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aurait reçu leurs caresses. Mais, iiidigné de Taflùront fait au missionnaire, d'Artaguette rompt le silence qu'il avait gardé jusqu'alors.
A jamais cher à la France, à jamais cher à FAmérique , qui le vit tomber avec tant de gloire, ce jeune capitaine offrait en lui la loyauté des anciens jours et Taménité des mœurs du nouvel âge. Placé entre son inclination et son devoir, il était malheureux aux Natchez ; car, avec une âme bien née, il n'avait cependant point ce caractère vigoureusement épris du beau, qui nous précipite dans le parti où nous croyons l'apercevoir. D'Artaguette aurait été l'ennemi des extrêmes, s'il avait pu être l'ennemi de quelque chose : il ne blâmait et ne louait rien absolument; il cherchait à amener tous les hommes à une tolérance mutuelle de leurs faiblesses; il croyait que les sentiments de nos coeurs et les convenances de notre état se devaient céder tour à tour. C'est ainsi qu'en aimant les Sauvages, il se trouva toute sa vie engagé contre eux : tel un fleuve plein d'abondance et de limpidité, mais dont le cours n'est pas assez rapide, tourne à chaque pas dans la plaine ; repoussé par les moindres obstacles, il est sans cesse obligé de remonter contre le penchant de son onde.
« Ornement de notre ancienne patrie dans cette France « nouvelle , dit d'Artaguette s'adressant au père Souël , vous « n'avez pas besoin d'un défenseur tel.que moi. Je supplie le « commandant de prendre le temps nécessaire pour peser les « ordres qu'il a reçus du gouverneur général ; je le supplie « d'accepter le calumet de paix des Sauvages. Le vénérable « missionnaire, rempli de sagesse et d'expérience, ne peut « avoir fait des objections tout à fait indignes d'être exami- « nées. Il ne m'appartient point de juger les deux premiers « sachems des Natchez, encore moins ce jeune voyageur, qui « ne devait guère s'attendre à trouver son nom mêlé à nos » débats : il me semble téméraire de hasarder légèrement une « opinion sur l'honneur d'un homme, surtout quand cet « homme est Français. »
La noble simplicité avec laquelle d'Artaguette prononça ce
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peu de paroles charma le conseil sans le convaincre. On attendait avec inquiétude la décision du commandant. Incapable de la moindre bassesse, plein de probité et d'honneur, Chépar commettait cependant une foule dinjustices qui ne sortaient point de la droiture de son cœur, mais de la faiblesse de sa tête. 11 blâma Fébriano d'avoir violé l'ordre et la discipline en parlant avant son supérieur, le capitaine d' Artaguette ; mais il reprocha à celui-ci sa tiédeur et sa modération.
« Ce n'était pas ainsi, s'écria-t-il, qu'on servait à Malpla- « quet et à Denain, lorsque j'enlevai un drapeau à l'ennemi, « et que je reçus un coup de feu dans la poitrine. Les vieillards « auraient été bien étonnés de tous ces beaux discours de la « jeunesse actuelle; les Marlborough, qu'avaient élevés les « Turenne, auraient eu bon marché d'une armée d'orateurs, « et n'auraient pas acheté si cher leurs victoires. »
Chépar s'emporta contre les chefs des Sauvages, soutint qu'Ondouré était le seul Indien attaché aux Français, quel que fût d'ailleurs le dernier discours prononcé par cet Indien, discours que Chépar prenait pour une ruse d'Ondouré. Le commandant menaça de sa surveillance et de sa colère ces Européens sans aveu qui venaient, disait-il, s'établir au nouveau monde. Mais enfin les ordres du gouverneur de la Louisiane n'étaient pas assez précis pour établir immédiatement la colonie sur les terres des Natchez : Chépar donc consentit à recevoir le calumet de paix, et à prolonger les trêves.
C'était ainsi que la fatalité attachée aux pas de René le poursuivait au delà des mers : à peine avait-il dormi deux fois sous le toit d'un Sauvage , que les passions et les préjugés commençaient à se soulever contre lui chez les Français et chez les Indiens. Les esprits de ténèbres profitaient du malheur du frère d'Amélie, pour étendre ce malheur sur tout ce qui environnait la victime : poussant Ondouré à la tentative d'un premier forfait, ils grossirent le germe des divisions.
Lorsqu'un sanglier, la terreur des forêts, a découvert une laie avec son amant sauvage, excité par l'amour, le monstre hérisse ses soies, creuse la terre avec la double corne de son
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pied, et, blessant ie ses défenses le tronc îles hêtres, se cache pour fondre sor son rival : ainsi Ondouré, transporté de jalousie par le récit de la Renommée , cherche et trouve le lieu écar#qui doit lui livrer l'Européen dont les maléfices ont déjà troublé le cœur de Céluta.
Entre la cabane de Chactas et celle d'Outougamiz, s'élevait un bocage de smilax qui répandait une ombre noire sur la terre ; les chênes verts dont il était surmonté en augmentaient les ténèbres. Le frère d'Amélie, revenant de prêter le serment de l'amitié, s'était assis auprès d'une source qtii coulait parmi ce bois : ainsi que l'Arabe accablé par la chaleur du jour s'arrête au puits du chameau, René s'était reposé sur la mousse qui bordait la fontaine. Soudain un cri perce les airs : c'était ce cri de guerre des Sauvages, dont il est impossible de pein* dre l'horreur, cri que la victime n'entend presque jamais, car elle est frappée de la hache au moment même ; tel le boulet suit la lumière; tel le cri du fils de Pelée retentit aux rives du Simoîs, lorsque le héros, la tête surmontée d'une fiamme, s'avança pour sauver le corps de Patrocle : les bataillons se renversèrent, les chevaux efîrayés prirent la faite, et douze des premiers Troyéns tombèrent dans l'étemelle nuit.
C'en était fait des jours du frère d'Amélie, si les esprits attachés à ses pas ne l'avaient eux-mêmes sauvé du coup fatal, afin que sa vie prolongée devint encore plus malheureuse, plus propre à servir les desseins de l'enfer. Docile aux ordres de Satan, la Nuit, toujours cachée dans ces lieux, détourna elle-même la hache, qui, sifQant à l'oreille de René, alla s'enfoncer dans le tronc d'un arbre.
^ A cette attaque imprévue, René se lève. Furieux d'avoir manqué le but, Ondouré se précipite, le poignard à la main, sur le frère d'Amélie, et le blesse au-dessous du sein. Le sang s'élance en jet de pourpre, comme la liqueur de Bacchus jaillit sous le fer dont une troupe de joyeux vignerons a percé un vaste tonneau.
René saisit la main meurtrière, et veut en arracher le poignard ; Ondouré résiste, jette son bras gauche autour du frère
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d* Amélie, essaye de Fébranler et de le précipiter à terre. Les deux guerriers se poussent et se repoussent, se dégagent et se reprennent, font mille efforts, Tun pour dominer son adversaire, Tautre pour conserver son avantage. Leurs maits «'entrelacent sur le poignard que celui-ci veut garder, que celui-là veut saisir. Tantôt ils se penchent en arrière, et tâchent par de mutuelles secousses de s*arracher l'arme fatale ; tantôt ils cherchent à s'en rendre maîtres, en la faisant tourner comme le rayon de la roue d'un char, afin de se contraindre à lâcher prise par la douleur. Leurs mains tordues s'ouvrent et changent adroitement d£ place sur la longueur du poignard ; leur genou droit plie, leur jambe gauche s'étend en arrière, leur corps se penche sur un côté , leurs têtes se touchent, et mêlent leurs chevelures en désordre.
Tout à coup se redressant , les adversaires s'approchent poitrine contre poitrine , front contre front : leurs bras tendus s'élèvent au-dessus de leurs têtes, et leurs muscles se dessinent comme ceux d'Hercule et d'Antée. Dans cette lutte, leur haleine devient courte et bruyante ; ils se couvrent de poussière, de sang et de sueur : de leurs corps meurtris s'élève une fumée , comme cette vapeur d'été que le soir fait sortir d'un champ brûlé par le soleil.
Sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Fiorides , deux crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante : les rivaux s'élancent des bords opposés du fleuve , et se joignent au. milieu. De leurs bras, ils se saisissent; ils ouvrent des gueules effroyables ; leurs dents se heurtent avec un craquement horrible ; leurs écailles se choquent comme les armures de deux guerriers ; le sang coule de leurs mâchoires écumantes , et jaillit en gerbes de leurs naseaux brûlants : ils poussent de sourds mugissements , semblables au bruit lointain du tonnerre. Le fleuve, qu'ils frappent de leur queue, mugit autour de leurs flancs comme autour d'un vaisseau battu par la tempête. Tantôt ils s'abîment dans des gouffres sans fond , et continuent leur lutte au voisinage des enfers ; un impur limon s'élève sur les eaux ; tantôt iisremon-
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tent à la surface des vagues, se chargent avec une furie redoublée , s^ enfoncent de nouveau dans les ondes , reparaissent, plongent, reviennent, replongent , et semblent vouloir éterniser leur épouvantable combat : tels se pressent les deux guerriers , tels ils s'étouffent dans leurs bras , serrés par les noeuds de la colère. Le lierre s'unit moins étroitement à l'ormeau, le serpent au serpent, la jeune sœur au cou d'une sœur chérie , l'enfant altéré à la mamelle de sa mère. La rage des deux guerriers monte à son comble. Le frère d'Amélie combat en silence son rival, qui lui résiste en poussant des cris. René, plus agile, a la bravoure du Français; Ondouré , plus robuste, a la férocité du Sauvage.
L'Étemel n'avait point encore pesé dans ses balances d'or la destinée de ces guerriers; la victoire demeurait incertaine. Mais enfin le frère d'Amélie rassemble toutes ses forces , porte une main à la gorge du Natchez , soulève ses pieds avec les siens, lui fait perdre à la fois l'air et la terre, le pousse d'une poitrine vigoureuse , l'abat comme un pin , et tombe avec lui. En vain Ondouré se débat : René le tient sous ses genoux , et le menace de la mort avec le poignard arraché a une main déloyale. Déjà généreux par la victoire, le frère d'Amélie sent sa colère expirer : un pêcher couvert de ses fleurs , au milieu des plaines de l'Arménie , cache un moment sa beauté dans un tourbillon de vent; mais il reparait avec toutes ses grâces lorsque le tourbillon est passé , et le front de l'arbre charmant sourit immobile dans la sérénité des airs : ainsi René reprend sa douceur et son calme. 11 se relève, et, tendant la main au Sauvage : « Malheureux, lui a dit-il , que t'ai-je fait? » René s'éloigne, et laisse Ondouré livré non à ses remords, mais au désespoir d'avoir été vaincu et désarmé.
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