‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 59 · DEUXIÈME EXTRAIT DE CHARLEVOIX · texte numérisé non relu

DEUXIÈME EXTRAIT DE CHARLEVOIX

11 y avait déjà plusieurs années que les Clûcliacas, à l'instigation de quelques Anglais, avaient formé le dessein de détruire de telle sorte toute la colonie de la Louisiane, qu'il n'y restât pas un setil Français. Us avaient conduit leur intrigue avec un si grand secret, que les Illinois , les Ancansas et les Thonicas, à qui ils n'avaient pas osé le communiquer, parce qu'ils savaient que leur attachement pour nous était à toute épreuve, n'en avaient pas eu le moindre vent. Toutes les autres nations y étaient entrées ; chacune devait faire mainbasse sur tous les habitants qu'on lui avait marqués, et toutes devaient frapper le même jour, à la même heure. Les Techactas même, la plus nombreuse nation de ce continent , el de tout temps nos alliés , avaient été gagnés, du moins ceux de l'est, qu'on appelle la grande nation ; ceux de l'ouest, ou la petite nation , n'y avaient point pris de part, mais ils gardèrent longtemps le secret, et ce ne fut que par ha-

DU PAYS OfiS NATCHBZ. 445

8ard qu'Us le découvrirent , et lorsqu'il était déjà trop tard pour donner avis à tout le monde de se tenir sur ses gardes.

M. Perrier ayant appris que les premiers avaient quelque démêlé avec M. Diron d'Artagnette, lieutenant du roi et commandant au fort de la Maubile , fit inviter les chefs de toute la nation à le venir trouver à la Nouvelle-Orléans, leur faisant espérer une entière satisfaction sur tous leurs griefs. Ils y vinrent; et après qu'ils se furent expliqués sur le sujet qui les avait fait appeler, ils dirent au commandant général que la nation était charnoée qu'il lui eût envoyé un ofScier pour résider dans leur pays, et qu'il les eût invités à le venir voir. Ils n'en dirent pas davantage; mais ils s'en retournèrent fort disposés, 1** à manquer de parole aux Chichacas, à qui ils avaient promis de détruire toutes les habitations qui dépendaient du fort de la Maubile; en second lien, à faire en sorte que les Natcbez exécutassent leur projet C'est ce (ue les Natchez leur ont depuis reproché en face et en présence des Français, sans qu'ils aient osé le nier. On n'a jamais douté que leur dessein n'ait été de nous obliger d'avoir recours à eux , et par ce moyen de profiter et de ce que nous leur donnerions pour les engager à nous secourir, et du butin qu'ils feraient sur les Natchez.

Ainsi le commandant général était , sans le savoir, à la veille de voir une partie de la colonie détruite par des ennemis dont il ne se défiait point, et trahi parles alliés sur lesquels il croyait pouvoir compter, et qui étaient en effet une de ses grandes ressources, mais qui voulaient profiter de nos malheurs. Au reste , il était d'autant plus aisé à ceux que les Chichacas avaient mis dans leurs intérêts de réussir dans leurs projets , qu'aucune habitation française n'était à l'épreuve d'une surprise et d'un coup de main. 11 y avait bien en quel- • qnes endroits des forts, mais, à l'exception de celui de la Maubile, ils n'étaient que de pieux , dont les deux tiers étaient pourris; et eussent-ils été en état de défense, ils ne pouvaient garantir de la fureur des Sauvages qu'un petit nombre d'habitations voisines. On était d'ailleurs partout dans une sécurité qui aurait mis ces barbares en état de massacrer tous les Français jusque dans les places les mieux gardées, comme il arriva le 28 de novembre aux Natchez, de la ma* nière que je vais dire.

M. de Chépar, qui commandait dans ce poste, s'était un peu brouillé avec ces Sauvages ; mais il parait que ceux-ci avaient porté la dissimulation jusqu'à lui persuader que les Français n'avaient point d'alliés plus fidèles qu'eux .

446 OESCfilPTION du PAYS DES NATCHEZ.

Le jour destiné pour l'exécution du complot général n'était point encore venu ; mais deux choses déterminèrent les Natchez à Tantici* per : la première est qnll venait d'arriver an débarquement quelques bateaux assez bien pourvus de marchandises pour la garnison de ce poste, pour celle des Yazous, et pour plusieurs habitants, et qu'ils voulaient s'en emparer avant que la distribution s'en fit ; la seconde , que le commandant avait reçu la visite de MM. KoUy père et fils» dont la concession n'était pas éloignée de là, et de plusieui^ autres personnes considérables; car ils comprirent d'abord qu'en prétextant d'aller à la chasse pour donner à M. de Ghépar de quoi régaler ses hôtes , iU pourraient s'armer tous , sans qu*ou se défiât de rien Ils eu firent la proposition au commandant; elle fut agréée avec joie, et suHe-cliamp ils allèrent tmiter avec les habitants pour avoir des Tusils, des balles et de la poudre, qu'ils payèrent comptant.

Cela Tait , ils se répandirent , le lundi- 28 , ^ grand matin , dans toutes les habitations , publiant qu'ils allaient partir pour la chasse , observant d'être partout en plus grand nombre que les Français. Ils chantèrent ensuite le calumet en l'honneur du conomandant et de sa compagnie, après quoi ils retournèrent chacun à leur poste. Un mo* inent après, au signal de trois coups de fusil tirés consécutivement à la porte du logis de M. de Chépar, ils firent main-basse en même temps partout. Le commandant et M. Kolly furent tués des premiers* Il n'y eut de résistance que dans la maison de M. de la Loire des Ursins, commis principal de la compagnie des Indes, où il y avait huit hommes. On s'y battit bien. Huit Natchez y furent tués, six Français le furent aussi ; les deux autres se sauvèrent. M. de la Loire venait de monter à cheval : au premier bruit qu'il entendit, il voulut '

retourner chez lui, mais il fut arrêté par une troupe de Sauvages, i

contre lesquels il se défendit asse^ longtemps , jusqu'à ce que , percé '

de plusieurs coups , il tomba mort , après avoir tué quatre JNatchez. j

Ainsi ces barbares perdirent en cet endroit douze hommes; mais ce |

fut tout ce que leur coûta leur trahison. I

Avant que d'exécuter leur coup, ils s'étaient assurés de plusieurs |

nègres, entre lesquels étaient deux commandants. Ceux-ci avaient i

persuadé aux autres qu'ils seraient libres avant les Sauvages ; que |

nos femmes et nos enfants seraient leurs esclaves , et qu'ils n'auraient i

rien à craindre des Français des autres postes , parce que le massacre \

se ferait en même temps partout. Il parait néanmoins que le secret J

n'avait été confié qu*à un petit nombre. j

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