‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 59 · LIVRE II. 3S · texte numérisé non relu

LIVRE II. 3S

« combattrons avec l'assurance de la victoire ou d*une mort < « sainte , la plus belle et la plus certaine des délivrances. J'ai « dit. »

Chactas jette uu collier blev, symbole de paix, au milieu de l'assemMée, et se ra3sied. Tous les guerriers étaient émus : « Quelle expérience ! disaient les uns ; quelle douceur et cpieite autorité ! disaient les autres. Jamais on ne retrouvera un tel sachem. Il sait la langue de toutes les forêts ; il connah tous les tombeaux qui servent de limites ^nx peuples , tôt» les fleuves qui séparent les nations. Nos pères ont été plus hea* reux que nous r ils ont passé leur vie avec sa sagesse ; nous , nous ne le verrons que mourir. » Ainsi pelaient les guerriers.

L'avis de Chactas fut adopté : quatre députés portant le calumet de paix furent envoyés au fort Rosalie. Mais Areskoui , Adèle aux ordres de Satan , riant d'un rire farouche , suivait > à quelque distance les messagers de paix, avec )af Trahison , > la Peur, la Fuite , les Douleurs et la Mort.

Cependant le prince des enfers était arrivé aux extrémités du monde, sous le pôle dont Fintrépîde Cook mesura la circonférence à travers les vents et les tempêtes. Là, au milieu des terres australes qu'une barrière de glaces dérobe à la curiosité des hommes , s'élève une montagne qui surpasse en hauteur les sommets les plus élevés des Andes dans le nouveau monde , oti du Tbibet dans l'antique Asie.

Sur cette montagne est bâti un palais , ouvrage des puissances infernales. Ce palais a mille portiques d'airain ; les moindres bruits viennent frapper les dômes de cet édifice , dont le sitence n'a jamais franchi le seuil.

Au centre du monument est une voûte tournée en spirale, comme une conquo , et faite de sorte que tous les sons qui pénètrent dans le palais y aboutissent : mais, par un effet du génie de l'architecte des mensonges , la plupart de ces sons se trouvent faussement reproduits ; souvent une légère rumeur s'enfle et ^o^k en entrant par la voie préparée aux • éclats du tonnerre, tandis que les roulements de la foudre-

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eiepirent, en passant par les routes sinueuses destinées aui faibles bruits.

C'est là que , l'oreille placée à l'ouverture de cet immense écho , est assis sur un trône retentissant un démon , la Re^ nommée. Cette puissance , fille de Satan et de l'Orgueil , naquit autrefois pour annoncer le mal : avant le jour où Lucifer leva l'étendard contre le Tout-Puissant, la Renommée était inconnue. Si un monde venait à s'animer ou à s'éteindre; si l'Éternel avait tiré un Xinivers du néant, ou replongé un de ses ouvrages dans le chaos; s'il avait jeté des soleils dans l'espace, créé un nouvel ordre de séraphins, essayé la bonté d'une lumière, toutes ces choses étaient aussitôt connues dans le ciel , par un sentiment intime d'admiration et d'amour , par le chant mystérieux de la céleste Jérusalem. Mais après la rébellion des mauvais anges, la Renommée usurpa la place de cette intuition divine. Bientôt précipitée aux enfers, ce fut elle qui publia dans l'abîme la naissance de notre globe , et ^ui poita l'ennemi de Dieu à tenter la chute de l'homme. Elle vint sur la terre avec la Mort, et dès ce moment elle établit sa demeure sur la montagne, où elle entend et ré|)ète confusément ce qui se passe sur la terre, aux enfers et dans les cieux.

Satan, arrivé au palais, pénètre jusqu^au lieu où veillait la RenomméCi

« Ma fille , lui dit-il , est-ce ainsi que tu me sers ? Peux-tu « ignorer les projets que je médite ? Toi seule n'as point paru » dans l'assemblée des puissances infernales. Cependant, « fille ingrate, pour qui travaillé-je en ce moment, si ce « n'est pour toi ? Quel est l'ange que j'ai aimé plus tendre- « ment que je ne t'aime ? Lorsque l'Orgueil , mon premier « amour, te donna naissance , je te pris sur mes genoux , je te « prodiguai les caresses d'un père. Hâte-toi donc de me prou- « ver que tu n'as pas rompu J^s liens qui nous unissent. Viens, « suis-moi; le temps presse ; il faut que tu parles , il faut que « tu répètes ce que je t'apprendrai ; ton silence peut mettre K ^n danger mon empire. »

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Le démon de la Renommée souriant au prince des ténèbres, lui répond d'une voix éclatante :

« O mon père ! je n*ai pas rompu les liens qui nous unis- « sent. J'ai entendu les bruits répandus par toi chez les Nat- « chez 9 j'ai vu avec transport les grandes choses que tu pré- « pares ; mais il me venait dans ce moment d'autres bruits de « la terre : j'étais occupée à redire au monde la gloire d'un «monarque de l'Europe*. Ces Français m'accablent de « leurs merveilles ; il me faudrait des siècles pour les enten- « dre et les raconter. Cependant je suis prête à te suivre , et « j'abandonne tout pour servir tes desseins. »

En achevant ces mots, la Renommée descend de son trône : de toutes les voûtes, de tous les dômes, de tous les souterraius du palais ébranlé, s'échappent des sons confus et discordants : tels sont les rugissements d'un troupeau de lions lorsque , la gueule enflammée , la langue pendante , ils élèvent la voix durant une sécheresse, dans l'aridité des sables africains.

Satan et la Renonmiée sortent du sonore édiûce , s'abattent comme deux aigles au pied de la montagne , où la Nuit leur amène un char. Ils y montent. La Renommée saisit les rênes qui flottaient embarrassées dans les ailes des deux coursiers : démon fantastique , dans* les ténèbres elle ressemble à un géant; à la lumière elle n'est plus qu'un pygmée. L'Étonnement la précède , l'Envie la suit de près , et l'Admiration raccompagne de loin.

Le couple pervers franchit ces mers inexplorées qui s'étendent entre la coupole de glace et ces terres que n'avaient point encore nommées les Cook et les la Pérouse. La Renommée , figeant ses coursiers sur la Croix du sud, tourne le dos à ces constellations australes qu'un œil humain ne vit jamais; puis, par le conseil de Satan , de peur d'être aperçue de l'ange qui garde l'Asie, au lieu de remonter l'océan Pacifique , elle descend vers l'orient, pour voler sur la plaine humide qui sépare l'Afrique du nouveau continent. Elle ne voit point

» LooU XIV.

LES NÂT08EZ. ^

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0-Taïti avec ses palmiers, ses chants, ses choeurs, ses danses, et ses peuples qui recommençaient la Grèce. Plus rapide que la pensée , le char double le cap où un océan , si longtemps ignoré, livre d'éternels combats aux mers de l'ancien monde. Satan et la Renommée laissent loin derrière eux les flammes qui s'élèvent des terres Magellaniques; phare lugubre qu'aucune mam n'allume, et qui brûle sans gardien, au bord d'une mer sans navigateur. Ils vous saluèrent, ruines fumantes de Rio-Janeîro , monuments de ta valeur, ô mon fameux compatriote !

Satan frappe de sa lance les coursiers haletants, et bientôt il a passé ce promontoire qui reçut jadis une colonie des Carthaginois. L'Amazone découvre son immense embouchure, ces flots que la Condamine, conduit par la céleste Uranie , visita dans sa docte course , et que Humboldt devait illustrer.

A l'instant même le char traverse la ligne que le soleil brûle de ses feux , entre dans l'autre hémisphère , et laisse sur la gauche la triste Cayenne , que l'avenir a marquée ix)ur l'exil et la douleur. Les deux puissances infernales , eu perdant de vue cette terre qui les fait sourire, volent au-dessus des lies des Caraïbes , et se trouvent engagées dans l'archipel du golfe Mexicain. La montueuse Martinique, qui n'était point encore soumise à la valeur française ; la Dominique , conquise par les Anglais, disparaissent sous les roues du char. Saint-Domingue , qui depuis s'enivra de richesses , de sang et de liberté ; Saint-Domingue , dont les destinées devaient être si extraordinaires , se montrait alors en partie sauvage , tel que les intrépides flibustiers l'avaient laissé en héritage à la France. Et toi , île de San-Salvador , à jamais célèbre entre toutes les îles, tu fus découverte par l'œil de la Renommée, bien qu'une ingrate obscurité ait succédé à ta gloire. ÉliBvant la tête entre tes sœurs de Bahama , ce fut toi qui souris la première à Colomb; ce fut toi qui vis descendre de ses vaisseaux l'immortel Génois., comme le fils aîné de l'Océan ; ce fut sur tes rivages que se visitèrent les peuples de TOccident et de l'Au-

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rore. qu'ils se saluèrent mutuellement du nom dliommes! Tes rochers retentissaient du bruit d'une musique guerrière annonçant cette grande alliance , tandis que Colomb tombait à genoux , et baisait cette terre , autre moitié de l'héritage des flls d'Adam.

A peine la Renommée a-t-elle quitté San-Salvador , qu'elle aborde à l'isthme des Florides : elle arrête le char, s'élance avec l'archange sur les grèves dont la mer se retire. Satan promène un moment ses regards sur les forêts , comme s'il apercevait déjà dans ces solitudes des peuples destinés à changer la face du monde. La Renommée jette un nuage sur son char, étend ses ailes , donne une main à son compagnon : tous deux , renfermés dans un globe de feu , s'élèvent à une hauteur démesurée, et retombent au bord du Meschacebé. Là, Satan quitte sa trompeuse fille pour voler à d'autres desseins, tandis qu'elle se hâte d'exécuter les ordres de son père.

Elle prend la démarche et la contenance d'un vieillard , afin de donner un plus grand air de vérité à ses paroles. Sa tête se dépouille , son corps se courbe sur un arc détendu qu'elle tient à la main en guise de bâton ; ses traits ressemblent parfaitement à ceux du sachem Ondàga , un des plus sagei hommes des Natchez. Ainsi transformé , le démon indiscret va frappant de cabane en cabane , racontant le doux penchant de Céluta pour René , et ajoutant toujours quelque circonstance qui éveille la curiosité , la haine , l'envie ou l'amour. La jalouse mère du jeune Soleil, Akansie, pousse un cri de joie à ces bruits semés par la Renommée , car elle espérait qu'ainsi rejeté de Céluta, Ondouré reviendrait peut-être à l'amante qu'il avait dédaignée ; mais le faux vieillard ajoute aussitôt qu'Ondouré est tombé dans le plus violent désespoir, et qu'il menace les jours de l'étranger.

Ces dernières paroles glacent le cœur d' Akansie. La femme infortunée s'écrie : a Sors de ma cabane, ô le plus « imprudent des vieillards ! Va continuer ailleurs tes récits « insensés. Puissent les sachems faire de toi un exemple mc-

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« morable , et farracher dette langue qui distille te poison ! »

£n prononçant ces mots, Akansie, nouvelle Médée, se sent prête à déchirer ses enfants et à plonger un poignard dans- le cœur de sa rivale.

La Renommée quitte la Femme Chef, et va chercher Ondouré. Elle le trouva derrière sa cabane , travaillant dans la forêt à la construction d'un canot d'écorce de bouleau ; fragile nacelle destinée à flotter sur le sein des lacs , comme te cygne , dont elle imitait la blancheur et la forme.

La Renommée s'avance vers le guerrier , et examine d'abord en silence son ouvrage. Contempteur de la vieillesse et des lois , Ondouré dit au faux Ondaga , en le regardant d'un air moqueur : « Tu ferais mieux , Sachem , d'aller causer « avec les autres liommes dont l'âge a affaibli la raison , et « rendu les pensées semblables à celles des matrones. Tu sais « que j'aime peu les cheveux blancs et les longs propos. Éloi- « gne-toi donc, de peur qu'en bâtissant ce canot je ne te fasse « sentir, sans le vouloir, la pesanteur de mon bras. Je t'é- (« tendrais à terre comme un if qui n'a plus que l'écorce , et « que le vent traverse dans sa course.

« -— Mon fils , semblable au terrible Areskoui » , répondit « le rusé vieillard , je ne m'élonne pas des propos odieux que « tu viens de tenir à un père de la patrie : la colère doit être « dans ton cœur, et la vengeance, agiter les panaches de ta « chevelure. Lorsque la perfide Endaé , plus belle que l'étoile « qui ne marche pas » , rejeta autrefois mes présents pour « recevoir ceux de Mengade , mon cœur brûla de la fureur « qui possède aujourd'hui le tien. Je méconnus mon père « lui-même, et, dans l'égarement de ma raison, je levai mon « tomahawk^ sur celle qui m'avait porté dans son sein, et qui « m'avait donn j un nom parmi les hommes. Mais Athaënsic * « plongea bientôt ma flèche dans le cœur de mon rival , et » Endaé fut le prix de ma victoire. Malgré le poids des neiges ^, « ma mémoire a conservé fidèlement le souvenir de cette avcn-

■ Génie de ka guerre. — > L'éloile polaire. — * Massue. — < Génie de U vengeance. — '• Années.

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« ture, comme les colliers > gardent les actions des aïeux. Je « pardonne à Fimpudence de tes paroles. »

A peine la Renommée achevait ce perfide discours , que le fer dont Ondouré était armé échappe à sa main. Les yeux du Sauvage se fixent, une écume sanglante paraît et disparaît sur ses lèvres ; il pâlit, et ses bras roidis s'agitent à ses côtés. Soudain recouvrant ses sens, il bondit comme un torrent du haut d'un roc , et disparaît.

Alors le démon de la Renommée reprenant sa forme , s'élève triomphant dans les airs : trois ifois il remplit de son souffle une trompette dont les sons aigus déchirent les oreilles. En même temps Satan envoie à Ondouré l'Injure et la Vengeance : la première le devance , en répandant des calomnies qui, comme une huile empoisonnée , souillent ce qu'elles ont touché ; la seconde le suit, enveloppée dans un manteau de sang. Le prince des ténèbres veut qu'une division éclatante sépare à jamais René et Ondouré , et devienne le premier anneau d'une longue chaîne de malheurs. Cependant Ondouré ne sent pas encore pour Céluta tous les feux d'amour qui le brûleront dans la suite , et qui l'exciteront à tous les crimes ; mais son orgueil et son ambition sont à la fois blessés; il ne respire que vengeance. Il va exhalant son dépit en paroles insultantes.

ce Quel est donc ce fils de l'étrangler qui prétend m'enlever « la femme de mon choix ? Lui donne-t-on , comme à moi , « la première place dans les festins , et la portion la plus ho^ « norable de la victime ? Où sont les chevelures des ennemis « qu'il a enlevées ? YOe chair blanche qui n'as ni père ni mère, « qu'aucune cabane ne réclame ! lâche guerrier , à qui je « ferai porter le jupon d'écorce de la vieille femme, et que je « formerai à filer le nerf de chevreuil! »

Ainsi parlait ce chef, environné d'une légion d'esprits qui remplissaient son âme de mille pensées funestes. Lorsque l'automne a mûri les vergers, on voit des hommes agrestes ,

■ Trailéi; contrats, lettres, etc.

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montés sur Tarbre cher a la Neustrie , abattre avec de longues perches la pomme vermeille, taudis que les jeunes filles et les jeunes laboureurs ramassent pêle-mêle, dans une corbeille , les fruits dont le jus doit troubler la raison : ainsi les anges du mal jettent ensemble leurs dons enivrants dans le sein d'Ondouré. Jalousie insensée ! Tamour ne pouvait entrer dans le cœur du frère d'Amélie : Géluta aimait seule. Ces passions, de tous côtés non partagées, ne promettaient que des malheurs sans ressource et sans terme.

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