LIVRE DEUXIEME
Satan , planant dans les airs , au-dessus de l'Amérique , jetait un regard désespéré sur cette partie de la terre , où le
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Sauveur ]e poursuit comme le soleil qui , s'avaiM^ant des portes de rOrient , chasse devant lui les ténèbres : le Clûli , le Pérou , le Mexique ^ la Californie , reconnaissent déjà les lois de rÉvangile; d'autres colonies chrétiennes couvrent les rivages de TAtlantique , et des missionnaires ont enseigné le vrai Dieu aux Sauvages des déserts. Satan , rempli de projets de vengeance ^ va aux enfers rassembler le conseil des démons. . Il déroule , devant ses compagnons de douleurs , le tableau de ce qu'il a fait pour perdre la race humaine, pour partager le monde créé avec le Créateur, pour opposer lé mal au bien sur la terre, et, au delà de la terre , Fenfer au ciel. Il propose aux légions maudites un dernier combat ; il veut armer toutes les nations idolâtres du nouveau continent, il veut unir toutes ces nations dans un vaste complot , afin d'exterminer les chrétiens.
C'est au milieu des Natchez qu'il aperçoit les passions propres à seconder son entreprise. « Dieux de l'Amérique , s'é- « crie-t-il , anges tombés avec moi , vous qui vous laites ado- « rer sous la forme d'un serpent ; vous que l'on invoque comme « les génies des castors et des ours ; vous qui, sous le nom « de manitous , remplissez les songes , inspirez les craintes « ou entretenez lés espérances des peuples barbares; vous « qui murmurez dans les vents , qui hougissez dans les cata- 'V ractes , qui présidez au silence ou à la terreur des forêts , K allez défendre vos autels. Répandez les illusions et les té- « nèbres; soufHez de toute part la discorde, la jalousie, « l'amour, la haine , la vengeance. Mélez-vous aux conseils « et aux jeux des Natchez ; que tout devienne prodige chez « des hommes où tout est fêtes et combats. Je vous donnerai «c mes ordres : soyez attentifs à les exécuter. » ^
Il dit, et le Tartare pousse un rugissement de joie, qui fut entendu dans les forêts du nouveau monde. Areskoui , démon de la guerre ; Athaënsic , qui excite à la vengeance ; le génie des fatales amours , mille autres puissances infernales se lèvent à la fois pour seconder les desseins du prince des ténèbres. Celui-ci va chercher sur la terre le démon de la
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renommée, qui D*avait point assisté au conseil infernal.
Le soleil ne faisait que de paraître à l'horizon, lorsque le ff ère d'Amélie ouvrit les yeux dans la demeure d'un Sauvage. 1/écorce qui servait de porte à la hutte avait été roulée et relevée sur le toit. Enveloppé dans son manteau, René se trouvait couché sur sa natte de manière que sa tête était placée à l'ouverture de la cabane. Les premiers objets qui s'offrirent à sa vue, en sortant d'un profond sommeil, furent la vaste coupole d'un ciel bleu où volaient quelques oiseaux , et la cime des tulipiers qui frémissaient au souffle des brises du matin. Des écureuils se jouaient dans les branches de ces beaux arbres, et des perruches sifflaient sous leurs feuilles satinées. Le visage tourné vers le dôme azuré , le jeune étranger enfonçait ses regards dans ce dôme , qui lui paraissait d'une immense profondeur et transparent comme le verre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à René, reposait au fond de son âme , en même temps que le frère d'Amélie croyait sentir son sang rafraîchi descendre de son cœur dans ses veines , et par un long détour remonter à sa source : telle l'antiquité nous peint des ruisseaux de lait s'égarant au sein de la terre , lorsque les hommes avaient leur innocence , et que le soleil de l'âge d'or se levait aux chants d'un peuple de pasteurs.
Un mouvement dans la cabane tira le voyageur de sa rêverie : il aperçut alors le patriarche des Sauvages assis sur une natte de roseau. Auprès du foyer, Saséga, laborieuse matrone , faisait infuser des dentelles de Loghetto avec des écorces de pin rouge , qui donnent une pourpre éclatante. Dans un lieu retiré , la nièce de Chactas empennait des flèches avec des plumes de faucon. Céluta , son amie , qui l'était venue visiter , semblait l'aider dans son travail ; mais sa main arrêtée sur l'ouvrage annonçait que d'autres sentiments occupaient son cœur.
Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société , il se réveillait l'homme de la nature. Le ciel était sur sa tête, «omnie le dais de sa couche ; des courtines de feuillages et
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de fleurs semblaient pendre de ce dais superbe; des vents: soufflaient la fraîcheur et la santé; des hommes libres, des femmes pures , entouraient la' couche du jeune homme. 11 se serait volontiers touché pour s'assurer de son existence, pour se convaincre qu'autour de lui tout n'était pas illusion. Tel fut le réveil du guerrier aimé d'Armide , lorsque Fenehanteresse, trouvant son ennemi plongé dans le sommeil, Temporta sur une nue, et le déposa dans les bocages des ttes Fortunées.
René se lève , sort, se plonge dans l'onde voisine, respire l'odeur des sassafras et des liquidambars , sahie la himière de l'orient, les flot» du Meschacebé , les savanes et les forêts, et rentre dans la cabane.
Cependant les femmes souriaient des manières de Tétraffiiger; c'était de ce sourire de femmes qui ne blesse point. Céluta fut chargée d'apprêter le repas de l'hôte de Chactas : elle prit d^ la farine de maïs, qu'elte pétrit avec de l'ea« de fontaine ; elle en forma un gâteau qu'elle présenta àf la flamme, en le soutenant avec une pierre. EMe fit ensmte bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smftaix : ce mélange, exposé à l'air, se changea en une gelée rose d'un goût délicieux. Alors* Céluta retira le pain du foyer, et l'offrit au frère d'Amélie : elle lui servit en même temps, avec la gelée nouvelle, un rayon de meà et de Feau d'érable.
Ayant fini ces choses avec im grand zèle, elle se tint debout fort agi<tée devant l'étranger. Celui-ci, enseigné par Chactas, se leva, imposa les deux mains en signe de deuil sur la tête de* l'Indienne, car eMe avait perdu son père et sa mère, et elle n'avait plus pour soutien que son frère Outougamiz. La famille poussa les trois cris de douleur, appelés cris de veuve : Céluta retourna à son ouvrage; René commença son repas du matin.
Alors Céluta, chargée d'amuser le guerrier blanc, se mit à clïanter. Elle «fisait :
« Voici le plaqueminier ; sous ce plaqueminier il y a un ga-
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« z<Hi ; sous ce gaztm repose une femme. Moi qui pleure sous « le plaqueinioier, je m'appelie Céluta : je suis fille de la « femme qui repose sous le gazon ; elle était ma m^.
« Ma mère me dit en mourant : Travaille ; sois fidèle à ton « époux quand tu l'auras trouvé; s'il est heureux, sois hum-; « ble et timide ; n'approche de lui que lorsqu'il te dira : Viens, « mes lèvres veulent parl^ aux tiennes.
« S'il est infortuné, sois prodigue de tes «aresses ; que ton « âme environne la sienne, que ta chair soit insensiMe aux « vents et aux douleurs. Moi, qui m'appelle Céluta, je pleure a maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme «< qjoi repose sous le gazon. »
L'Indienne, en chantant ces paroles , tremblait, et des larraies coulaient comme des perles le long de ses joues : elle ne savait pourquoi, à la vue dufrke d'Amélie, elle se souvenait des derniers conseils de sa mère. René sentait lui-même ses yeux humides. La famille partageait l'émotion de Céluta ; et toute la ca^iane pleurait de regret, d'amour et de vertu . Tel fut le repas du matin.
A pdae cette scène était terminée, qu'un guerrier parut : il apportait une hache en présent à l'étranger, pour qu'il se bâtit une cabane. Il conduisait en même temps une vierge plus M\e et plus jeune que Chryséis, afin que le nouveau fils de Chactas commençât un lit dans le désert. Céluta baissa la tête dans son sein : Chactas, averti de ce qui se passait, devina le reste. Alors, d'une voix courroucée : « Veut-on faire un af- « front à Chactas ? Le guerrier adopté paor moi ne doit pas être « traité comme un étranger. »
Consterné à cette réprimande du vieillard, l'envoyé frappa des mains et s'écria : « R^ié, adopté par Cliai^s, ne doit pas « être regardé comme un étranger. »
Cependant Chactas conseilla au frère d'Amélie de faire un présent à Mila, dans la crainte d'offenser une famille puissante qui comptait plus de trente tombeaux. René obéit : il ouvrit une cassette de bois de papaya ; il en tira un collier de porcelaine : ce collier était monté sur un fil de la racine du
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tremble, appelé Farbre du refus, parée que la liane se dessèche autour de son tronc. René faisait ces choses parle conseil de Chactas ; il donna le collier à Mila, à peine âgée de quatorze ans, en lui disant : « Heureux votre père et votre mère ! « plus heureux celui qui sera votre époux ! » Mila jeta le collier à terre.
La paix descendit sur la cabane le reste de la journée; Céluta retourna chez son frère Outougamiz; Mila, chez ses parents; et Chactas alla converser avec les sachems.
Le soir, on se rassembla sous les tulipiers : la famille prit un repas sur l'herbe, semée de verveine empourprée et de ruelles d'or. Le chant monotone du will-poor-will, le bourdonnement du colibri, le cri des dindes sauvages, les soupirs de la nonpareille, le sifflement de l'oiseau moqueur, le sourd mugissement des crocodiles dans les glaïeuls, formaient Fmexprimable symphonie de ce banquet.
Échappés du royaume des ombres, et descendant sans bruit à la clarté des étoiles, les songes venaient se reposer sur le toit des Sauvages. C'était l'heure où ie cyclope européen rallume la fournaise dont la flamme se dilate ou se concentre aux mouvements des larges soufflets. Tout à coup un cri retentit: réveillées en sursaul dans la cabane, les femmes se dressent sur leur couche ; Chactas prête l'oreille ; une Indienne soulève récorce de la porte, et ces' mots se pressent sur ses lèvres : « Les méchants manitous sont déchaînés : sortez ! sortez ! » La famille se précipite sous les tulipiers.
La nuit régnait : des nuages brisés ressemblaient, dans leur désordre sur le firmament, aux ébauches d'un peintre dont le pinceau se serait essayé au hasard sur une toile azurée. Des langues de feu livides et mouvantes léchaient la voûte du ciel. Soudain ces feux s'éteignent : on entend quelque chose de terrible passer dans l'obscurité, et du fond des forêts s'élève une voix qui n'a rien de l'homme.
Dans ce moment un guerrier se présente à la porte de la cabane ; il adresse à Chactas ces paroles précipitées : « Le « conseil de la nation s'assemble ; les blancs se préparent à
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H lever la hache contre oous ; il leur est arrivé de nouveaux « soldats. D'une autre part , le trouble est dans la nation : la « Femme Chef, mère du jeune Soleil, est en profe aux mauvais (( génies ;Ondouré paraît possédé d'une passion funeste. Le « grand prêtre parle d'oracles et de songes; on murmure « sourdement contre le Français que vous voulez faire adop- « ter. Tous êtes témoin des prodiges de la nuit : hâtez-vous • de vous rendre au conseil. »
En achevant ces mots, le messager poursuit* sa route, et va réveilter Adario. Chactas rentre dans sa cabane : il suspend à son épaule gauche son manteau de peau de martre ;.il demande son bâton d'hicory > , surmonté d'une tête de vautour. Miscoue avait coupé ce bâton dans sa vieillesse; il l'avait laissé en héritage à son fiîs Outalissr, et celui-ci à son fils Chactas, qui, appuyé sur ce sceptre héréditaire, donnait des leçons de sagesse aux jeunes chasseurs réunis au carrefour des forêts. Un Indien complètement armé vient chercher Chactas, et le conduit an conseil.
Tous lies sachems avaient déjà pris leur place : les guerriers étaient rangés derrière eux ; les matrones, ayant à leur tête la Femme Chef, mère de l'héritier de la couronne, occupaient les sièges qui leur étaient réservés, et au-dessous d'elles s'asseyaient les prêtres;
Adario, chef de la tribu de la Tortue, se lève : inaccessible à la crainte, insensible à l'espérance, ce sachem se distingue par un ardent amour de la patrie : implacable ennemi des Européens, qui avaient massacré son père, mais les abhorrant encore plus comme tyrans de son pays, il parlait incessamment contre eux dans les conseils. Quoiqu'il révérât Chactas, et qu'il se plût à confesser la supériorité du sachem aveugle, il était cependant presque toujours d'un avis opposé à celui de son vieil ami.
Les bras pendants et immobiles, les regards attocltés à la terre, il prononça ce discours t
• Espèce de noyer.
« Sachems, matrones, guerriers des quatre tribus , écou- « tez :
« Déjà Taloès avait fleuri deux fois, depuis que Ferdinand « de Soto, l'Espagnol, était tombé sou^ la massue de nos an- « cétres; déjà nous étions allés combattre les tyrans loin de « nos bords, lorsque le Meschacebé raconta à nos vieillards « qu'une nation étrangère descendait de sen sources. Ce peu- « pie n'était point de la race superbe des guerriers de feu '. Sa « gaieté, sa bravoure, son amour des forêts et de nos usages, <^ le faisaient chérir. Nos cabanes eurent pitié de sa misère, « et donnèrent à Lasalle * tout ce qu'elles pouvaient lui « offrir.
. « Bientôt la nation légère aborde de toutes parts sur nos ri- « ves : d'Iberville, le dompteur des flots, flxe ses guerriers « au centre même de notre pays. Je m'opposai à cet établisse- « ment ; mais vous attachâtes le grand capot de l'étranger aux « buissons, ensuite aux arbres, puis aux rochers, enfin à la » grande montagne ; et, vous asseyant sur la chatne qui liait le « canot des blancs à nos fleuves, vous ne voulûtes plus faire « qu'un peuple avec le peuple de l'Aurore.
« Vous savez, ô sachems , quelle fut la récompense de votre « hospitalité ! Vous prîtes les armes, mais, trop prompts à les « quitter, vous rallumâtes le calumet de paix. Hommes im- K prudents ! la fumée de la servitude et celle de l'indépenft dance pouvaient-elles sortir du même calumet? Il faut une « tête plus forte que celle de l'esclave, pour n'être point troun blée par le parfum de la liberté.
. « A peine avez-vousenterré la hache ^, à peine, vous reposant «sur la foi des colliers ^, commencez-vous àéclaircir lachaine » d'union, que, par la plus noire des perfidies, le chef actuel " des Français veut vous attaquer sur vos nattes. La biche *u n'a pas changé plus de fois de parure que je n'aide doigts « à cette main mutilée en défendant mon père, depuis que les
• Les Espagnols. — * U descendit le premier le Mississipi. — ^ Faire la paii. — « Lettres , contrats , traités , etc.
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< derniers attentats des blancs ont souillé nos savanes. Et nous « hésitons encore!
« Feut-étre , enfants du Soleil, peut-être comptez-vous « changer de désert, abandonner à vos oppresseurs la terre de • « la patrie ? Mais où voulez-vous porter vos pas ? Au couchant, c au levant, vers l'étoile immobile', vers ces régions où le « génie du jour s'assied sur la natte de feu *, partout sont les a ennemis de votre race. Us ne sont plus, ces temps où vous « pouviez disposer de toutes les solitudes, où tous les fleuves •a coulaient pour vous seuls. Vos tyrans ont demandé de nou- « veaux satellites; Us méditent une nouveUe invasion de nos « foyers. Mais notre jeunesse est florissante et nombreuse; « n'attendons pas qu'on vienne nous surprendre et nous égor- 4r ger comme des femmes. Mon sang se raUume dans mes « veines, ma hache brûle à ma ceinture. lïatohez, soyez di- « gnes de vos pères, et le vieU Adario vous conduit dès au- « jourd'hui aux batailles sanglantes ! Puissent les fleuves « rouler à la grande eau les cadavres des ennemis de ma pa- ^ trie ! Puissiez-vous, ô terre trop généreuse des chairs rouges, « étouffer dans votre sein le firoment empoisonné qu'y jeta la a main de la servitude ! Puissent ces moissons impies, épan- ^ dues sur la poussière de nos aïeux, ne porter sur leur tige a que les semences de la tombe ! »
Ainsi parle Adario. Les guerriers , les matrones, les vieillards même, troublés par sa mâle éloquence , s'agitent comme le blé dans le boisseau bruyant qui le verse à la meule rapide. Ondouré se lève au milieu de l'assemblée.
Le Grand Chef des ]Satchez, bien qu'U fût encore d'une force étonnante , touchait aux dernières limites de la vieillesse; sa plus proche parente, la violente Akansie, était mère du jeune fils qui devait hériter du rang suprême : ainsi l'avait réglé la loi de l'État. Akansie nourrissait au fond de son cœur une passion criminelle pour Ondouré, un des principaux guerriers de la nation; mais Ondouré, au lieu de ré-
* Le nord. — > Le midi.
pondre à l*ainour d' Akansie , brûlait pour Céluta , dont le cœur commençait à incliner vers l'étranger, hôte du vénérable Chactas.
Dévoré d'aml^tion et d'amour, ayant contracté tous les viceis des blancs , qu'il détestait , mais dont il avait l'adresse de se Êûre passer pour l'ami , Ondouré avait pris la résolution de se taire dans le conseil , afin de se ménager, comme à son ordinaire, entre les deux partis ; mais son amour pour Céluta et sa jalousie naissante contre René l'entraînèrent à prononcer ces paroles : a Pères de la patrie, qu'attendons- « nous ? Le grand Adario ne nous a-t-il pas tracé la route? Je « ne vois ici que le sage Chactas qui puisse s'opposer à la « levée de la hache '. Mais enfin le vénérable fils d'Outalissi « montre un trop grand penchant pour les étrangers. Fallait- « il qu'il introduisit encore parmi nous cet hôte dont l'arrivée « a été marquée par des signes funestes? Chactas, cette iu- « mière des peuples, sentira bientôt que sa générosité l'em- « porte au delà des bornes de la prudence : il sera le premier « à renier ce fils adoptif , à le sacrifier, s'il le faut, à la pa- « trie. »
Comme autrefois une bacchante que l'esprit du dieu avait saisie courait échevelée sur les montagnes qu'elle faisait retentir de ses hurlements , la jalousemère du jeune Soleil se sent transportée de fureur à ces paroles d'Ondouré : elle y découvre la passion de ce guerrier pour une rivale. Ses joues pâlissent, ses regards lancent des éclairs sur l'homme dont elle est méprisée : tous ses membres sont agités comme dans une fièvre ardente. Elle veut parier, et les mots manquent à ses pensées. Que va-t-elle dire? que va-t-elle proposer au conseil? La guerre ou la paix? Exigera-t-elle la mort o» le bannissement de l'étranger qui augmente l'amour d'Ondouré pour la fille de Tabamica ? Demandera-t-ellc , au contraire , l'adoption du nouveau fils de Chactas , afin de désoler, par la présence de René , l'ingrat qui la dédaigne »
* La guerre.
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afin de lui faire éprouver une partie des tourments qu'elle endure? Ces paroles tombent de ses lèvres décolorées et tremblantes :
« Yieillards insensés , n'avez-vous point songé au danger « de la présence des Européens parmi nous? Avez-vous des « secrets pour rendre le sein des femmes aussi froid que le « vôtre? Lorsque la vierge trompée sera comme le poisson « que le filet a jeté palpitant sur le sable aride; lorsque Fé- « pouse aura trahi Tépoux de sa couche ; lorsque la mère , « oubliant son fils , suivra éperdue dans les forêts le guerrier « qui l'entratne, vous reconnaîtrez, mais trop tard, votre « imprudence. Réveillez-vous de l'assoupissement de vos an- « nées ! Oui , il faut du sang aujourd'hui ! La guerre ! il faut « du sang! les manitous l'ordonnent ! un feu dévorant coule « dans tous les cœurs. Ne consultez point les entrailles de « l'ours sacré : les vœux , les prières , les autels , sont inutiles « à nos maux ! »
Elle dit : sa couronne de plumes et de fleurs tombe de sa tête. Gomme un pavot frappé des rayons du soleil se penche vers la terre, et laisse échapper de sa tige les gouttes amères du sommeil : ainsi la femme jalouse , dévorée par les feux de l'amour, baisse son front, dont la mort semble épancher des sueurs glacées. La confusion règne dans l'assemblée; uue épaisse fîimée, répandue par les esprits du mal, remplit la salle de ténèbres ; on entend les cris des matrones , les mouvements des guerriers, la voix des vieillards. Ainsi f dans un atelier, des ouvriers préparent les laines d'Albion ou de l'Ibérie : ceux-ci battent les toisons poudreuses, ceux-là les transforment en de merveilleux tissus : plusieurs les plongent dans la pourpre de Tyr ou dans l'azur de l'Indostan : mais si quelque main mal assurée vient à répandre sur la flamme la liqueur des cuves brûlantes , une vapeur s'élève avec un sifflement dans les salles , et des clameurs sortent de cette soudaine nuit.
Toutes les espérances se tournaient vers Cliactas; lui seul pouvait rétablir le calme ; il annonce par un signe qu'il vn
• se faire eiiteodre. L'assemblée devient immobile et muette, et l'orateur, qui n'a pas encore parlé , semble déjà faire porter aux passions les chaînes de sa paisible éloquence.
Il se lève : sa tête couronnée de cheveux argentés , un peu
. balancée pm* la vieillesse et par d'attendrissants souvenira,
ressemblé a l'étoile du soir, qui paraît trembler avant de se
plonger dans les flots de l'Océan. Adressant son discours à
son ami Adario, Cbactas s'exprime de la sorte :
« Mon frère l'Aigle , vos paroles ont l'abondance des gran- « des eaux ; et les cyprès de la savane sont enracinés moins « fortement que vous sur les tombeaux de nos pères. Je sais . « aussi les Injustices des blancs; mon cesur s'en est affligé. « Mais 8<Hnmes-nous certains que nous n'avons rien à nous « reprocher nous-mêmes ? Avons-nous fait tout ce que nous « avons pu pour demeurer libres? Est-ce avec des mains pu- « res que nous prétendons lever la hache d'Areskoui.^ Mes « enfants (car mon âge et mon amour pour vous me pern mettent de vous donner ce nom) , je déplore la perte de « l'innocente simplicité qui feisait la beauté de nos caba- « nés. Qu'auraient dit nos pères, s'ils avaient découvert <« dans une matrone les signes qui viennent de troubler le , « conseil ? Femme, portez ailleurs l'égarement de vos esprits ; « ne venez point au mflieu des sachems , avec le souffle de ,« vos passions , tirer des plaintes du feuillage flétri des vieux ■«« chênes.
« Et It^i , jeune chef, qui as osé prendre la parole avant les « vieillards , crois-tu donc tromper Chactas ? Tremlde que je « ne dévoile ton âme , aussi creuse que le rocher où se ren- ^ fenne l'ours du Labrador !
« Préparons-nous aux jeux d'Areskoui, exerçons notre « jeunesse , faisons des alliances avec de puissants voisins ; a mais auparavant prenons les sentiers de la paix : renouons « la chaîne d'alliance avec Chépar ; qu'il parle dans la vérité « de son cœur, qu'il dise dans quel dessein il rassembleses « guerriers. Mettons les manitous équitables de noire c6té ; « et si nous sommes enfin forcés à lever la hache , nous