‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 58 sur 59 · DU PAYS OIS NÀTCHEZ · texte numérisé non relu

DU PAYS OIS NÀTCHEZ

que les chefs qui fassent usage. Les femmes sont assez bien faites pour des Sauvages, et assez propres dans leur ajustement et dans tout ce qu'elles font. Les filles de la famille noble ne peuvent épouser que des heounes obscurs ; mais elles sont en droit de congédier leur mari quand bon leur semble , et d'en prendre un autre, pourvu qu*il n'y ait point d'alliance entre eux.

Si leurs maris leur font une infidélité, elles peuvent leur faire casser la tète, et elles ne sont point sujettes à la même loi. Elles peuvent même avoir autant de galants qu'elles le jugent à propos, sans que le mari puisse le -trouver mauvais : c'est un privilège attaché au sang du Soleil. Il se tient debout, en présence de sa femme, dans une posture respectueuse ; il ne mange point avec elle; il la salue du même ton que ses domestiques : le seul privilège que lui procure une alliance si onéreuse , c'est d'être exempt de travail et d'avoir autorité sur ceux qui servent son épouse.

Les Natchez ont deux chefs de guerre , deux maîtres des cérémonies pour le temple, deux officiers pour régler ce qui se doit pratiquer dans les traités de paix ou de guerre ; un qui a l'inspection sur les ouvrages, et quatre autres qui sont chargés d'ordonner tout dans les festins publics. C'est le grand chef qui donne ces emplois, et ceux qui en sont revêtus sont respectés et obéis comme il le serait luimême. Les récoltes se font en commun ; le Soleil en marque le jour et convoque le village. Vers la fin de juillet, il indique un autre jour pour le commencement d'une fête qui en dure trois , et qui se passe en jeux et en festins.

Chaque particulier y contribue de sa chasse , de sa pêche et de ses autres provisions, qui consistent en maïs , fèves et melons. Le Soleil et la Femme Chef y président, dans une loge élevée et couverte de feuillages : on les y porte dans un brancard , et le premier tient en sa main une manière de sceptre orné de plumages de diverses couleurs. Tous les nobles sont autour d'eux dans une posture respectueuse. Le dernier jour, le Soleil harangue l'assemblée : il exhorte tout le monde à remplir exactement ses devoirs, surtout à avoir une grande vénération pour les esprits qui résident dans le temple , et à bien instruire les enfants. Si quelqu'un s'est signalé par quelque action de zèle , il fait son éloge. Il y a vingt ans que le feu du ciel ayant réduit le temple en cendres , sept ou huit femmes jetèrent leurs enfants au milieu des flammes pour apaiser les génies ; le Soleil fit aussitôt venir ces héroïnes, leur donna publiquement de grandes louauges, et fiolLsou.

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discoure en exhorUnt les autres femmes à imiter dans l'occasion 410 si bel exemple.

Les pères de famille ne manquent jamais d'apporter au temple les prémices de tout ce qu'ils recueillent, et on fait de même de tous les présents qui sont offerts à la nation. On les expose à la porte du temple, dont le gardien, après les aToir présentés aux esprits, les |)orte chez le Soleil , qui les distribue à qui bon lui semble. Les semences sont pareillement offertes devant le temple avec de grandes cérémonies; mais les offrandes qui s'y font, de pains et de farine, à chaque nouvelle lune, sont pour le profit des gardians du temple.

Les mariages des Natchez ne didèrent presque pas de ceux des Sauvages du Canada : la priuripale différence qui s'y trouve consiste en ce qu'ici le futur époux commence par faire aux parents de la fille les présents dont on est convenu , et que tes noces sont suivies d'un grand festin. La raison pour laquelle il n'y a guère que les chefs qui aient plusieurs femmes, c*est que, pouvant faire cultiver leurs champs par le peuple sans qu'il leur en coûte rien , le nombre de leurs épouses ne leur est pointa charge. Les chefs se marient avec. encore moins de cérémonie que les autres. Ils se contentent de faire avertir les parents de la fille sur laquelle ils ont jeté les yeux , qu'ils la mettent au nombre de leurs femmes ; mais ils n'en gardent qu'une ou deux dans leurs cabanes; les autres restent chez leurs parents, où leurs maris les visitent quand il leur platt. La jalousie ne règne point dans ces mariages; les Natchez se prêtent même sans façon leurs femmes, et c'est apparemment de là que vient la facilité avec laquelle ils les congédient pour en prendre d'autres.

Lorsqu'un chef de guerre veut lever un parti, il plante , dans un endroit marqué pour cela, deux arbres ornés de plumes, de flèches et <]e casse-têtes, le tout peint en rouge, aussi bien que les arbres, qui sont encore piqués dn côté où Ton veut porter la guerre. Ceux qui veulent s'enrôler se présentent au chef, bien parés, le visage barbouillé de différentes couleurs, et lui déclarent le désir qu'ils ont de pouvoir apprendre sous ses ordres le métier des armes ; qu'ils sont disposés à endurer toutes les fatigues de la guerre, et prêts à mourir, s'il le faut, pour la patrie.

Quand le chef a le nombre de soldats que demande l'expédition qu'il médite, il fait préparer chez lui un breuvage qui se nomme la médecine de la guerre. C'est un vomitif fait avec une racine bouillie dans l'eau : on eu donne à chacun deux pots, qu'il faut avaler tout de

suite, et qae l'on rend presque aussitôt avec les plus violents efforts. On travaille ensuite aux préparatifs, et, jusqu'au jour fixé pour le départ , les guerriers se rendent soir et matin dans une place où , après avoir bien dansé et raconté leurs beaux faits d*armes, chacun chante sa chanson de mort. Ce peuple n'est pas moins superstitieux sur les songes que les Sauvages du Canada : il n*en faut qu*un de mauvais augiH-e |K>ur faire rebrousser chemin quand on est en marche.

Les guerriers marchent avec beaucoup d'ordre v et* fHétmÀit de grandes préquitions pour camper et pour se rallier. On envoie souvent à la découverte, mais on ne pose point de sentinelles pendant la nuit : on éteint tous les feux, on se recommande aux esprits, et on s'endort avec sécurité, après que le chef a averti tout le monde de ne point ronfler trop fort, et d'avoir toujours près de soi ses armes en bon état. Les idoles sont exposées sur une perche penchée du côté des ennemis; et tous les guerriers, avant que de s'aller coucher, passont les uns après les autres , le casse-téte à la main , devant ces prétendues dtfiuîtés. Ils se tournent ensuite vers le pays ennemi, et font de grandes menaces que le vent emporte souvent d'un autre côté.

Il ne parait pas que les Natchez exercent sur leurs prisonniers, durant la marche , les cruautés qui sont en usage dans le Canada. Lorsque ces malheureux sont arrivés au grand village , on les fait chanter et danser plusieurs jours de suite devant le temple, après quoi ils sont livrés aux parents de ceux qui ont été tués durant la campagne. Ceux-ci , en les recevant, fondent en pleurs ; puis , après avoir essuyé leurs larmes avec les chevelures que les guerriers ont rapportées, ils se cotisent pour récompenser ceux qui leur ont fait présent de leurs esclaves , dont le sort est toujours d'être brûlés.

Les guerriers changent de nom à mesure qu'ils font de nouveaux exploits; ils les reçoivent des anciens chefis de guerre, et ces noms ont toujours quelque rapport à l'action par laquelle on a mérité cette distinction. Ceux qui, pour la première fois, ont fait un prisonnier ou enlevé une chevelure, doivent pendant un mois s'abstenir de voir leurs femmes et de manger de la viande. Ils s'imaginent que , s'ils y manquaient, les âmes de ceux qu'ils ont tués ou brûlés )es feraient mourir, ou que la première blessure qu'ils recevraient serait mortelle, ou du moins qu'ils ne remporteraient pins aucun avantage sur leurs ennemis. Si le Soleil commande ses sujets en personne , on a grand soin qu'il ne s'expose pas trop , moins peut-être par 2èle pour sa conservation, qu'à cause que les autres chefs de guerre et les principaux du parti seraient mis à mort pour ne l'avoir pas lûen gardé.

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Les jongleurs des Natclie% ressemblent assez à ceux du Canada, et traitent les malades à peu près de la même façon. Ils sont bien payés quand le malade guérit ; mais s'il meurt , il leur en coûte souvent à eux-mêmes la vie. Il y a, dans cette nation , une autre espèce de jongleurs qui ne courent pas moins de risques que ces médecins : ce sont certains vieillards fainéants qui , pour faire subsister leurs familles sans être obligés de travailler, entreprennent de procnrerla pluie ou le beau temps y selon les besoins. Vers le printemps on se cotise pour acheter de oes prétendus magiciens un temps tavorable aux biens de la terre. Si c*est de la pluie qu'on demande , ils se remplissent la bouche d*eau ; et avec un chalumeau dont Textrémité est percée de plusieurs trous comme un entonnoir, ils soufflent en Tair du cMé où ils aperçoivent quelque nuage, tandis que, le chichikoué d'une main et leur manitou de l'autre. Ils jouent de l'un et lèvent l'autre en l'air, invitant , par des cris affreux , les nuages à arroser les campagnes de ceux qui les ont mis en œuvre.

S'il est question d'avoir du beau temps, ils montent sur le toit de leurs cabanes , font signe aux nuages de passer outre ; et si les nuages passent et se dissipent , ils dansent et chantent autour de leurs idoles, puis avalent de la fumée de tabac , et présentent au ciel leurs calumets. Tout le temps que durent ces opérations, ils observent un jeûne rigoureux , et ne font que danser et chanter; si on obtient ce qu'ils ont promis , ils sont bien récompensés ; s'ils ne réussissent pas , ils sont mis à mort sans miséricorde. Mais ce ne sont pas les mêmes qui se mêlent de procurer la pluie et le beau temps : leurs génies, disent-ils , ne peuvent donner que l'un ou Tautre.

Le deuil , parmi ces Sauvages , consiste à se couper les cheveux, à ne se point peindre le visage , et à ne se point trouver aux assemblées ; mais j'ignore combien il dure. Je n'ai pu savoir non plus s'ils célèbrent la grande Fête de Morts dont je vous ai donné la description ; il parait que dans cette nation , où tout est en quelque façon esclave de ceux qui commandent, tous les honneurs mortuaires sont pour ceux-ci, surtout pour le Soleil et pour la Femme Chef.

Les traités de paix et d'alliance se font avec beaucoup d'appareil , et le grand chef y soutient toujours sa dignité en véritable souverain. Dès qu'il est averti du jour de l'arrivée des amhassadeui's, il donne SCS ordres aux maîtres des cérémonies pour les préparatifs de leur réception, et nouune ceux qui doivent nourrir tour à tour ces envoyés; car c'est aux dépens de ses sujets qu'il fait tous les frais de l'ambassade. Le jour de l'entrée des ambassadeurs, chacun a sa place

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marquée selon son rang; et quand ces ministres ront à cinq cents pas du grand chef, lis s'arrêtent , et chantent la pait.

Ordinairement l'ambassade est composée de trente hommes et de six femmes. Six des meilleures voix marchent à la tête du cortège et entonnent; les autres suivent, et le chichikoué sert à régler la me" sure. Quand le Soleil fait signe aux ambassadeurs d^approcher, ils se l^emetledt en marche; ceux qui portent le calumet dansent en chantant, se tournent de tous côtés, se donnent de grands mouvements, et font quantité de grimaces et de contorsions. Ils recommencent le même manège autour du grand chef, quand ils sont arrivés auprès de lui ; ils le frottent ensuite avec leur calumet depuis les pieds jusqu'à la tête, puis ils vont rejoindre leur troupe.

Aloi's ils remplissent un calumet de tabac, et, tenant du feu d'une main , ils avancent tous ensemble vers le grand chef, et lui présentent le calumet allumé. Ils fument avec lui , poussent vers le ciel la première vapeur de leur tabac , la seconde vers la terre , et la troisième autour de l'horizon. Cela fait, ils présentent leurs calumets aux parents du Soleil et aux chefs subalternes, ils vont ensuite frotter de leurs mains l'estomac du Soleil , puis ils se frottent eux-mêmes tout le corps ; enfin ils posent leurs calumets sur des fourches, vis-à-vis le grand chef, et l'orateur de l'ambassade commence sa harangue , qu| «lure une heure.

Quand il a fini , on fait signe aux ambassadeurs , qui jusque-là étaient demeurés debout, de s'asseoir sur des bancs placés pour eux près du Soleil, lequel répond & leurs discours, et parle aussi une heure entière. Ensuite un maître des cérémonies allume un grand calumet de paix, et y fait fumer les ambassadeurs, qui avalent la première gorgée. Alors le Soleil leur demande des nouvelles de leur santé ; tous ceux qui assistent à l'audience leur font le même compliment; puis on les conduit dans la cabane qui leur est destinée , et où on leur donne un grand repas. Le soir du même jour, le Soleil leur rend visite; mais quand ils le savent prêt à sortir de chez lui pour leur faire cet honneur, ils le vont chercher, le portent sur leurs épaules dans leur logis , et le font asseoir sur une grande peau. L'un d'eux se place derrière lui, appuie ses deux mains sur ses épaules, et le secoue assez longtemps, tandis que les autres , assis en rond par terre , chantent leurs belles actions à la guerre.

Ces visites recommencent tous les matins et tous les soirs , mais h la dernière le cérémonial change. Les ambassadeurs plantent un poteau au milieu de leur cabane, et s'asseyent tout autour ; les guerrier*

qui acoompagnent le Soleil, parés de leun plus belles robes, dansent , et tour à tour frappent le poteau ,'et racontent leurs plus beaux faits d'armes; après quoi ils font des présents aux ambassadeurs. Le lendemain y Geux-d oui, pour la première fois, la permission de se promener dans les village; et tous les soirs on leur donne des fêtes qui ne consistent que dans des danses. Quand ils sont sur leur dépari , les maîtres des cérémonies leur font fournir toutes les provisions dont Ils ont besoin pour leur voyage, et c'est toujours aux dépens des particuliers.

La plupart des nations de la Louisiane avaient autrefois leur temple aussi bien que les Natchez, et dans tous ces temples il y avait un feu perpétuel. 11 semble même que les Maubiliens avaient sur tous les peuples de cette partie de la Floride une espèce de primatie de religion, car c'était à leur feu qu'il fallait rallumer celui que , par négligence ou par malheur, on avait laissé éteindre. Mais aujourd'hui le temple des Natchez est le seul qui subsiste, et il est en grande vénération parmi tous les Sauvages qui habitent dans ce vaste continent , et dont la diminution est aussi considérable et a été encjre plus prompte que celle des peuples du Canada , sans qu'il soit possible d'en savoir la véritable raison. Des nations entières ont absolument disparu depuis quarante ans au plus. Celles qui subsistent encore ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient lorsque M. de la Salle découvrit ce pays.

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