LES SACHEMS
« La mort est un bien pour les sages ; lui plaire est leur « unique étude ; ils passent toute leur vie à en contempler <t les charmes. Cet infortuné se roule sur sa couche; ses yeux • sont ardents , jamais ses paupières ne les recouvrent; son
« cœur est plein de soupirs : mais tout à coup les soupirs de « son cœur s'exhalent; ses yeux se ferment doucement; il « s'allonge sur sa couche. Qu'est-il arrivé? la mort. Infortuné, « où sont tes douleurs? »
. CHOEUB DES PBÊTBES.
« La vie est un torrent : ce torrent laisse après lui, en s'é- « coulant, une ravine plus ou moins profonde, que le temps « finit par effacer. »
L'hymne de la mort était à peine achevé, que la fouie se dispersa. Les paroles du grand prêtre , au milieu de la pompe funèbre, faisaient le sujet de tous les entretiens et l'objet de toutes les inquiétudes. Mais déjà les sachems et les ch^s des jeunes gens qui connaissaient le secret étaient convoqués au Rocher du Conseil : le jongleur leur raconte l'apparition du fantôme , et la soustraction d'une partie des épis de la gerbe.
Les conjurés pâlissent. Outougamiz se lève ; il s'écrie :
a Vous le voyez, sachems, jamais complot plus impie ne « fut formé par des hommes. Le Grand Esprit le désapprouve; « il rappeUe de la- mort un de nos ancêtres, pour enlever les « roseaux sanglants. Le ciel a parlé, abandonnons un projet R funeste. Quoi ! ce sont ces hommes que vous avez invités à « vos fêtes , qui , aujourd'hui même , ont rendu les derniers « honneurs à Chactas ; ce sont ces hommes que vous préten- « dez égorger ! Ils avaient partagé vos plaisirs et vos douleurs , « leurs rires et leurs larmes étaient sincères , et vous leur ré* « pondiez par de faux sourires et des larmes feintes ! Sachems , « Outougamiz ne sait point savourer le meurtre et le crime : « il n'est point un vieillard , il n'est point un oracle; mais il « vous annonce, par la voLx de ce manitou d'or qu'il porte « sur son cœur, qu'un pareil forfait , s'il est exécuté , amènera « l'extermination des Natchez et la ruine de la patrie. »
Ce discours étonna le conseil : on ne savait où Outougamiz le Simple avait trouvé de telles paroles ; mais , à l'exception de deux ou trois sachems , tous les autres repoussèrent Topinion généreuse du jeune guerrier. Adario donna des louanges aux
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sentiments de son neveu ; mais il s'éleva avec force contre les étrangers.
« Cessons, s'écria- t-il, de nous apitoyer sur le sort des « blancs! A entendre Outougamiz, ne dirait-on pas que no* « tre pays est libre , que nous cultivons en paix nos champs ? « Qu'est-il donc arrivé? quel heureux soleil a tout à coup « brillé sur nos destinées? Ten appelle à tous les guerriers « ici présents, ne sommes-nous pas dépouillés et plus oppri- « mes que jamais? Il suffirait donc que ces étrangers qui ont « tué mon fils , qui ont massacré la vieille compagne de mes «• jours , qui ont réduit ma fille au dernier degré de misère; « il suffirait que ces étrangers vinssent se promener au mi* « lieu de nos fêtes, pour qu'Adario oubliât ce qu'il a perdu , « pour qu'il renonçât à une vengeance légitime, pour qu'il « consentit à la servitude de sa patrie , pour qu'il trompât tant « de nations associées à notre cause, et dont l'indépendance A a été confiée à nos mains! Puisse la terre dévorer les Nat- « chez avant qu'ils se rendent coupables d'une telle lâcheté , n d'un aussi abominable parjure ! »
Adario fut interrompu par les acclamations les plus vives , et par le cri répété de mort aux biaiics!
Aussitôt que le vieillard se put faire entendre.de nouveau , il reprit la parole :
« Sachems , abandonner l'entreprise est impossible ; mais n exécuterons-nous notre dessein le jour où le dernier des « trois roseaux qui restent sera brûlé? attendrons-nous le » jour qui avait été marqué avant l'enlèvement des huit rôti seaux? Sachems, prononcez. »
Une violente agitation se manifesta dans l'assemblée : les uns demandaient que le massacre eût lieu aussitôt que les roseaux restants seraient brûlés ; ils prétendaient que telle était la volonté des génies , puisqu'ils avaient permis qu'une partie de la gerbe fût ravie sous l'autel; les autres insistaient |)Our qu'on ne frappât le grand coup qu'à T expiration du terme primitivement fixé.
V Quelle folie , s'écriait le chef des Chicassaws , d'entre-
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« prendre la destruction de vos ennemis avant que toutes les « chairs rouges soient arrivées I II nous manque encore cinq « tribus des plus puissantes. D'ailleurs, ne ferons-nous pas « avorter le dessein général en commençant trop tôt? Si le » plan est exécuté ici huit jours avant qu'il le soit ailleurs , « n'est-il pas certain que les autres colonies de nos oppres- « seurs échapperont à la vengeance commune, et que, bien- « tôt réunies , elles viendront nous exterminer ? Pour attaquer « nos ennemis dans trois jours, il faudrait pouvoir prévenir « de cette nouvelle résolution les divers peuples conjurés : « or, trois jours suffisent>ils aux plus rapides messagers pour « se rendre chez tous ces peuples ? »
Ondouré appuya l'opinion des Chicassaws : René n'était pas arrivé ; le serait41 dans trois jours , et si l'on précipitait le 'massacre, n'y pourrait-il pas échapper? Le tuteur du Soleil rejeta avec mépris l'idée que le Grand Ksprit avait envoyé un mort dérober les roseaux du temple; il accusa de lâcheté les gardiens ,' et déclara que bientôt il connaîtrait le prétendu fantôme.
Le jongleur repoussa vivement cette attaque : soit qu'il crût ou ne crût pas au fantôme, il lui importait de défendre son art et de soutenir l'honneur des prêtres. Les Yazous, les Miamis, et une partie des Natcbez, combattirent à leur tour l'avis des Chicassaws et d'Ondouré. Tous les guerriers parlaient à la fols ; des contradictions on en vint aux insultes : les conjurés se levaient, se rasseyaient, criaient, se saisissaient les uns les autres par le manteau , se menaçaient du geste , des regards et de la voix ; enfin , un sachem yazou , reaoniBié parmi les Sauvages , parvint à se faire écouter : il combattit l'avis des Chicassaws.
Il soutint d'abord qu'il était possible qu'avant l'enlèvement d'une partie de la gerbe , il y eût déjà erreur ou dans le nombre des roseaux aux Natchez , ou dans celui des roseaux placés chez les autres nations ; qu'ainsi rien ne prouvait que la vengeance pût être exécutée partout le même jour. Knsuite il ajouta que la disparition des huit roseaux dans le temple
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des Natchez était certainenient un effet de la v(^nté des génies ; que <;ette même volonté aurait aussi retiré le même nombre de roseaux chez tous les peuples conjurés , et que par conséquent Textermination aurait lieu partout le même jour. A ces raisons politiques et religieuses le chef des Yazous joignit une raison d'intérêt , qui , faisant rarier les Chicassaws , Oxa l'opinion du conseil :
« Des pirogues chargées de grandes richesses pour les « blancs du haut fleuve se sont, dit le sachem , syrrêtées au <t fort Rosalie ; elles n'y resteront que quelques jours : si « nous exterminons les Français avant le départ de ces piro- (1 gués , nous nous emparerons de ce trésor. »
Les Chicassaws , dont la cupidité était connue de tous les Indiens, feignirent d'être convaincus par l'éloquence du Yazou ; ils ne l'étaient que par leur avarice : ils revinrent à* l'avis d'exécuter le plan arrêté dans la nuit où serait brûlé le dernier des trois roseaux restés sous l'autel. L'immense majorité du conseil adopta cette résolution.
On convint de continuer les grands jeux , comme si Chactas n'était pas mort , et comme si le jour de l'exécution n'é« tait pas avancé. On convint encore de n'instruire les jeunes guerriers de la conjuration que quelques heure» avant le
"^ Ces délibérations prises, l'assemblée se sépara : Outougamiz sortit du conseil avec une espèce de joie. En traversant les forêts au milieu de la nuit, pour retourner à la cabane de Céluta , il se disait : « Si René n'arrive pas dans trois <L jours, il est sauvé 1 » Mai» bientôt il vint à penser que si René revenait avanM'expiration de ces trois jours , l'heure de sa mort serait considérablement avancée , et que l'on aurait huit jours de moins pour profiter des chances fevorables.
Le jeune Sauvage se mit alors à compter le peu de moments que le frère d'Amélie avait peut*être à passer sur la terre; la nouvelle détermination du conseil avait forcé ses idées de se fixer sur un objet affreux ; elle avait ravivé ses blessures ; elle avait fait sortir son âme de l'engourdissement de la douleur.
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Le désespoir d'Outougamiz lui arracha des eris épouvantables ; les échos répétèrent ses cris , et les Natchez , qui les entendirent^ crurent ouïr le dernier soupir de la patrie.
Céluta reconnut la voix de son frère ; elle sort précipitamment de son foyer , elle court dans les bois , elle appelle Tami de René , elle le suit au cri de sa douleur.
« Qui m'appelle? » dit Outougamiz.
« — C'est ta sœur , » répond Céluta.
« — Céluta ! dit Outougamiz s'approchant d'elle ; si c'est tt toi , Céluta , oh ! que tu es malheureuse !
« — René est-il mort ! » s'écria Céluta en arrivant à son frère.
tt ^ Non, repartit Outougamiz ; mais l'heure de sa mort est « avaBcée. C'est dans trois jours le jour fatal ! Dans trois jours « c'en est fait de René , de moi , de toi , de toute la terre. »
A peine avait-il prononcé ces mots , que Céluta , d'une voix extraordinaire et étouffée, murmura ces mots : « C'est « moi qui le tue ! »
Par les paroles de son frère , Céluta avait tout à coup compris Tautre conséquence de l'anticipation du jour du massacre. En effet, si René, au lieu de prolonger son absence, reparaissait tout à coup aux Natchez, c'était sa femme alors qui , au lieu de le sauver par Tenlèvement des roseaux , aurait précipité sa perte. Longtemps Céluta , affaissée par la douleur, fit de vains efforts pour parler; enfin, la voix s'échappant en sanglots du fond de sa poitrine :
« C'est moi qui ai dérobé les roseaux ! »
« —Malheureuse! s'écrie son frère, c'est toi!... t<Hsacri- « l^e, parjure, homicide! »
« — Oui , r^rit Céluta désespérée , c'est moi , moi qui ai « tout fait! Punis-moi; dérobe-moi pour jamais à la lumière « du Jour ; rends-moi ce service fratemd. Les tourments de « ma vie sont maintenant au^essus de mon courage. »
Outougamiz, anéanti , s'appuyait contre le tronc d'un arbre : il ne parlait plus , sa douleur le submergeait. 11 rompt enfin le silence :
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« Ma sœur, dit-il, vous êtes très^mal heureuse ! très-mal- « heureuse ! plus malheureuse que moi ! »
Céluta restait muette comme le rocher. Outougamiz reprit : a Vous êtes obligée en conscience d'être une seconde fois par- « jure, de révéler le secret à René : ce secret est maintenant « le vôtre; c'est vous qui assassinez mon ami; mais je dois « aussi vous dire une chose, c'est que moi me voilà forcé « d'averthr les sachems : vous ne voulez pas que je sois votre « complice, que je trahisse mon serment. »
Outougamiz s'arrêta un moment après ces mots; puis ajouta : « Oui , c'est là notre devoir à tous deux : dites le sert cret à René , quand René reviendra ; moi je dirai votre se- » cret aux sachems. Si mon ami a le temps de se sauver, ma « joie sera comme celle du ciel ; mais soyez prompte, car il « faut que je révèle ce que vous allez faire. »
Le simple et sublime jeune homme s'éloigna. Ondouré était revenu du conseil l'esprit agité : la majorité de l'assemblée s'était prononcée contre son opinion. Le crime perdait aux yeux de cet homme la plus grande partie de son charme , si René n'était enveloppé dans le massacre, et si Céluta n*était le prix du forfait. Il résolut de se rendre à la demeure de cette femme, que tout semblait abandonner , jusqu'à Outougamiz lui-même. Peut-être Céluta avait-elle reçu quelques nouvelles de René; peut-être était-ce cette épouse ingénieuse et fidèle qui avait dérobé les roseaux du temple : il importait au tuteur du Soleil de s'éclairer sur ces deux points, c^ll arriva à la cabane de Céluta au moment où la sœur d'Ou- /tougamiz venait d'en sortir, attirée au dehors par les cris de son frère. L'intérieur de la hutte était à peine éclairé par une lampe suspendue au foyer. Ondouré visita tous les coins de cet asile de la douleur ; il ne trouva personne, excepté la fille de René , qui dormait dans un berceau auprès du lit de sa mère , et qu'il fut tenté de plonger dans un éternel sommeil.
La couche de la veuve et de l'enfant, au lieu d'appeler dans le cœur du monstre la pitié et le remords, n'y réveilla que les feux de l'amour et de la jalousie. Ondouré sentit une
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flamme rapide courir dans la moelle de ses os : ses yeux se chargèrent de voluptés, ses sens s'embrasèrent : Tobscurité, la solitude et le silence sollicitaient le désir. Ondouré se précipite sur la couche pudique de Céluta, et lui prodigue les embrassements et les caresses; il y cherche l'empreinte des grâces d'une femme; il y colle ses lèvres avides, et couvre de baisers ardents les plis du voile qui avaient pu toucher ou la bouche ou le sein de la beauté. Dans sa frénésie, il jure qu'il périra, ou qu'il obtiendra la réalité des plaisirs dont la seule image allume le désir des passions dans son âme. Mais Céluta, qui pleure au fond des bois avec son frère, ue reparaît pas ; et Ondouré , dont tous les moments soiit comptés , est obligé de quitter la cabane.
Une femme, ou plutôt un spectre, s'avance vers lui ; a peine eut-il quitté le toit souillé de sa présence, qu'il se trouve face à face d'Akansie.
« J'ai trop longtemps, » dit la mère du jeune Soleil , « j'ai «c trop longtemps supporté mes tourments. Lorsque, après « avoir appris ta visite à ma rivale, je t'ai ordonné de com- « paraître devant moi , tu ne m'as pas obéi. Je te retrouve « sortant encore de ce lieu 5ù tes pas et les miens sont en> « chaînés par Athaënsic : misérable ! je ne t'adresse plus de « reproches; l'amour s'éteint dans mon cœur; tu es au-des- « soiis du mépris; mais j'ai des crimes à expier^ une ven- « geance à satisfaire. Je t'en ai prévenu , je vais me dénon- « cer aux sachems et te dénoncer avec moi : tes complots, « tes forfaits, les miens, vont être révélés; justice sera faite « pour tous. »
Ondouré fut d'autant plus effrayé de ces paroles, qu'à la lumière du jour naissant il n'aperçut point sur le visage d'Akansie cette langueur qui lui apprenait autrefois combien la femme jalouse était encore amante : il n'y avait que sécheresse et désespoir dans l'expression des traits d'Akansie. Ondouré prend aussitôt son parti.
Non loin de la cabane de Céluta était un marais , repaire impur des serpents. Ondouré affecte un violent repentir; il
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feint d'adorer celle qu*il n'a jamais aimée ; il Tentoure de ses bras suppliants , la conjure de Técouter. Akansie se débat entre les bras du scélérat, Tâccable de ces reproches que la passion trahie , que le mépris longtemps cctttenU) savent si bien trouver : « Si vous ne voulez pas m'entendre^ s'écrie le « tuteur du Soleil, je vais me donner la mort. »
Afcansie était bien criminelle , mais elle avait tant aimé! il lui restût de cet amour une certaine complaisance involontaire ; elle se laisse entraîner vers le marais , prêtant Toreille à des excuses qui ne la trompaient plus, mais qui la charmaient encore. Ondouré , toujours se justifiant et toujours marchant avec sa victime, la conduit dans un lieu écarté. Il affecte le langage de la passion : que son amante offensée daigne seulement lui sourire , et il va passer à ses pieds une vie de reconnaissance et d'adoration ! Akansie sent expirer sa colère; Ondouré , feignant un transnort d'amour, se prosterne devant son idole.
Akansie se trouvait alors sur une étroite levée qui séparait des eaux stagnantes , où une multitude de serpents à sonnettes se jouaient avec leurs petits aux derniars feux de l'automne. Ondouré embrasse les pieds d' Akansie , les attire à lui ; l'infortunée tombe en arrière, et roule dans l'onde empoisonnée; elle y plonge de tout son poids. Les reptiles, dont le venin augmente de subtilité quand ils ont une famille à défendre , font entendre le bruit de la mort : s'élançant tous à la fois , ils frappent de leur tête aplatie et de leur dent creuse l'ennemie qui vient troubler leurs débats maternels.
La joie du crime rayonna sur le front d'Ondouré. Akansie, luttant contre un double trépas, au milieu des serpents et de l'onde , s'écriait : « Je l'ai bien mérité ! homme af&eux ! n couronne tes forfaits ; va immoler tes dernières victimes , CL mais sache que ton heure est aussi arrivée. »
« — Eh bien ! » répondit l'infâme, jetant le masque, « oui, « c'est moi qui te tue , parce que tu me voulais trahir. Meurs , <» tous mes forfaits sont les tiens. .Te brave tes menaces ! dé- «: sormais il n'est plus de rémission pour moi ; mon dernier
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« soupir sera pour un nouveau crime, et pour un amour cjiii « fait ton supplice. Tu n'auras pas la tête de Céluta , mais je « lui prodiguerai les baisers que tu m'as permis de donner à « cette tête charmante ! »
Ondouré , mugissant comme s'il eût déjà habité l'enfer , abandonne la femme qui lui avait fait tous les sacrifices.
Dieu fit sentir à l'instant même à ce réprouvé un avantgoât des vengeances étemelles. Quelques chasseurs se montrèrent sur la levée ; ils avaient reconnu le tuteur du Soleil, et s'avançaient rapidement vers luL Akansie flottait encore sur les eaux ; il était impossible de la déirober à la vue des chasseurs ; ils allaient s'empresser de la secourir : ne pouvait^lle pas cons^rer assez de vie pour parl^ quand elle se* rait déposée sur le rivage? L'effroi d'Ondouré glaça un moment son cœur; mais il revint bientôt à lui , et se montra digne de son crime. Le moyen de tromper qu'il prit n^était pas complètement sûr , mais il était le seul qui lut restât à prendre ; il l'aurait du moins oi^iiosé à une accusation d'assassinat. Ondouré appelle donc les guerriers avec tous les signes du plus violent désespoir : « A moi! s'écriait*il, aidez- « moi à sauver la Femme Oief qui vient de tomber dans cet « abtme ; » et, feignant de secourir Akansie , il essayait de lui plonger la tête dans l'eau.
Les chasseurs se précipitent , écartent les serpents avec des branches de tamarin , et retirent du marais^la mère du jeune Soleil.
Rlle ne donna dans le premier moment aucun signe de vie ; mais bientôt quelques mouvements se manifestèrent , ses yeux s'ouvrirent , son regard fixe tomba sur Ondouré , qui recula trois pas, comme sous l'œil du Dieu vengeur.
Des cris étouffés , qui ressemblaient ail râle de la mort , s'échappèrent peu à peu du sein d' Akansie. Elle s'agite et rampe sur la terre; on eût dit des reptiles qui l'avaient frappée. Sa peau , par l'effet ordinaire de la morsure du serpent à sonnettes , était marquée de taches noires , vertes et jaunes; une teinte livide et luisante couvre ces taches, comme le vernis
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couvre un tableau. Les doigts de la femme coupable étaient crevés; une écume impure sortait de sa bouche : les chasseurs contemplaient avec horreur le vice châtié de la main du Ctand Esprit.
Céluta, qui revenait des bois voisins , et qui regagnait sa cabane par la levée du marais , fut un nouveau témoin envoyé du ciel à cette scène. À l'aspect de la fenune punie, elle fut saisie d'une pitié profonde , et lui prodigua des soins et des secours. Akansie , reconnaissant la généreuse indienne, fit des efforts extraordinaires pour parler ; mais sa langue en< ilée ne laissait sortir de sa bouche que des sons inarticulés. Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne se pouvait faire entendre , le dése^oir s'empara d'elle; elle se roula sur la terre , qu'«lle mordait dans les convulsions de la mort
« Grand Esprit, s'écria Céluta , accepte le repentir de c^te « pauvre femme ! pardonne-lui comme je lui pardonne , si ja- « mais elle m'a offensée ! »
A cette prière, des espèces de larmes voulurent couler des yeux d' Akansie; il se répandit sur son front une sérénité qui l'aurs^t embellie, si quelque chose avait pu effacer l'horreur de ses traits. Ses lèvres ébauchèrent un sourire d'admiration et de gratitude : elle expira sans douleur^ mais en emportant le fatal secret. Ondouré , délivré de ses craintes , remercia intérieurement le ciel, épouvanté de sa reconnaissance. Céluta , rejNrenant le chemin de sa retraite, disait an soleil qui se levait : « Soleil , tu viens de voir en deux matins la « mort de Chact^s et celle d' Akansie ; rends la mienne sem- A blable à la première. »
Ondouré fit avertir les parents de la Femme Chef d'enlever le corps d' Akansie : afin de ne pas effrayer l'imagination des conjurés par le spectacle d'une seconde pompe funèbre, les sachems décidèrent que les funérailles (qui ne devaient jamais être célébrées) n'auraient lieu qu'après le massacre.
Devenu plus puissant que jamais par la mort de la Fenmie <^hef, le tuteur du Soleil, ne se souvenant ni d'avoir été aimé d' Akansie , ni de l'avoir assassinée , se rendit à la vallée der
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Bois. Les jeux avaient recommencé : Outougamiz , par ordre des vieillards , s'était venu mêler à ces jeux. Quelques moments de réflexion lui avaient suffi pour le tranquilliser sur le pieux larcin de sa sœur; il lui semblait moins nécessaire d'en instruire immédiatement le conseil , puisque René . n'était pas arrivé , et que Céluta ne pouvait confier le secret à René absent. En supposant même le retour du frère d'Amélie , Outougamiz avait une telle confiance dans la vertu de Céluta , qu'il était sûr qu'elle se tairait , même après avoir rendu le secret plus fatal. Enfin , quand Outougamiz se hâterait de tout apprendre aux sachems , les sachems feraient peut-être mourir Céluta sans utilité pour personne ; car le massacre n'en aurait pas moins lieu. Et qui pouvait dire s'il était bon ou mauvais que le jour de ce massacre fût retardé ou avancé pour le destin du guerrier blanc ?
Telles étaient les réflexions d'Outougamiz. Le frère et la sœur comptaient maintenant chaque heure écoulée ; ils regardaient si le soleil baissait à l'horizon , si l'éphémère , qui sort des eaux à l'approche du soir, commençait à voler dans les prairies ; ils se disaient : a Encore un moment passé , et « René n'est pas revenu ! » Nos illusions sont sans terme ; détrompés mille fois par l'amertume du calice , nous y reportons sans cesse nos lèvres avides.
Les ennemis s'étant refusés à recevoir le calumet de paix , René avait renvoyé les guerriers porteurs des présents pour les Illinois, et il revenait seul aux Natchez. Accablé du passé, n'espérant rien de l'avenir , insensible à tout , hors à la raison de Chactas , à l'amitié d'Outougamiz et à la vertu de Céluta , il ne soupçonnait pas qu'on en voulût à sa vie ; ses ennemis étaient loin de savoir à leur tour à quel point il y tenait peu. Les Natchez l'accusaient de crimes imaginaires ; ils l'avaient condamné pour ces crimes , et il ne pensait pas plus aux Natchez qu'au reste du monde ; ses idées comme ses désirs habitaient une région inconnue.
Un jour , dans la longue route qu'il avait à parcourir , il
su.
arriva à une grande prairie dépouillée d'arbres ; ou u*y voyait qu'une vieille épine couverte de fleurs tardives, qui croissait sur le bord d'un chemin indien. Le soleil approchait de son couchant lorsque le frère d'Amélie parvint à cette épine. Résolu de passer la nuit dans ce lieu, il aperçut un gazon sur lequel étaient déposées des gerbes de maïs ; il reconnut la tombe d'un enfant et les présents maternels. Remerciant la Providence de l'avoir appelé au festin des morts , il s'assit eAtre deux grosses racines de l'épine , qui se tordaient andessus de la terre. La brise du soir soufflait par intervalles dans le feuillage de l'arbre ; elle en détachait les fleurs , et ces fleurs tombaient sur la tête de René en pluie argentée. Après avoir pris son repas, le voyageur s'endormit au chant du grillon.
La mère , qui avait couché l'enfant sous l'herbe au bord du chemin, vint à minuit apporter des dons nouveaux, et humecter de son lait le gazon delà tombe. Elle crut distinguer une espèce d'ombre où de fantôme étendu sur la terre ; la frayeur la saisit, mais l'amour maternel, plus fort que la frayeur, l'empêche de reculer. S'avançant à pas silencieux vers l'objet inconnu , elle vit un jeune blanc qui dormait In face tournée vers les étoiles , un bras jeté sur sa tête. L'Indienne se glisse à genoux jusqu'au chevet de l'étranger , qu'elle prenait pour une divinité propice. Quelques insectes voltigeant autour du front de René , elle les chassait doucement, dans la crainte de réveiller l'esprit, et dans la crainte aussi d'^oigner l'âme de l'enfant, qui pouvait errer autour du bon génie. La rosée descendait avec abondance : la mère^ étendit son voile sur ses deux bras , et le soutint ainsi au-dessus delà tête de René : « Tu réchauffes mon enfant , disait- « elle en elle-même; il est juste que je te fasse un abri. »
Quelques sons confus et bientôt quelques paroles distinctes échappent aux lèvres du frère d'Amélie; il rêvait de sa sœur : les mots qu'il laissait tomber étaient tour à tour projmncés dans sa langue maternelle et dans la langue des .Sau-
LES NATCHEÉ. 403
vages. L'Indienne voulut profiter de cet oracle; eltc répoiidait à René à mesure qu^il murmurait quelque chose. Il s'établit entre elle et lui un dialogue :
« PourquQi m'as-tu quitté ? » dit René en natehez.
« — Qui? > demanda l'Indienne.
René ne répondit point.
« Je l'aime , » dit le frère d'Amélie un moment après.
« — Qui? » dit encore l'Indienne.
« — La mort, » repartit René en français.
Après un assez long silence y René dit : « Est-ce là le corps « que je portais? » Et il ajouta d'une voix plus élevée : « Les « voici tous : Amélie, Céiuta , Mila, Outougamiz , Chactas « d'Artaguette ! »
René poussa un soupir, se tourna du côté du cœur, et parla plus.
Le bruit que l'Indienne fît matgré elle , en se voulant tirer, réveilla le frère d'Amélie. 11 fut d'abord étonné de voiiune femme à ses c6lés, mais il comprit bientôt que c'était la mère de l'enfant dont il foulait le tombeau. Il lui imposa les mains, poussa les trois cris de douleur, et lui dit : « Par- « donne-moi, j'ai mangé une partie de la nourriture de ton « fils ; mais j'étais voyageur, et j'avats faim ; ton fils m'a <« donné l'hospitalité. »
« — Et moi , dit l'Indienne , je croyais que tu étais un «i génie, et je t'ai interrogé pendant ton sommeil. »
« — Que t'ai*je dit? » demanda René. « Rien, » repartit l'Indienne.
René s'était égaré : il s'enquit du chemin qu'il devait suivre : « Tu tournes le dos aux Natehez , » répondit la femme sauvage; « en continuant à marcher vers le nord, tu n'y ar- « riveras jamais. » Destinée de l'homme ! si René u'eiU point rencontré cette femme , il se fût éloigné de plus en plus du lieu fatal. L'Indienne lui montra sa route , et le quitta après lui avoir recommandé l'enfant qu'elle avait peYdu.
Il se leva enfin, le jour qui devait être suivi d'une nuit si funeste ! Céiuta et son frère le passèrent à parcourir les bois,
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toujours dans la crainte d'y rencontrer Kené, toujours dans 1 espoir de l'arrêter s'ils le rencoi^traieut , toujours regrettant Mila si légère dans sa course, si heureuse dans ses recherches.
Le jeu des osselets , commencé après la partie de la balle , gagnée par les Natchez , avait continué daus la vallée des Bois. Une heure avant le coucher du soleil , le sachem d'ordre se présente aux différents groupes des joueurs , et dit à voix basse :
<( Quittez le jeu , retournez à vos tentes; attendez-y le sa- « chem de votre nation. »
Les jeunes gens se regardent aveic étonnement, et, laissant tomber les osselets , se retirent. La nuit vint. Le ciel se couvrit d'un voile épais ; toutes les brises expirèrent ; des ténèbres muettes et profondes enveloppèrent le désert.
Après mille courses inutiles , Céluta était rentrée dans sa cabane : quelques heures de plus écoulées , et René était mort ou sauvé! L'amante qui tant de fois avait désiré le retour de son bien-aimé, l'épouse qui si souvent* s'était levée avec joie , croyant reconnaître les pas de son époux , tremblait à présent au moindre bruit , et n'implorait que le silence. J^aguère Céluta eût* donné tout son sang^pour épargner la plus petite douleur au frère d'Amélie ; maintenant elle eût béni un accident malheureux qui , sans être mortel , eiit arrêté le guerrier blanc loin des JNatchez..
Au fort Rosalie on était loin d'être rassuré : Chépar seul s'obstinait à ne vouloir rien voir. De nouveaux courriers du gouverneur général, du capitaine d'Artaguette et du père Souël, annonçaient l'existence d'un complot. Le conseil était rassemblé, et le nègre Imley, saisi dans les bois, avait été amené devant ce conseil.
Les renseignements envoyés par le missionnaire étaient exacts et détaillés ; ils désignaient Ondouré comme chef de la conjuration. Imley interrogé nia tout, hors ce qu'il ne pouvait nier, sa propre fuite. 11 dit qu'il avait quitté son maître comme l'oiseau reprend sa liberté quand il trouve la
porte de sa cage ouverte. Pressé par des questions insidieuses , et certain qu'il était d'être condamné à mort , le nègre, au lieu de répondre , se prit à railler ses juges : il répétait leurs gestes , affectait leur air, contrefaisait leur voix avec un talent d'imitation extraordinaire. Fébriano surtout excitait sa verve comique, et il fit du commandant une copie si ressemblante, qu'un rire involontaire bouleversa le conseil. Cliépar, furieux, ordonna d'appliquer l'esclave à la torture, ce qui fut sur-le-champ exécuté. L'Africain brava les tourments avec une constance héroïque , continuant ses moqueries au milieu des douleurs, et ne laissant pas échapper un mot qui pût compromettre le secret des Sauvages. On le retira de la gène pour le réserver au gibet. Alors il se mit à chanter Izéphar, à rire , à tourner sur lui-même , à frapper des mains , à gambader malgré le disloquement de ses membres , et tout à coup il tomba mort : il s'était étouffé avec sa langue , genre de suicide connu de plusieurs peuplades africaines. Mélange de force et de légèreté, le caractère d'Imley ne se démentit pas un moment : ce noir n'aima que l'amour et la liberté, et il traita l'un et l'autre avec la même insouciance que la mort et la vie.
Le commandant regarda l'aventure d'Imley comme celle d'un esclave fugitif, qui n'avait aucun rapport avec les desseins qu'on supposait aux Sauvages. Il traita les missionnaires de poltrons ; il accusa les colons de répandre inconsidérément des alarmes aussitôt qu'ils perdaient un nègre. Poussé par Fébriano vendu aux intérêts d'Ondouré , mais qui ignorait le complot , Chépar s'emporta jusqu'à faire mettre aux fers des habitants qui demandaient à s'armer, et parlaient de se retrancher sur les concessions. Il refusait de croire à une conjuration qui s'achevait en ce moment même sous ses pas , dans le sein de la terre.
Les jeunes guerriers , après avoir quitté les jeux, s'étaient armés. Le sachem d'ordre avait reparu : heurtant doucement dans les ténèbres à la porte de chaque cabane, il avait dit :
« Que les jeunes guerriers se rendent par des chemins di-
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« vers au lac souterrain ; ils y trouveront les saehems ; que « les femmes , après le départ des guerriers , s'enferment dans « leurs cabanes; qu'elles y veillent en silence et sans lu- « mière. »
Aussitôt les jeunes guerriers se glissent à travers les ténèbres jusqu'au lieu du rendez-vous. Les portes des huttes se referment sur les femmes et sur les enfants; les lumières s'éteignent : tous les Sauvages quittent le désert , hors quelques sentinelles placées çà et là derrière les arbres. Outougamiz , avec le reste de sa tribu , descendit au lac souterrain.
A l'orient du grand village des Natchez , dans la même cvprière où s'élevait le temple d'Athaënsic , s'ouvre perpendiculairement, comme le soupirail d'une mine, une caverne profonde. On n'y peut pénétrer qu'à l'aide d'une échelle et d'un flambeau. A la profondeur de cent pieds se trouve une grève qui borde un lac. Sur ce lac , semblable à celui de l'empire des ombres , quelques Sauvages , pourvus de torches et de fanaux , eurent un jour l'audace de s'embarquer. Autour du gouffre ils n'aperçurent que des rochers stériles hérissant des côtes ténébreuses, ou suspendus en voûtes au-dessus de l'abîme. Des bruits lamentables, d'effrayantes clameurs , d'affreux rugissements, assourdissaient les navigateurs à mesure qu'ils s'enfonçaient dans ces solitudes d'eau et de nuit. Entraînés par un courant rapide et tumultueux , ce ne fut qu'après de longs efforts que ces audacieux mortels parvinrent à regagner le rivage , épouvantant de leurs récits quiconque serait tenté d'imiter leur exemple.
Tel était le lieu que les conjurés avaient fixé pour celui de leur assemblée. C'était de cette demeure souterraine que la liberté du nouveau monde devait s'élancer, qu'elle devait rappeler à la lumière du jour ces peuples ensevelis par les Européens dans les entrailles de la terre. Déjà les jeunes guerriers étaient réunis , et attendaient la révélation du mystère que les saehems leur avaient promise.
Au bord du lac était un grand fragment de rocher ; les jongleurs l'avaient transformé en autel. Ou y voyait, à la lueur
d'une torche , trois hideux marmousets de tailles inégales. Celui du centre , manitou de la liberté, surpassait les autres de toute la tête ; dans ses traits grossièrement sculptés on reconnaissait le symbole'd'une indépendance rude , ennemie du joug des lois, impatiente même des chaînes de la nature. Les deux autres figures représentaient , Tune les chairs rouges, l'autre les chairs blanches. Un feu d'ossements brûlait devant ces idoles , en jetant une lumière enfumée et une odeur pénétrante. Du sang humain , des poisons exprimés de divers serpents , des herbes vénéneuses , cueillies avec des paroles cabalistiques , remplissaient un vase de cyprès. Un vent nocturne se leva sur le lac , dont les flots montèrent aux voûtes de l'abîme : la tempête dans les flancs de la terre , les idoles menaçantes, le bassin de sang, le feu mortuaire, les prêtres agitant des vipères avec des évocations épouvantables , la foule des Sauvages , dans leurs habillements bizarres et divers ; toute cette scène , entourée par les masses des rochers souterrains , donnait une idée du Taftare.
Soudain un des jongleurs , les bras tendus vers le lac, s'écrie : « Divinité de la vengeance , est-ce toi qui sors de l'a- « bîme avec cet orage? Oui , tu viens ; reçois nos vœux î »
Le jongleur lance une vipère dans les flots; un autre prêtre répand le bassin de sang sur le feu : une triple nuit s'étend sous les voûtes.
Quelques minutes s'écoulent dans Tobscurité , puis tout à coup une vive clarté illumine les vagues orageuses et les rochers fantastiques. Les idoles ont disparu ; on n'aperçoit plus sur la pierre , autel de la vengeance , que le vieillard Adario vêtu de la tunique de guerre , appuyé d'une main sur son casse-tête , tenant de l'autre un flambeau.
« Guerriers , dit-il , la liberté se lève ; le soleil de l'indépen- « dance , resté depuis deux cent cinquante neiges sous l'ho- « rizon , va éclairer de nouveau nos forêts. Jour sacré, salut ! «< Mon cœur se réjouit à tes rayons , comme le. chêne décré- « pit au premier sourire du printemps ! Pour toi Adario a
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«« dépouillé ses lambeaux ^ il a lavé sa chevelure comme un « jeune homme : il renaît au souffle de la liberté. « Donnez trois poignards. »
Le sâchem jette trois poignards du haut du roc. « Jeunes guerriers , vous n'êt;es pas assemblés ici pour dé- « libérer; vos sachems ont prononcé pour vous au rocher du n lac, dans le conseil général des peuples ; ils ont juré de « purger nos déserts des brigands qui les infestent. Vous êtes « venus seulement pour dévorer les ours étrangers. Le mo- « ment du festin est arrivé. Vous ne quitterez ces voûtes que « pour marcher à la mort ou à la liberté. C'est la dernière fois « que vous aurez été obligés de vous cacher dans les profon- « deurs de la terre , pour parler le langage des hommes. « Doimez la hache. »
Adario jette à ses pieds une hache teinte de sang. Un cri de surprise mêlé de joie échappe au bouillant courage des jeunes guerriers. Adario reprend la parole :
« Tout est réglé par vos pères. Plongés dans le sommeil, « nos oppresseurs ne soupçonnent pas la mort. Nous allons « sortir de cette caverne divisés en trois compagnies : je con- « duirai les Natchez , et les mènerai , au travers des ombres , « à Tescalade du fort. Vous , Chicassaws , sous la conduite « de vos sachems , vous formerez le second corps ; vous at- « taquerez le village des blancs au fort Rosalie. Vous , Mia- « mis et Yazous, composant le troisième corps, guidés dans « vos vengeances par Ondouré et par Outougamiz , vous dé- « truirez les blancs dont les demeures sont dispersées dans « les campagnes. Les esclaves noirs, qui comme nous vont « briser leurs chaînes, seconderont nos efforts.
« Tels sont, ô jeunes guerriers , les devoirs que vous êtes ap- « pelés à remplir. Il ne s'agit pas de la cause particulière des « Natchez : le coup que vous allez porter sera répété dans un « espace immense. A l'instant où je vous parle, mille nations, « comme vous cachées dans les cavernes, vont en sortir.
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« comme vous, pourextenniner la race étrangère; le reste des a chairs rouges ne tardera pas à vous imiter.
« Quant à moi , je n'ai plus qu'un jour à vivre : la nuit « prochaine j'aurai rejoint Chactas , ma femme et mes eu- « fiants : il ne m'a été permis de leur survivre que pour les « venger. Je vous recommande ma fille. »
n dit , et jette son casse-téte au milieu des jeunes guerriers.
Une acclamation générale ébranle les dômes funèbres: « Délivrons la patrie! »
On vit alors un jeune guerrier monter sur la pierre auprès d'Adario : c'était Outougamiz ; il dit :
« Vous avez voulu me fiûre tuer le guerrier blanc , mon « ami. Il n'est point arrivé ; ainsi je ne le tuerai pas , mais « je tuerai quiconque le tuera ! Vous voulez que j'égorge des « chevreuils étrangers pendant la nuit; je n'assassinerai per- « sonne. Quand le jour sera venu , si l'on combat, je combat- « trai. J'avais promis le secret, je l'ai tenu : dans quelques « heures la borne de mon serment sera passée , je serai libre ; « j'userai de ma liberté comme il me plaira. Guerriers , je ne « sais point parler, parce que je n'ai point d'esprit ; mais si « je suis comme un ramier timide pendant la paix , je suis « comme un vautour pendant la guerre : Ondouré , c'est pour « toi que je dis cela ; souviens-toi des paroles d'Outouga- « miz le Simple. »
Outougamiz saute en bas du rocher, comme un plongeur qui se précipite dans les vagues ; quelque temps après on le chercha, on ne le trouva plus.
Ondouré n'avait remarqué du discours du frère de Céluta que le passage où le jeune homme s'était applaudi de l'absence de René. Le tuteur du Soleil ressentait de cette absence les plus vives alarmes ; il se voyait au moment d'exécuter le dessein qu'il avait conçu sans atteindre le principal but de ce dessein. Céluta , en dérobant les roseaux , pouvait s'applaudir d'avoir obtenu ce qu'elle avait désiré , d'avoir sauvé son époux. Il n'y avait aucun moyen pour Ondouré de reculer
4tO LES NATCHËZ.
(a catastrophe ; et , comme dans toutes les choses humaines , il fallait prendre Févénement tel que le ciel Tavait fait.
Les guerriers sortirent du lac souterrain , et, caeliës dans répaisseur de la cyprière , ils se divisèrent en trois corps. Assis a terre dans le plus profond silice , ils attendirent l'ordre de la marche. Minuit approchait; le dernier roseau allait être brûlé dans le temple.
Que différemment occupée était Céluta dans sa cabane ! Tressaillant au plus léger murmure des feuilles , les yeux constamment fixés sur la porte , comptant , parles battements de son cœur, toutes les minutes de cette dernière heure , elle n'aurait pu supporter longtemps de telles angoisses sans mourir. A force d'avoir écouté le silence , ce silence s'était rempli pour elle de bruits sinistres : tantôt elle croyait ouïr des voix lointaines , tantôt il lui semblait entendre des pas précipités. Mais n'est-ce point en effet des pas qui font retentir le sentier désert ? Ils approchent rapidement. Céluta ne peut plus se tromper : elle se veut lever, les forces lui manquent ; elle reste enchaînée sur sa natte, le front couvert de sueur. Un homme paraît sur le seuil de la porte : ce n'est pas René ! c'est le bon grenadier de la Nouvelle-Orléans , le fils de la vieille hôtesse de Céluta , le soldat du capitaine d'Artaguette.
Il apportait un billet écrit du poste des Yazous par son (îapitaîne. Quel bonheur, quel soulagement , dans la crainte et l'attente d'une grande catastrophe, de voir entrer un ami, au lieu de la victime ou de l'ennemi que l'on attendait ! Céluta retrouve ses forces , se lève , court les bras ouverts au grenadier ; mais tout à coup elle se souvient du péril général ; René n'est pas le seul Français menacé , tous les blancs sont sous le poignard ; un moment encore , et Jacques peut être égorge. « Fils de ma vieille mère de la chair blanche, s'écrie- « t-elle , celui que vous cherchez n'est pas ici ; retournez vite « sur vos pas , vous n'êtes pas en sûreté dans cette cabane : « au nom du Grand Esprit, retirez-vous ! »
TiC grenadier n'entendait point ce qu'elle disait; il lui montrait le billet, qui n'était point pour René, mais pour
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elle-même. Géluta ne pouvait lire ce billet. Jacques et Cékita faisaient des gestes multipliés , tâchaient de se faire comprendre Tun de Tautre sans y pouvoir réussir. Dans ce moment un sablier qui af^rtenait à René, et avec lequel Tindienne avait appris à diviser le temps , laisse échapper le dernier grain de sable qui annonçait l'heure expirée. Céluta voit tomber dans Fétemité la minute fatale : elle jette un cri , arrache le billet de la main de Jacques , et pousse le soldat hors de sa cabane. Celui-ci ayant rempli son message , et ne se pouvant expliquer les manières extraordinaires de Céluta , court à travers les bois, afin de gagner le fort Rosalie avant le lever du jour.
Que contenait le billet du capitaine ? On Ta toujours ignoré. A force de regarder la lettre , de se souvenir des paroles et des gestes du soldat , qui n'avait pas Tair triste , Céluta laisse pénétrer dans son cœur. un rayon d'espérance ; pâle crépuscule bientôt éteint dans cette sombre nuit.
Maintenant chaque minute aux Natchez appartenait à la .mort : quelques heures de plus d'absence, et René était à Fabri de la catastrophe, déjà conunenoée peut-être pour ses compatriotes. Ah! si Céluta, aux dépens de sa vie > eût pu précipiter la fuite du temps ! Un nouveau bruit se fait entendre : sont-ce les meurtriers qui viennent chercher René dans sa cabane? Ils ne l'y trouveront pas. Serait-ce le frère d'Amélie lui-même ? Céluta s'élance à la porte : ô prodige S Mila ^ Mila échevelée, pâle, amaigrie, recouverte de lambeaux conjme si elle sortait du sépulcre, et charmante encore! Cé^ luta recule au fond de la cabane ; elle s'écrie : « Omlure de « ma sœur, me viens-tu chercher? le moment fatal est41 ar- « rivé ? »
« — Je ne suis point un fantôme , » répondit Mila , déjà tombée dans le sein de son amie ; « je suis ta petite Mila. »
Et les deux sœurs entrelaçaient leurs bras , mêlaient leurs pleurs , confondaient leurs âmes. Mila dit rapidement :
« Après la découverte du secret, Ondouré .me fit enlever. « Ils m'ont enfermée dans une caverne et m'ont fait souffrir
412 ''BS lIATCHfiZ
« ioutes sortes de maux ; mais je me suis ri des Allouez : « cette nuit, je ne sais pourquoi, mes geôliers se sont éloi- « gnés de moi un moment; ils étaient armés , et ils sont al- « lés parler à d'autres guerriers sous des arbres. Moi , qui « cherchais toujours les moyens de me sauver, j*ai suivi ces « méchants. Je me suis glissée derrière eux : une fois échap- « pée, ils auraient plus tôt attrapé Toiseau dans la nue que « Mila dans le bois. J'accours. Où est Outougamiz ? Le guer- « rier blanc est-il arrivé ? Lui as-tu dit le secret , comme je le « lui vais dire ? Il y a encore huit nuits avant la catastrophe , « si ce beau jongleur amoureux m'a dit vrai sur le nombre » des roseaux. »
a — Oh ! Mila ! s'écrie Céluta, je suis la plus coupable, la « plus infortunée des créatures ! J'ai avancé la mort de René; « j'ai dérobé huit roseaux ; c'est à l'heure même où je te parle « que le coup est porté. »
« — Tu as feit cela? dit Mila; je ne t'aurais pas crue si « courageuse! René est-il arrivé?»
« — Non, » repartit Céluta. « Eh bieu! dit Mila, que te « reproches-tu? Tu as sauvé mon libérateur; tu n'as plus que « quelques heures à attendre. Mais que fais-tu? que Êdt Ou- « tougamiz pendant ces heures? Tu commences toujours « bien, Céluta, et tu finis toujours mal. Crois-tu que tu sau- « veras René en te contentant de pleurer sur ta natte? Je ne « sais point demeurer ainsi tranquille; je ne sais point sacri- <« fier mes sentiments ; je ne sais point douter de la vertu de « mes amis, les soupçonner, m'attendrir sur une patrie impi- « toyable, et garder le secret des assassins. Méchants, vous « m'avez laissée échapper de mon tombeau, je viens révélar « vos iniquités ! je viens sauver mon libérateur, s'il n'est point « encore tombé entre vos mains ! » Mila, échappée aux bras de sa sœur, fuit en s'écriant : « Nous perdrons des mo- « ments irréparables. »
Depuis le jour où René avait rencontré l'Indienne qui lui enseigna sa route, il s'était avancé paisiblement vers le pays des Natchez. A mesure qu'il marchait, il se trouvait moins
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triste; ses noirs chagrins paraissaient se dissiper; ittoucnatt au moment de revoir sa femme et sa fille, objets charmants qui n'avaient contre eux que le malheur dont le frère.d' Amélie avait été frappé. René se repFOchsât sa lettre ; il se reprochait cette sorte d'indifférence qu'un chagrin dévorant avait laissée au fond de son cœur : démentant son caractère, il se laissait aller peu à peu aux sentiments les plus tendres et les plus affectueux ; retour au calme qui ressemblait à ce soulagement que le mourant éprouve avant d'expirer. Géluta était si belle ! elle avait tant aimé René ! elle avait tant souffert pour lui ! Outougamiz , Chactas, d'Artaguette , Mila , attendaient René. Il allait retrouver cette petite société supérieure à tout ce qui existait sur la terre ; il allait élever sur ses genoux pette seconde Amélie qui aurait les charmes de la première, sans en avoir le malheur.
Ces idées, si différentes de celles qu'il nourrissait habituellement, amenèrent René jusqu'à la vue des bois des ?ïatchez; il sentit quelque chose d'extraordinaire en découvrant ces bois. 11 en vit sortir une fumée qu'il prit pour celle de ses foyers; il était encore assez loin, et il précipita sa marche. Le soleil se coucha dans les nuages d'une tempête, et la nuit la plus obscure (celle même du massacre) couvrit la terre.
René fit un long détour afin d'arriver chez lui par la vallée. La rivière qui coulait dans cette vallée ayant grossi , il eut quelque peine à la traverser; deux heures furent ainsi perdues dans une nuit dont chaque minute était un siècle. Comme il commençait à gravir la colline sur le penchant de laquelle était bâtie sa cabane, un homme s'approcha de lui dans les ténèbres pour le reconnaître, et disparut.
Le frère d'Amélie n'était plus qu'à la distance d'un trait d'arc de la demeure qu'il s'était bâtie : une faible clarté s'échappant par la porte ouveite en dessinait le cadre au dehors sur l'obscurité du gazon. Aucun bruit ne sortait du toit solitaire. René hésitait maintenant à entrer; il s'arrêtait ù chaque demi-pas ; il ne savait pourquoi il était tenté de retourner
en arrière, de s'enfoncer dans les bois, et d'attendre le retour de Taurore. René n'était plus le maître de ses actions; une force ii:résistible le soumettait aux décrets de la Providence : poussé presque malgré lui .jusqu'au seuil qu'il redoutait de franchir, il jette un regard dans la cabane.
Céluta, la tête baissée dans son sein, les cheveux pendants et rabattus sur son front, était à genoux, les mains croisées, les bias levés dans le mouvement de la prière la plus humble et la plus passionnée. Un maigre flambeau, dont la mèclie allongée par la durée de la veille obscurcissait la clarté, brûlait dans un coin du foyer. Le chien favori de René, étendu sur la pierre de ce foyer, aperçut son maître, et donna un signe de joie ; mais il ne se leva point, comme s'il eût craint de hâter un moment fatal. Suspendue dans son berceau à l'une des solives sculptées de la cabane, la fille de René poussait de temps en temps une petite plainte, que Céluta, absorbée dans sa douleur, n'entendait pas.
René, arrêté sur le seuil, contemple enisilence ce triste et touchant spectacle ; il devine que ceé vœux adressés au clef sont offerts pour lui : son cœur s'ouvre à la plus tendre reconnaissance; ses yeux, dans lesquels un brillant chagrin avait depuis longtemps séché les larmes, laissent échapper un torrent de pleurs délicieux. 11 s'écrie : « Céluta! ma Cé- « luta !» et il vole à l'infortunée, qu'il relève, qu'il presse avec ardeur. Céluta veut parler, l'amour, la terreur, le désespoir, lui ferment la bouche; elle fait de violents efforts pour trouver des accents; ses bras s'agitent, ses lèvres tremblent; enfin un cri aigu sorl de sa poitrine, et lui rendant la voix : « Sauvez-le, sauvez-le ! Esprits secourables, emportez-le dans « votre demeure ! »
Céluta jette ses bras autour de son époux, l'enveloppe, et semble vouloir le foire entrer dans son sein pour l'y cacher.
René prodigue à son épouse des caresses inaccoutumées. ^ Qu'as-tu, ma Céluta? lui disait-il ; rassure-toi. Je viens te " protéger et te défendre. »
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Céluta , regardant vers la porte, s'écrie : « Les voilà ! les « voilà ! » lille se place devant René pour le couvrir de son corps : « Barbares , vous n'arriverez à lui qu'à travers mon « sein ! »
« — Ma Céluta , dit René , il n'y a personne : qui te peu « troubler ainsi? »
Céluta , frappant la terre de ses pieds : « Fuis, fuis ! tu es a mort ! Non , viens ; cache-toi sous les peaux de ma couche ; « prends des vêtements de femme. » L'épouse désolée, arrachant ses voiles, en veut couvrir son époux.
« Céluta , disait celui-ci , reprends ta raison ; aucun péril ne « me menace. »
« — Aucun péril! dit Céluta l'interrompant. N'est-ce pas " moi qui te tue? n'est-ce pas moi qui hâte ta mort? n'est-ce « pas moi qui en ai fixé le jour en dérobant les roseaux?... « Un secret... O ma patrie! »
« —Un secret? » repartit René. — « Je ne te l'ai pas dit ! « s'écrie Céluta. Oh! ne perds pas ce seul moment laissé à « ton existence ! Fuyons tous deux ; viens te précipiter avec <( moi dans le fleuve! »
Céluta est aux genoux de René ; elle baise la poussière de ses pieds, elle le conjure par sa fille de s'éloigner seulement pour quelques heures : « Au lever du soleil, dit-elle, tu seras « sauvé; Outougamiz viendra ; tu sauras tout ce que je ne A puis te dire dans ce moment! »
« — £h bien! dit René, si cela peut guérir ton mal, je « m'éloigne ; tu m'expliqueras plus tard ce mystère, qui n'est « sans doute que celui de ta raison troublée, par une fièvre « ardente. »
Céluta, ravie, s'élance au berceau de sa fille, présente Amélie au baiser de son père, et avec ce même berceau poussif René vers la porte. René va sortir : un bruit d'armes retentit au dehors. René tourne la tête ; la hache lancée l'atteint et s'enfonce dans son front, comme la cognée dans la cime du chêne, comme le fer qui mutile une statue antique, image
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d'un dieu et chef-d'œuvre de Fart. René tombe dans sa cabane : René n'est plus !
Ondouré a fait retirer ses complices : il est seul avec Céluta évanouie, étendue dans le sang et auprès du corps de René. Ondouré rit d'un rire sans nom. A la lueur du flambeau expirant, il promène ses regards de l'une à l'autre victime. De temps en temps il foule aux pieds le cadavre de son rival, et le perce à coups de poignard. Il dépouille en partie Céluta, et l'admire. Il fait plus Éteignant ensuite le
flambeau, il court présider à d'autres assassinats, après avoir fermé la porte du lieu témoin de son double crime.
Heureuse, mille fois heureuse , si Céluta n'avait jamais rouvert les yeux à la lumière ! Dieu ne le voulut pas. L'épouse de René revint à la vie quelques instants après la retraite d'Ondouré. D'abord elle étend les bras, et trempe ses mains dans le sang répandu autour d'elle, sans savoir ce que c'était. Elle se met avec effort sur son séant, secoue la tête, cherche à rassembler ses souvenirs, à deviner où elle est, ce qu'elle est. Par un bienfait de la Providence, l'Indienne n'avait pas sa raison : elle ne se formait qu'une idée confuse de quelque chose d'effroyable. Elle plia ses bras devant elle , promena ses regards dans la cabane, où les ténèbres étaient profondes. Le silence de la mort n'était interrompu de temps en temps que par les hurlements du chien. Céluta voulut inutilement murmurer quelques mots.
Dans ce moment elle crut voir Tabamica , sa mère. Les mamelles qui nourrirent Céluta avaient disparu ; les lèvres de la femme des morts s'étaient retirées , et laissaient à découvert des dents ni|es ; elle était sans nez et sans yeux : d'une main décharnée , Tabamica semblait presser des entrailles qu'elle n'avait pas. Céluta veut s'avancer vers sa mère; elle se lève, retombe sur ses genoux, et se traîne au hasard dans sa cabane : ses vêtements, à demi détachés, faisaient entendre le froissement d'une draperie pesante et mouillée. Elle rencontra le corps de René; épuisée par ses efforts, elle s'assied, sans le reconnaître, sur ce siège : elle s'y trouva bien, et s'y reposa.
Au bout de quelque temps la porte de la cabane s'entr'ouvrit , et une voix dit tout bas : « Es-tu là ? » Géluta , rappelée par cette voix à une demi-existence , répondit : « Oui , je « suis là. »
« — Ah ! dit Mila , est41 venu ? »
« — Qui? « demanda Géluta.
« — René.^ » repartît Mila.
« — Je ne l'ai pas vu , » dit Géluta.
« — Et moi , je ne l'ai pu trouver , » dit Mila toujours à voix basse. & Les assassins n'ont donc pas encore paru ? Ton « mari n'est donc pas revenu? Il est donc sauvé? » Géluta ne répondit rien.
« Pourquoi, reprît Mila , es-tu sans lumière? J'ai peur, et « je n'ose entrer. » Géluta répondit qu'elle ne savait pourquoi elle était sans lumière.
« Gomme ta voix est extraordinaire ! » s'écria Mila ; « es-tu « malade^La cabane sent le carnage; attends, je viens à toi. »
Mila franchit le seuil et laissa retomber la porte : « Qu'as- « tu répandu sur les nattes ? » dit-elle en marchant dans l'obscurité; « mes pieds s'attachent à la terre. Où es-tu? a tends-moi la main. »
« — Ici , » dit Géluta.
« Je ne puis aller plus loin , repartit Mila ; je me sens dé* « faillir. »
La porte de la cabane s'entr'ouvrit de nouveau : la voix d'Outougamiz appelle Géluta. « G'est Outougamiz ! s'écria « Mila ; Dieu soit loué ! nous sommes sauvés ! »
«t — Qui parle ?» dit Outougamiz saisi de terreur ; « n'est-ce « pas Mila? Gher fantôme, es-tu venu sauver René ? »
« — Oui , repartit Mila ; mais entre vite, Géluta n'est pas
Outougamiz , croyant entendre le fantôme de Mila , entre en frissonnant dans la cabane : « Donne-moi la main , dit « Mila; appuie-la sur mon coeur, tu verras que Je ne suis « pas un spectre : on m'avait enfermée dans une caverne , « je me suis échappée. »
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Mila avait saisi la main d'Outoogamiz étendue dans les ténèbres , et avait posé cette main sur son cœur.
« C'est comme la vie , dit Outougamiz ; mais je sais bien » que tu es morte : je te sais toujours gré d'être revenue pour « sauver René. Mais , Céiuta , parle donc. »
« — M'appelle-t-on ? » dit Cékita.
« — Est-ce que tu réponds du fond d'une tombe ? » s'écria Outougamiz , frappé de la voix sépulcrale de sa sœur. « Je « respire un champ de bataille, j'ai dti sang sous mes pieds. »
>< — Du sang! s'écria Mila; allume donc un flambeau.
« — Fantôme , répond Outougamiz , donne-moi la lumière '« des morts. »
Outougamiz cherche en tâtonnant le foyer ; il y toouve de la mousse de chêne et deux pierres à feu ; il frappe ces deux pierres l'une contre l'autre : une étincelle tombe sur la mousse, et soudain une flamme s'élève au milieu du foyer. Trois cris horribles s'échappent à la fois du sein de Céiuta , de Mila et d'Outougamiz.
La cabane inondée de sang , quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre , les animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre , Céiuta assise sur la poitrine de René , et portant les marques de deux crimes qui auraient fait rebrousser Fastre du jour ; Mila debout, les yeux à moitié sortis de leur orbite ; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre ; voilà ce qui se présentait aux regards !
Mila rompt la première le silence; (41e se précipite sur le cadavre de René, le serre dans ses bras , le presse de ses lèvres.
u C'en est donc fait ! s'écrie-t-elle. O mon libérateur, faut- « il que je te revoie ainsi ! Lâches amis , cœurs pusillanimes, « c'est vous qui l'avez assassiné par vos indignes soupçons, « par vos irrésolutions éternelles ! Félicite-toi , Outougamiz , « d'avoir bien gardé ton secret. Mais, à présent, ranime « donc ce cœur qui palpitait pour toi d'une amitié si sainte ! « Oh ! tu es un sublime guerrier ! Je reconnais ta vertu ; mais
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« ne m*approche jamais : je préférerais à tes einbrassements « ceiix du monstre dont tu vois l'œuvre dans cette cabane. »
Le désespoir ôtait la raison à la jeune Indienne , d'abord amante et ensuite amie de René. Outougamiz Técoutait , muet comme la pierre du sépulcre ; puis tout à coup : « Hors « d'ici , fantôme exécrable , ombre sinistre , ombre affamée « qui veux dévorer mon ami ! »
tR -. Ton ami ! dit Mila en relevant la tête : tu oses te dire « Tami de René ! Ne devrais-tu pas plutôt , comme cette » femme sans amour, évanouie maintenant sur cette dépouille « sanglante , ne devrais-tu pas supplier la terre de t'englou- « tir? Moi seule j'ai aimé René ! En vain tu feins de me croire « un fantôme : j'existe, je sors de- la caverne où m'avaient « plongée les scélérats dont j'allais révéler les desseins. As- "^ tu pu jamais croire que tu étais obligé au secret? As-tu pu li te figurer que la liberté serait le fruit du crime ? »
Ici Céluta parut revenir à la vie ; elle ouvrit les yeux et se souleva ; ses idées s^ débrouillèrent : elle se ressouvient de ses malheurs; elle reconnaît Mila et Outougamiz; elle reconnaît la dépouille mortelle du plus infortuné des hommes. La douleur lui rend les forces; elle se lève, elle s'écrie: » C'est moi qui l'ai assassiné! »
« — Oui, c'est toi ! » s'écrie à son tour Mila, deveiïue cnielle par le désespoir.
« René , dit Cékita du ton le plus passionné , pariant au « cadavre de soû époux , je te voulais dû:e , avant de moua rir , que mon âme t'adorait comme elle adore le Grand £s- « prit ; que ta lettre n'avait rien changé au fond de mon coeur ; « que je te révérais cofnme la lumière du matin ; que je te Cl croyais aussi innocent que l'enfant qui n'a fait encore que « sourire à sa mère. »
« — Pourquoi donc, dit Mila , as-tu gardé le secret? Que « n'en instruisais-tu les Français, puisque tu ne pouvais l'ap- « prendre à ton mari absent? »
Mila pousse des sanglots , et ses larmes descendent à flots pressés comme la pluie de Tofage.
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Le frère de Céluta, s'approchant alors ayec respect du corps de son ami : « Ailla dit que tu n'étais pas coupable : « quel bonheur! Tu as donc pu mourir. »
Malgré son désespoir, Mila comprit ce mot, et tendit une main désarmée au jeune Sauvage.
Outougamiz continuant : « Je leur avais bien dit que je « n'aimais point , que j'étais un mauvais ami, que je te tue* « rais. Je suis pourtant sorti du lac souterrain pour te éau- « ver; j'ai couru de toutes parts; des guerriers qui pré- « tendaient t'avoir vu m'ont égaré : je suis simple, on me « trompe toujours. Tu es mort seul, je mourrai aussi ; mais « il £aut auparavant.. . J'attendrai pourtant que la patrie n'ait « plus besoin de lui , car il faudra maintenant défendre la « patrie. »
Dans ce moment Céluta fut saisie de convulsions. Un ruisseau de sueur glacée sillonne son Iront : elle cherche à s'étrangler , se roule d'un coté sur l'autre , pousse des espèces de mugissements. Outougamiz et Mila volent à son secours. Céluta les regardé, et leur dit en pressant ses flancs : « Le « savez -vous ? La mort m'a-t-elle fait violence ? »
Mila jette un cri : elle a deviné ! Outougamiz , qui n'a pas compris , veut parler encore : « Tu ne sais rien , lui dit Mila '« en l'interrompant; le cadavre de ton ami est un spectacle « délicieux auprès de ce que j'entrevois! »
Le jour commençait à poindre; le canon se fait entendre du côté du fort Rosalie; les parentes de Chactas arrivent à la cabane de René ; elles venaient féliciter Céluta de l'absence de son mari : elles rencontrent cette scène épouvantable.
« Femmes , dit Outougamiz , on se bat : je dois mon sang « à mon pays , quelque coupable qu'il puisse être. Je laisse « entre vos mains ce que j'ai de plus cher au monde : ma » femme , qui n'est point morte comme on l'avait dit , ma «< sœur-si misérable , et les restes de mon ami. Je reviendrai n bientôt. » Il sort, et marche vers le lieu oii l'appelait le bruit des armes.
Les femmes enlevèrent Céluta et Mila , qu'elles placèrent
dans les bras Tune de l'autre sur un lit de feuillages. Elles laissèrent le corps de René dans la cabane, qu'elles fermèrent. Elles portèrent les deux amies à Tancienne demeure de Chactas , et leur prodiguèrent les soins les plus tendres : il eût été plus humain de les laisser mourir.
Tous les colons périrent aux Natchez; dix-sept personnes seulement échappèrent au massacre. Parmi les soldats blessés qui se défendirent et se cuvèrent se trouva le grenadier Jacques. Le fort avait été escaladé dans les ténèbres , et les sentinelles égorgées avant qu'on sût que les Indiens étaient en armes. Par l'imprudence du commandant , la garnison était à peine d'une centaine d'hommes , tofit le reste ayant été dispersé dans différents postes le long du fleuve. Chépar, qui n'avait jamais voulu croire à la conjuration , accourut au bruit qui se faisait sur les remparts , et tomba sous la hache d'Adario. Fébriano, qui fut rencontré par Ondouré, reçut la mort de la main de ce Sauvage , son corrupteur et son complice. Il n'y eut de résistance chez les Français que dans une maison particulière. Adario, qui commandait l'attaque, y fut tué : il expira plein d'une grande joie ; il crut avoh: délivré sa patrie et vengé ses enfants. Les coups de canon entendus d'Outougamiz avaient été tirés en signal de victoire par les Indiens eux-mêmes , après la conquête du fort.
Le frère de Céluta , trouvant que son bras était inutile , retourna à la cabane de René. «Il s'assit auprès des restes inanimés du guerrier blanc. D'un air de mystère , il approcha l'œil d'une des blessures de son ami , comme pour voir dans le sein de René. Joignant les mains avec admiration , l'insensé dit quelques mots d'une tendresse passionnée. Il prit ensuite un petit vase de pierre sur une table , recueillit du sang de René , qu'il réchauffe avec le sien , après s'être ouvert une veine. Il trempa le manitou d'or dans le filtre de l'amitié , et il remit la chaîne à son cou.
La rage d'Ondouré était assouvie, mais non sa passion. Sortant d'une épouvantable orgie , enivré de vin , de succès , d'ambition et d'amour, il voulut revoir Céluta. Dans toute la
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pompe du meurtre et delà débauche, il s'avance au sanctuaire de la douleur ; ses crimes marchaient avec lui , comme les bourreaux accompagnent le condamné. Les bruyants éclats de rire du tuteur du Soleil et de ses satellites se faisaient entendre au loin.
Ondouré arrive à la cabane : il avait ordonné à ses amis de se tenir à quelque distance , car il avait ses desseins. Il recule quelques pas lorsque, au lieu de Céluta, il n'aperçoit qu'Outougamiz. Reprenant bientôt son assurance : « Que « fais-tu là? » dit-il à Tlndien.
« — Je t'attendais, répondit celui-ci ; j'étais sûr que tu vien- « drais avec tes enfants célébrer le festin du prisonnier de « guerre. Apportes-tu la chaudière du sang? C'est un exccl- « lent mets qu'une chair blanche! Ne dévore pas tout : je ne « te demande que le cœur de mon ami. »
« — C'est juste, dit l'atroce Ondouré; nous te le réserve- « rons. »
De nouveaux rires accompagnèrent ces paroles.
« Mais , dis-moi , » continua le pervers , à qui la vapeur du vin otait la prévoyance, « où est ta sœur? Comme die a été « Adèle cette nuit à ce beau guerrier blanc ! Elle a perdu pour » moi toute sa haine ; elle m'a pardonné mon amour pour « Akansie. Viens, ma charmaute colombe; où es-tu donc? « m'accorderas-tu un second rendez-vous ? » Et Ondouré entra dans la cabane.
Outougamiz se lève , s'appuyant sur un fusil de chasse que lui avait donné René : « illustre chef, dit-il, changeant tout « à coup de langage et de contenance , tous nos ennemis « sont-ils morts? »
« — En doutes-tu ? » s'écria Ondouré.
« — Ainsi , dit Outougamiz , la patrie est sauvée ; elle n'a « plus besoin de défenseurs? Tout est-il en sûreté pour l'ave- « nir ? Peux-tu , fameux guerrier, le reposer en paix ? »
« — Oui , mon cher Outougamiz , » répondit le tuteur du Soleil , qui n'avait pas ce qu'il fallait pour comprendre à la fois et le danger et la magnanimité de la question ; « oui, je
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« puis me reposer cent neiges avec ta sœur sur la natte du « plaisir. »
Le corps de René séparait Ondouré d'Outouganiiz : « La « nuit, dit celui-ci , a été fatigante pour toi, Ondouré : va « donc à ton repos , puisque ton bras n'est plus nécessaire à « la patrie. Je te vais rendre ta hache. »
Outougami2 relève la hache avec laquelle le tuteur du Soleil avait frappé René ; elle était restée dans la cabane. Ondouré avance le bras pour la reprendre. « Non pas comme cela , » dit Outougamiz ; et , levant la hache avec les deux mains , il fend d'un seul coup la tête du monstre , qui tombe sur le corps de René, sans avoir le temps de proférer un blasphème. Outougamiz sort, couche en joue les satellites d'Ondouré, et leur crie , de cette voix de Thomme de bien si foudroyante pour le méchant : « Disparaissez , race impure , ou je vous immole « auprès de votre maître î » Ces misérables , qui voyaient s'avancer une troupe de jeunes guerriers , amis du frère de Céluta , prennent la fuite.
Les guertiers survenus déplorèrent de si grands malheurs. « Allons , leur dit Outougamiz , je reviendrai bientôt ici ; mais « il faut que j'aille dire à Mila et à ma sœur ce que le manitou « d'or a fait. »
Céluta ne put entendre le récit de son frère; à chaque instant on craignait de la voir expirer. Mila apprit la mort d'Ondouré avec indifférence. « C'était plus tôt , dit-elle , que tu « devais donner cette pâture aux chiens. »
Outougamiz revint la nuit suivante diercher les restes sacrés du frère d'Amélie; il les porta sur ses épaules au bas de la colline , creusa dans un endroit écarté une fosse , qu'il ne voulut montrer à personne : il y déposa le corps de celui qui , pendant sa vie, n'avait cherché que la solitude. « Je sais, « dit-il en se retirant, que je suis un faux ami : je t'ai tué; « mais attends-moi : nous nous expliquerons dans le pays » des âmes. »
I>e frère de Céluta n'avait plus rien à faire de la vie ; mais
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il se voulait assurer que sa sœur n'avait plus besoin de lui , et que Mila se pouvait passer d'un protecteur.
Déjà la lune avait parcouru trois fois sa carrière depuis la eatasîrophe tra^que, et Géluta , toujours près de rendre le dernier soupir, semblait sans cesse revivre. La coupe de la colère céleste n'était point épuisée; le génie fatal de Rfiné poursuivait encore Céluta, comme ces faotômes nocturnes qui vivent du sang des mortels. Elle refusait pourtant toute nourriture : ses barbares amis étaient obligés de lui faire prendre de force quelques gouttes d'eau d'érable. Son c(Nrps , modèle de grâce et de beauté , n'était plus qu^un l^er squelette , semblable à un jeune peuplier mort sur sa tige. Les longues paupières de Céluta n'avaient pas la force de se replier, et de découvrir ses yeux éteints dans les larmes. Quand la veuve infortunée recouvrait la raison, elle était muette; quand elle tombait dans la folie de la douleur, elle poussait des cris. Alors elle £usait des efiforts pour écarter deux spectres qui voulaient la dévorer à la fois, Ondouré et le frère d'Amélie; elle voyait aussi une femme qui lui était inconnue , et qui lui souriait d'un air de pitié du baut du ciel.
Témoin des maux de son amie, la courageuse Mila avait eu honte de ses propres chagrins : elle passait ses jours auprès de sa sceur, veillant à ses souffrances, la retournant sur sa couche , servant de mère à la fille de René. La tendre orpheline était déjà belle, mais sérieuse; dans le sein de Mila, elle avait l'air d'une petite colombe blanche , sous l'aile du plus brillant oiseau des forêts américaines.
De temps en temps Outougamiz venait voir sa femme et sa sœur; il s'asseyait au bord de la couche , prenait la main de Céluta , ou fadsait danser Amélie sur ses genoux. Il se levait bientôt après , remettait l'enfant dans les bras de Mila , et se retirait en silence. Le jeune homme dépérissait : chaque jour son front devenait plus pâle et son air plus languissant : il ne pariait ni de René , ni de Céluta , ni de Mila. Tous les soirs il visitait la petite urne de pierre remplie du sang de René, et
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Vim remarquait avec surprise que ee sang ne se desséchait point. Outougamiz laissait suspendu autour de Fume le manitou d'or, qu'il ne portait plus.
Un soir il était venu renÂ-e sa visite accoutumée à sa sœur. Mila et, plusieurs Indiennes étaient rangées autour du lit des tribulations : tout à coup , à leur profond étonnement , Céluta se soulève , et s'assied* d'elle-même sur sa couche; On ne lui avait point encore vu l'air qu'elle avait dans ee moment : c'était, pour la douleur et la beauté, quelque chose de surhumain. Elle baissa d'abord la tête dans son sein ; mais relevant bientôt son front pâle , où s'évanouissait une faible rougeur, elle dit d'une voix assurée : « Je voudrais manger. »
Ces mots surprirent Outougamiz : c'étaient les premiers que Céluta eût prononcés depuis la nuit de ses malheurs , et elle avait constamment repoussé toute nourriture; Pensant qu'elle revenait de son désespoir et qu'elle se déterminait à vivre, les matrones firent une exclamation de joie,^et s'empressèrent de lui porter du maïs nouveau. Mais Mila, regardant Céluta , lui dit : « Tu veux manger ? »
* -^ Oui , » repartit Céluta la regardant à son tour ; « il « fèut à présent que je^vive. ^
Mila lève les mains au ciel , et s'écrie : « O vertu ! »
Outougamiz, rompant lui-même son silence obstiné, dit : « Qu'avez-vous? »
« - — Adore , reprit Mila : ce que tu vois ici n'est pas une « femme; c'est la compagne d'un génie. »
« —Pourquoi le tromper.^ dit Céluta. Mon ami, ajouta- « t-elle en se tournant vers son frère , ma destinée s'accomplit « au delà de moi : je viens de découvrir dans mon sein un « ÊintÔme né de la mort. » Outougamiz s'enfuit.
Céhita était mère : elle se résigna à la vie , dernier degré de vertu et de malheur où jamais fille d'Adam soit parvenue. Mais la nature ne s'élève pas ainsi au-dessus d'elle-même sans souffrir jusque dans sa source : le lendemain , aux rayons du jour, on s'aperçut que le visage de la veuve de René était devenu de la couleur de l'ébène, et ses cheveux, de celle du
cygne. Quelques soleils éclaircirent les ombres du /ront de Céluta , mais ne firent point disparaître de sa chevelure la vieillesse de radversité-.
Lorsque le capitaine d'Artaguette apprit la catastrophe des Natchez , l'assassinat de René et les misères de Céluta , il se sentit frappé au cœur : il était attaché au frère d'Amélie par une noble amitié ; il avait nourri en secret une tendre passion pour la femme qui lui conserva la vie , en lui donnant le doux nom de frère. Rappelé à la ISouvelle-Orléans, il pleura avec Adélaïde, Harlay, le grenadier Jacques et sa vieille mère. Outougamiz avait caché la tombe de René ; d'Artaguette fit célébrer un service à la mémoire du frère d'Amélie : il pria Dieu de se souvenir de celui qui avait voulu être oublié.
Cependant des troupes se rassemblaient de toutes parts pour aller châtier les Indiens. Les huit roseaux retirés du temple avaient fait avorter le complot général chez les autres nations conjurées, excepté chez les Yazous, où le père Souël fut massacré. L'armée française arriva au fort Rosalie. Bien que divisés entre eux , les Natchez se défendirent avec courage , et Outougamiz , qui pouvait à peine porter le poids de ses armes , fit admirer de nouveau sa valeur. Mais enfin il fallut céder au torrent, et quitter à jamais la patrie.
Une nuit, les Natchez déterrèrent les os de leurs pères , les chargèrent sur leurs épaules, et, mettant au milieu des jeunes guerriers les femmes, les vieillards et les enfants, ils prirent la route du désert, sans savoir où ils trouveraient un asile. Le capitaine d'Artaguette se trouvait dans la division des troupes chargées d'attaquer les Chicassaws; il exécuta devant l'ennemi une retraite où il s'acquit la plus grande gloire , mais où il perdit la vie avec son fidèle grenadier. Comme il ne périt qu'après avoir sauvé l'armée , on crut généralement qu'il avait cherché la mort. Adélaïde et Harlay avaient quitté l'Amérique; la mère de Jacques s'était éteinte dans sa vieillesse.
Le faible reste des Natchèz exilés était déjà loin dans la solitude. Outougamiz expira cinq lunes après avoir quitté h
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terre de la patrie. On sut alors qu'il avait continué h s'ouvrir les veines toutes les nuits , pour rafraîciiir Turne du sang ; son sang s'épuisa avant son amitié. Il montra une joie excessive de mourir, et laissa en héritage (c'était tout son bien ) Fume du sang et le manitou d'or à la fille de René. On l'enterra, comme il avait enseveli son ami, sous un arbre inconnu.
Quelques jours après sa mort, Céluta mit au monde une fille : elle ferma les yeux en la portant à son sein ; et quand elle l'eut allaitée, elle la suspendit à ses épaules. Elle continua d'en agir ainsi dans la suite, de sorte qu'elle ne vit jamais l'enfant qu'elle n'appelait que le fantôme.
Mila , devenue veuve à son tour, portait toujours la fille de René , que Céluta ne voulut plus toucher de peur de la flétrir, après avoir enfanté une autre fille. Céluta ne pressait jamais sur son cœur cette autre fille sans éprouver des convulsions. L'amour maternel demandait des baisers que l'amour conjugal refusait : dans les plaintes de l'innocence , Céluta entendait la voix du crime. Quelquefois l'épouse de René était prête à déchirer l'enfant ; un sentiment plus fort , celui de la mère , rendait ses mains impuissantes. Qui pourrait peindre de pareils combats, de tels supplices ?
Mila faisait l'admiration des exilés. A peine ornée de dixsept printemps , elle déployait un courage et une raison extraordinaires. Elle ne vivait que pour Céluta; elle préparait sa coiiche, ses vêtements, sa nourriture ; elle était devenue la mère de la fiUè de René. Ses manières vives n'étaient point changées; mais elle gardait le silence, et ne parlait plus que par signes et par sourires.
Les ISatchez trouvèrent enfin l'hospitalité chez une nation autrefois alliée de la leur. Un exilé, commençant la danse du suppliant, présenta le calumet des bannis; il fut accepté. Un enfant apporta en échange une calebasse pleine du jus de l'érable et couronnée de fleurs. Alors les tentes de la patrie furent plantées dans la terre étrangère , et les ossements des aïeux déposés à ces nouveaux foyers.
Pour premier bienfait du ciel , la seconde fille de Céluta
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mourut. Le fantôme se replongea dans la nuit étemelle. Aucune mère n*a]la répandre son lait sur le gazon funèbre : Céluta eât encore rempli ce pieux devoir, si elle n'avait craint que le fantôme ne rentrât dans son sein avec le parfum dies fleurs. La fille de René avait trouvé une patrie ; la fille d'Ondouré était retournée à la terre : on s'aperçut que Céluta ne se croyait plus obligée de vivre , et l'on devina que Mila ne quitterait pas son amie.
Un soir, lorsque les bannis prenaient leur repas à la porte de leurs tentes , Céluta sortit de la sienne. Elle était vêtue d'une robe de peaux d'oiseaux et de quadrupèdes cousues ensemble, ouvrage ingénieux de Mila : ses cheveux blancs flottaient en boucles sur sa jeune tête , ornée d'une couronne de ronces à fleurs bleues ; elle portait dans ses bras la fille die René, et Mila, à moitié nue, suivait sa compagne. Les bannis , étonnés et charmés de les voir, se levèrent , les comblèrent de bénédictions, et leur formèrent un cortège. Us arrivèrent tous ainsi au bord d'une cataracte dont on entendait de loin les mugissements. Cette cataracte, qu'aucun voyageur n'avait visitée , tombait entre deux montagnes dans un abîme. Céluta donna un baiser à sa fille , la déposa sur le gazon , mit sur les genoux de l'enfant le manitou d'or et l'urne, où le sang s'était desséché. Mila et Céluta , se tenant par la main , s'approchèrent du bord de la cataracte comme pour regarder au fond , et , plus rapides que la chute du fleuve , elles accomplirent leur destinée. Céluta s'était souvenue que René, dans sa lettre , avait regretté de ne s'être pas précipité dans les ondes écumantes.
Les femmes prirent dans leurs bras la fille de René, laissée sur la rive ; elles la portèrent au plus vieux sachem , qui en confia le soin à une matrone renommée. Cette matrone suspendit au cou de l'enfiint le manitou d'or, conune une parure. Le nom français d'Amélie étant ignoré des Sauvages , les sachems en imposèrent un autre à l'orpheline , qui vit ainsi périr jusqu'à son nom.
Lorsque la fille de Céluta eut atteint sa seizième année ,
on lui raconta Thistoire de sa famille. Elle parut triste le reste de sa vie , qui fut courte. Elle eut elle-même, d'un mariage sans amour, une fille plus malheureuse encore que sa mère. Les Indiens chez lesquels les Natchez s'étaient retirés périrent presque tous dans une guerre contre les Iroquois , et les derniers enfants de la nation du Soleil se vinreirt perdre dans un second exil au milieu des forêts de Niagara.
II y a des familles que la destinée semble persécuter : n'accusons pas la Providence. La vie et la mort de René furent poursuivies par des feux illégitimes qui donnèrent le ciel à Amélie et l'enfer à Ondouré : René porta le double châtiment de ses passions coupables. On ne fait point sortir les autres de l'ordre , sans avoir en soi quelque principe de désordre ; et celui qui , même involontairement , est la cause de quelque malheur ou de quelque crime, n'est jamais innocent aux yeux de Dieu.
Puisse mon récit avoir coulé comme tes flots, ôMeschacebé!