Le chef de la troupe s'avança le premier , en jetant les cris de mort. Les guerriers venaient ensuite, rangés deux à deux : ils tenaient, par l'extrémité d'une corde, René et le chef des INatchez, à moitié nus, les bras liés au-dessus du coude.

Le cortège parvint ainsi sur la place du village : une foule curieuse s'y trouvait déjà assemblée; cette foule se pressait, s'agitait, dansait autour du vieux Soleil et de son compagnon : telles, dans un soir d'automne, d'innombrables hirondelles voltigent autour de quelques ruines solitaires; tels les habitants des eaux se jouent dans un rayon d'or qui pénètre les vagues du Mesehacebé, tandis que les fleurs des magnolias,, détachées par le souffle de la brise, tombent en pluie sur la surface de Tonde.

Lorsq^ie l'armée et tous les Sauvages furent réunis dans le lieu de douleur, le grand prêtre donna le signal du prélude

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des supplices, appelé, par l'horrible Athaensic ' , les caresses, aux prisonniers.

Aussitôt les Indiens, rangés sur deux lignes, frappent avec des bâtons de cèdre le chef des Natchez : celui-ci, sans hâter sa marche, passe entre ses bourreaux, comme un fleuve qui roule la lenteur de ses flots entre deux rives verdoyantes. René s'attendait à vpir tomber la victime; il ignorait que ces maîtres en supplice évitaient de porter les coups aux parties mortelles, afin de prolonger leurs plaisirs. «Vénérable sachem, s*écriait « le frère d'Amélie, quelle destinée! Moi, je suis jeune, je « puis souffrir; mais vous! »

Le Soleil répondit : « Pourquoi me plains-tu? je n'ai pas « besoin de ta pitié. Songe à toi , rappelle tes forces. L'épreuve « du feu commencera par moi, parce que je suis un cliéne « desséché sur ma tige, et propre à m'embraser rapidemoit. « J'espère jeter une flamme dont la lumière éclairera ma pa- <t trie et réchauffera ton courage. »

Après ces traitements faits à la vieillesse^ le jeune Français eut à supporter les mêmes barbaries ; ensuite les deux prisonnîeiis furent conduits dans une cabane, où on leur prodigua tous les secours et tous les plaisirs. L'oiseau de Minerve canadienne brise le pied de ses victimes, et les engraisse dans son aire durant les beaux jours, pour les dévorer dans la saison des frimas.

La nuit vint : René, couvert de blessures, était couché sur une natte, à l'une des extrémités de la cabane. Des gardes veillaient à la porte. Une femme vêtue de blanc, une couronne de jasmin jaune sur la tête, s'avance dans l'ombre; on entendait couler ses larmes. « Qui es-tu? « dit René en se soulevant avec peine. « Je suis la Fiergedes dernières amours », « répondit l'Indienne. Mes parents ont demandé pour moi « la préférence , car ils haïssent Venclao que j'aime. Vœlà « pourquoi je pleure à ton chevet. Je m'appelle Nélida. »

René répondit, dans la langue des Sauvages : « Les baisers

* liA Y6ng.eance. — ' Voyez, poar Texplication. de cctujsagc, Téoisocte

« d^une bouche qui n'est point aimée sont des épines qui per- « cent les lèvres. Nélida, va retrouver Venclao; dis-lui que « Fétranger des sassafras a respecté ton amour et ton mal- « heur. » A ces mots, la iîlle des Illinois s'écria : » Manitou « des infortunés, écoute ma prière 1 Fais que ce prisonnier « échappe au sort qu'on lui réserve ! Il n'a. point flétri mon « sein: puisse sa bien-aimée lui être attachée comme l'épouse « de l'alcyon, qui porte aux rayons du soleil son époux lan- « guissant sous le poids des années ! »

En achevant ces paroles, la yierge des dernières amours prit les fleurs de jasmin qui couvraient ses cheveux, et les déposa sur le front de René : mœurs extraordinaires , dont la trame semble être tissue par les Muses et par les Furies.

« Couronnée de ta' main, » dit le jeune homme à Nélida, « la victime sera plus agréable au Grand Esprit. » René, depuis longtemps, avait assez de la vie; content de mourir, il offrait au ciel les tourments qu'il allait endurer pour l'expiation de ceux d'Amélie.

Dans ce moment les gardes entrèrent, et la fille des Illinois se retira.

Elle vint, l'heure des supplices : les Indiens racontèrent que l'astre de la lumière, épouvanté, ne sortit point ce jour-là du sein des mers, et qu'Athaënsic, déesse des vengeances, éclaira seule la nature. Les prisonniers furent conduits au lieu de l'exécution.

Le chef des ]>ïatchez est attaché à un poteau, au pied duquel s'élevait un amas d'écorces et de feuilles séchées : le frwe d'Amélie est réservé pour la dernière victime. Le grand prêtre parait au milieu du cercle que formait la foule autour du poteau : il tient à la main une torche, qu'il secoue en dansant. Bientôt il communique le feu au bûcher : on eût cru voir un de ces sacrifices offerts par les anciens Grecs sur les bords de l'Hellespont : le mont Ida, le Xantlie et le Simoïs pleuraient Astyanax et les ruines fumantes d'Ilion.

On brûle d'abord les pieds du vieillard, aussi tranquille au feu du bûcher que s'il eût été assis, aux rayons du matin, à

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la porte de sa cabane. Le sachem chante au milieu des tourments qui le conduisent à la tombe, comme Féponx répète ]e cri d'hyméuée en s'approchant du lit nuptial. Les bourreaux , irrités , épuisent la fécondité de leur infernal génie. Ils enfoncent dans les plaies de Fami de Chactas des éclisses de pin enflammées, et lui crient : « Éclaire-nous donc main- « tenant, ô bel astre' ! » Tel un soleil, couronnant son front du feu le plus doux , se couche au milieu du concert de la nature : ainsi parut aux Illinois la victime rayonnante.

Athaënsic souffle sa rage dans les cœurs : un jongleur, qu'une louve avait nourri dans un antre du Niagara , se précipite sur le sachem , lui arrache la peau de la tête , et répand des cendres rougies sur le crâne découvert du vieillard. La douleur abat le chef des Natchez aux pieds de ses ennemis.

Bientôt réveillé d'un évanouissement dont il s'indigne , il saisit un tison , appelle et défie ses persécuteurs : cantonné au milieu de son bâcher , il est un moment la terreur de toute une armée. Un faux pas le livre de nouveau aux inventeurs des tortures : ils se jettent sur le vieillard; la hache coupe ces pieds qui visitaient la cabane des infortunés , ces mains qui pansaient les blessures. On roule un tronc encore vivant sur la braise, dont la violence sert de remède aux plaies de la victime et les cicatrise , tandis que le sang fume sur les charbons , comme l'encens dans un sacrifice.

Le chef n'a pas succombé ; il écarte encore de ses regards les guerriers les plus proches, et fait reculer les bourreaux. Moins effrayant est le serpent dont le voyageur a séparé les anneaux avec un glaive : le dragon mutilé s'agite aux pieds de son ennemi , soufflant sur lui ses poisons , le menaçant de ses ardentes prunelles , de sa triple langue et de ses longs sifflements.

« René ! » s'écrie enfin le vieillard d'une voix qui semble avoir redoublé de force , « je vais rejoindre mes pères ! Je ne « me suis livré à ces actions qu'aûn de t'encourager à mou-

* Historique.

100 LES N4TGHEZ.

« rir , et de te montrer ce que peut un homme lorsqu'il veut « exercer toute la puissance de son âme. Pour Fhonneur de « ta nouvelle patrie , imite mon exemple. »

Il expire. Il avait accompli un siècle : sa vertu antique « cultivée si longtemps sur la terre , s'épanouit aux rayons de rëternité , comme Taloès américain qui, au bout de cent printemps , ouvre sa fleur aux regards de l'aurore.

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